‹ Mémoires et lettres inédits;Chapitre 16 sur 20 · jo · texte numérisé non relu

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sonne n'en avait plus reconnu la nécessité ; maïs qu'aujourd'hui personne ne serait plus enchanté qu'il se trouvât un moyen honorable pour en prévenir l'explosion: que de la manière dont les choses étaient préparées , cette guerre ne pouvait pas réussir, et que , sans un bonheur presque fabuleux , elle conduirait aux plus tristes résultats; qu'il n'aurait pas perdu l'espérance , si le Roi n'avait pas quitté le projet de commander 1 armée en personne, en consultant ceux des généraux qui jouissaient de la confiance de l'armée; qu'avec un Souverain auquel la nature n'avait pas accordé un génie militaire éminent, un arrangement pareil aurait été, si non le plus désirable, du moins le meilleur possible; que telle avait été l'attente générale jusqu'à une époque fort avancée; que le 18 Septembre encore le Roi avait positivement nourri ce plan, et qu'il l'avait même clairement annoncé en appelant auprès de lui le Général Zastrow, pour en faire le chef de son étatmajor: que ce ne fut qu'au moment de l'arrivée de ce général à Naumbourg, que tout changea subitement de face; qu'alors éclata tout-à-coup l'effet des sourdes intrigues que le Duc de Brunswic, absolument mis de côté pendant tout le tems que l'armée s'était rassemblée, et son partisan aveugle, le Colonel Kleist, Aide-de Camp Général du Roi, avaient tramées sans interruption ; que, profitant de la timidité et des scrupules du Roi, qui craignait trop de se charger fout seul de la responsabilité du commandement en chef, Kleist lui avait suggéré l'idée d'inviter le Due. malgré la feinte répugnance que celui-ci afficbait'pour la chose; qu'une fois en train on ne s'était pas coutenté de lui confier la direction suprême de l'armée,

mais qu'on avait souscrit encore à toutes les conditions que le Duc y avait attachées lui-même; que depuis ce funeste moment tout était dérangé et bouleversé ; que le Roi n'était plus qu'un volontaire étranger dans son armée ; que personne n'était consulté sur rien ; que le Maréchal de Moellendorf, le seul général que le Duc avait l'air d admettre à sa confiance, n'était que l'écho de sa volonté, puisquil n'en avait plus aucune à lui-même; qu'un soi-disant ^bureau de l'état -major ," établi sous la direction d'un Colonel Scharnhorst, Hanovrien, exerçait sur l'armée une tyrannie aussi odieuse que ridicule: que les idées fantasques de ce bureau guidaient tout: que l'expérience n'était plus comptée pour rien. Puis, animé par ma surprise et mes questions à ajouter les derniers traits à ce tableau, il me déclara tout net que le Duc de Brunswic était un homme incapable de commander; qu'il n'avait ni les vues assez étendues, ni le caractère assez vigoureux pour remplir une tache aussi grande; que sa petitesse, son irrésolution , sa fausseté , son hypocrisie , sa vanité, sa jalousie excessive, gâteraient la meilleure affaire: que quelle que fût la bonté des troupes et l'esprit qui animât les officiers, ces avantages ne contre -balanceraient jamais l'inconvénient extrême d'un tel homme, général en chef; que l'armée n'avait aucune espèce de confiance dans le Duc, n'en aurait jamais, et ne pouvait pas en avoir; que quant à lui, prêt à faire son devoir et à se sacrifier jusqu'au dernier instant, il ne se dissimulait plus, et me priait de me souvenir de sa prédiction, que si, avant huit jours. terme où les opérations devaient avoir commencé, il ne se présentait pas quelque incident fortuné qui

changeât entièrement l'état actuel des choses, „cette campagne finirait, ou par une retraite dans le genre de celle de 1792, ou par quelque catastrophe mémorable, qui ferait oublier la bataille d'Austerlitz." Relativement au plan de la guerre , il me dit une quantité de choses qui me parurent très justes et lumineuses. Malgré que le Roi, et le Duc de lîrunswic, et le Comte Hauqicitz n'eussent fait retentir depuis quelques jours que la nécessité „de prendre V offensive" et „de inarcher en force sur l'ennemi , " rien n'était plus absurde que ces propos, puisque non seulement rien n'y répondait dans leurs mesures , mais que de plus — le moment dune guerre offensive était déjà passé sans remède ; si on voulait l'entreprendre maintenant, on rencontrerait dans tous les cas l'ennemi, en sortant des gorges de la forêt de Thuringe; et quelque avantageux qu il eût été d'avoir derrière soi à huit ou dix lieues de distance des positions respectables comme celles-ci, ce serait la plus grande folie de s'engager au pied même de ces montagnes, qui, dans le cas du moindre revers, entraveraient jusqu'à la retraite et rendraient le désordre général. Il ne restait donc plus qu'une campagne soi-disant défensive, inutile pour l'objet de la guerre, hérissée d'inconvéniens et de dangers ; qu'ainsi l'avaient voulu les personnes dont l'imprudence déplorable avait déterminé le Roi à se mettre en mouvement cette année -ci; on aurait dû attendre le printems; on n'aurait pas dû frapper un coup, sans avoir, ou positivement engagé V Autriche à faire cause commune avec eux , ou obtenu une armée de cent mille Russes, qui, en défilant par la Silésie et la Lusace sur le Haut-Palatinat, aurait occupé la moitié

des forces Françaises sur le Danube, tandis que les Prussiens se seraient portés contre le Rhin.

Il mêla souvent des plaisanteries amères à ses observations. En parlant de l'ascendant que l'esprit des innovations et les chimères de quelques écrivains à la mode avaient gagné dans l'armée Prussienne, et à quel point l'ancien caractère et l'ancienne discipline de cette armée en avaient été dénaturés, il dit que, par la plus grande des bizarreries, c'était proprement de la Hausvogtei (prison publique) de Berlin, que partaient aujourd'hui les ordres qui dirigeaient les opérations militaires, puisque le trop fameux Buloiv , quoique enfermé dans cette prison , n'en continuait pas moins à être le grand oracle de tous les faiseurs.

Cette conversation ne fut interrompue que par le dîner, auquel assistaient, outre plusieurs officiers d'ordonnance, les cinq Aides - de - Camp du Général Kalkrcuth, tous hommes d'esprit et de mérite: c'était le Major Comte Kalkrcuth, son neveu, le Major de Ziethen, le Major de Lossoiv, le Capitaine de Wothke et un Lieutenant d'Arnim des dragons. La manière dont on y parla de l'état des choses était naturellement beaucoup plus réservée; mais la méfiance et les inquiétudes n'en percèrent pas moins à travers même les sentimens les plus courageux. Enfin, cette première leçon était plus qu'il ne m'en aurait fallu pour m'éclairer sur mes doutes , et pour fixer mes incertitudes. L'aigreur personnelle du général, d'anciens ressentimens , l'amour -propre blessé, pouvaient avoir eu leur part dans ses confidences; mais les argumens solides et irrésistibles dont il avait appuyé la plus grande partie de ses griefs.

avaient fait sur moi une impression profonde, que rien na pu effacer depuis.

J'ai quitté Auerstedt à quatre heures, et arrivé à Weimar très tard , j'ai été obligé d'y passer la nuit. Le Duc était allé à Gotha; les inquiétudes de la Duchesse paraissaient se concentrer toutes sur son fils cadet, le Prince Bernard, qui, à l'âge de seize ans et d'une constitution très délicate, avait demandé à servir comme volontaire au corps du Prince de Hohenlohe , et que j'avais vu partir de Dresde la veille de mon propre départ. J'en rendis compte à la Duchesse: elle s'exprima à cette occasion dune manière infiniment estimable et bien conforme au grand caractère qu'elle a montré peu de jours après au milieu des pins horribles catastrophes.

Dimanche , 5 Octobre.

Je suis parti de Weimar à neuf heures, et arrivé à Erfurt à midi. J'y ai retrouvé tout ce qui était à Naumbourg , et de plus les chefs et étatsmajors de tous les corps qui composaient le centre de l'armée. On évaluait à deux mille le nombre des personnes de tout grade attachées au quartier -général, sans compter les troupes et bagages, qui passaient et repassaient sans cesse.

Voici quelle était le 5 Octobre la distribution des corps et des commandemens. Le Duc de Brunswudirigeait le tout; sous lui la première ligne du centre, occupant les environs d'Erfurt, était commandée en chef par le Maréchal de Moellendorf-, la seconde, ou réserve du centre, placée entre Auerstedt et Weimar, par le Général Kalkreuth. Le Maréchal avait sous lui, au centre. le Lieutenant- Général Comte

IVartensleben, à l'aile droite le Prince d'Orange, dont le corps s'étendait entre Gotha et Eisenaeh,; à l'aile gauche le Lieutenant - Général Comte Schmettau, occupant le terrain entre Erpurt et Blankenhai/n. L'avant- garde du centre était sous les ordres du Duc de Weimar et du Duc de Bnmswic-Oels ; elle

occupait les gorges de la forêt de Thuringe entre Amstadt, llmenau etc. et poussait ses avant-postes vers Meiningen, Hildbourghausen, etc. La grande aile droite de l'armée, placée (pour la forme) sous le commandement de l'Electeur de Hesse, était commandée en effet par les Lieutenants -Généraux Ruchel et Blucher; elle se trouvait depuis quelques jours sur la Werra, et communiquait de près avec l'extrémité droite du centre par Berka et Eisenaeh. La grande aile gauche avait pour chef le Prince de flohcnlohe, qui avait sous lui le Prince Louis de Prusse à l'avant-garde , le Général Comte Tauentzien à l'extrémité gauche , et le Lieutenant-Général Grawert à l'extrémité droite; le Prince de Hohenlohe avait encore son quartier-général à Jéna; le Prince Louis était à Riidolstadl avec 7000 , le Comte Tauentzien à Hof avec 6000 hommes. — On évaluait communément toutes ces forces réunies à 150, quelques-uns même à 170,000 hommes, parmi lesquels 20 à 25,000 Saxons ; à en juger cependant d'après les avis de ceux que j eus lieu de croire les plus instruits , elles ne se montaient point à ce nombre, et composaient dans la réalité un ensemble de 130,000 combattaus; auxquels, pour connaître tout ce qui se trouvait de troupes sur le théâtre même, ou dans le voisinage du théâtre de la guerre, il {allait ajouter le corps du général Lecoq, composé

d'environ 8000, qui se trouvait du côté de Munster. et le corps de réserve du Prince Eugène de Wurtemberg, fort de 12 à 15,000 hommes, qui venait de recevoir l'ordre de se porter sur Halle à marches forcées.

On m'avait préparé à Erfurt un des plus jolis logemens de la ville, faveur distinguée dans les circonstances du moment. Le Comte Haugwitz m'a invité à dîner. C'est là que, pour la première fois, j'ai revu Mr. le Marquis de Lucchesini, qui était parti de Naumbourg le jour de mon arrivée , et qui m'a reçu avec une tendresse toute particulière. — Le dîner fini, le Comte Haugivitz a passé avec moi dans une chambre attenante, où j'ai eu avec lui une conversation, qui a duré deux heures et demie. Cette conversation ayant été à certains égards la base de tout ce qui m'a été dit et communiqué pendant mon séjour, je tâcherai de la rendre ici le plus exactement possible.

Quant au préambule, je n'en citerai que quelques phrases saillantes, mettant de côté une quantité de choses polies , qui n'étaient que pour mon propre compte. Le Comte Haugivitz m'a dit entre autres : „Je vois Votre étonnement de Vous trouver ici; ma proposition , que je Vous ai faite par ordre exprès du Roi, Vous aura suggéré bien des conjectures; le fait est qu'il s'agissait de gagner Votre opinion en faveur de notre entreprise. — — Les objets particuliers pour lesquels je Vous demanderai Votre avis, quelque importans quMls puissent être en eux-mêmes, ne sont cependant que des accessoires; le principal, c'est que Vous soyez notre ami; et Vous le serez, j'en suis sûr, aussitôt que je me serai expliqué."

Après cette introduction, il a continué ainsi: „Vous connaissez les reproches nombreux dont on nous a accablés depuis quelque tems sur la prétendue duplicité de notre conduite. S'il a jamais existé une puissance que nous ayons eu l'intention de tromper — c était la France; la nécessité nous en avait fait la loi; nous avons -constamment voulu le bien de toutes les antres. Depuis long-tems nous étions convaincus que la pair — et Napoléon étaient deux objets contradictoires; un simulacre de paix; voilà tout ce que nous pouvions maintenir. Cette situation équivoque et forcée s'est prolongée par deux raisons puissantes. D'abord, parce que le Roi, trop fortement prononcé contre toute idée de guerre, se flattait d'année en année que, par quelque événement heureux , qui culbuterait ce pouvoir colossal aussi rapidement qu'il s'était élevé, nous serions dispensés d'en venir à une lutte difficile et dangereuse, dans laquelle il ne désirait de s'engager qu'à la dernière extrémité ; et ensuite, parce que, après tous les malheurs que nos amis avaient éprouvés autour de nous, il nous paraissait sage et nécessaire de ménager à l'Europe aux abois une dernière ressource intacte. Cependant Vous nous avez vus l'année dernière déterminés et préparés au combat, et nous y serions infailliblement entrés, si la bataille à'Austerlitz et ses suites, et surtout la retraite et la volonté expresse de l'Empereur de Russie n'en avaient pas détourné le Roi. Je me suis trouvé à cette époque à Vienne, isolé et abandonné de tout le monde; j'ai signé sous le couteau une convention par laquelle je me suis malheureusement attiré la haine de beaucoup de monde; mais voici ce que j'ai fait: arrivé

à Berlin , j'ai prié le Roi — plusieurs personnes peuvent l'attester — de tne desavouer et de me renvoyer. La .crainte d'une explosion subite a retenu le Roi ; il a ratifié ma convention, mais en y portant des modifications essentielles. Le silence alarmant que le gouvernement Français a gardé sur ces modifications, l'a engagé à m'envoyer à Paris. C'est là ([lie j'ai enfin reconnu quelles étaient les véritables dispositions envers nous, qu'on ne nous pardonnerait jamais le traité du 3 de Novembre; que moins encore on nous pardonnerait notre existence avec une armée considérable et non battue; que Napoléon calculait le moment où il tomberait sur nous avec toutes ses forces; que Talleyrand, personnellement attaché au système d une union amicale entre la France et la Prusse, avait seul reculé ce moment. Napoléon me déclara dans ma première audience que, comme le Roi avait jugé à propos de modifier la convention de Vienne, il la regardait comme non - avenue , et qu'il lui en fallait une autre. Il me fit faire par TaHeyrand et Duroc des propositions tellement extravagantes, que j'aurais honte de Vous les répéter: et ce ne fut que par de bien grands efforts que je parvins encore au traité du 15 Février. Lorsque Mr. de Lucchesini se chargea de le porter à Berlin, nous étions convenus ensemble que si, en arrivant, il trouvait l'armée réunie, il engagerait le Roi à refuser sa ratification. Mais il trouva l'armée dissoute ; par des motifs connus à Dieu et peut-être à Mr. de Hardenuerg, on avait entraîné le Roi à mon insu dans cette mesure précipitée. Il fallut donc céder encore ; mais le Roi sut dès -lors que tout ce qu'il avait gagné, était du tems. Revenu ù Berlin, je lui

expliquai sans aucun déguisement que je n'avais obtenu par ce voyage qu'un dernier et triste répit, que la paix et la convention de Paris ne pouvaient pas tenir six mois, qu'il fallait se préparer à la guerre et saisir la première occasion , pour prévenir notre prétendu allié, qui n'avait d'autre projet que celui de nous asservir et de nous détruire. Le Roi en fut enfin pleinement convaincu; c'est à la suite de mes représentations que 50 mille hommes de nos troupes furent laissés sur le pied de guerre, malgré toutes les protestations de la partie administrative et militaire. Depuis le mois de Mars le Roi n'a plus cessé de se croire chaque jour à la veille de l'explosion. Lorsque la Russie et Y Angleterre ont entamé leurs négociations de paix, tout devait être suspendu de notre part; mai\s> c'est au milieu de ces négociations, et avant même que nous eussions la certitude que l'Empereur de Russie refuserait sa ratification au traité signé par Ouhril , que notre parti fut décidément pris. C'est à cette même époque que Lncchesini, déchirant les derniers voiles qui couvraient la perfidie du Gouvernement Français, nous fit parvenir des éclaircissemens de toute espèce ; il Vous en instruira lui-même plus amplement. Son dernier courrier arriva le 7 d'Août, et ce jour aussi l'ordre fut donné de mettre les deux tiers de l'armée sur le pied de guerre, et de la rassembler sans autre délai. Le plus grand secret, la plus grande dissimulation étaient indispensables. L'Empereur de Russie fut d'abord le seul dépositaire de notre projet; le Roi lui écrivit le jour même que l'ordre fut donné, en lui exposant toute sa situation, et lui faisant part de la totalité de ses plans. Dans ces entrefaites nous

reçûmes d'un côté la nouvelle que le traité de Mr. Oubril avait été rejeté à St. Pétersbourg, de l'autre côté les plaintes du gouvernement Français contre Mr. de Lucchesini et la demande formelle de son rappel. Ce fut tout ce qui put nous arriver de plus heureux. Nous consentîmes à ce rappel de la meilleure grâce du monde, et Mr. de Knobélsdorf fut nommé pour compléter l'illusion. Dans les derniers jours d'Août le Roi eut de l'Empereur de Russie une lettre qui ne laissait rien à désirer. Le Comte Goetzen fut envoyé à Dresde pour engager l'Electeur de Save; quant à celui de Hesse, nous étions sûrs de lui depuis long-tems. Enfin, dans les premiers jours de Septembre nos préparatifs étaient assez avancés pour que nous pussions, sans inconvénient, nous en ouvrir avec d'autres puissances. Des communications furent faites à la Cour de Vienne, et peu après à celle de Londres. L'arrivée de Knobélsdorf à Paris et le résultat de ses premières audiences firent enfin éclater la rupture. — Voilà , ajouta-t-il , la véritable marche de cette affaire : les pièces que je Vous remettrai ici , Vous en fourniront les preuves et les détails. (Il me remit les deux traités de Vienne et de Paris, un rapport qu il avait fait au Roi au mois de Mai sur ses relations avec la France, plusieurs dépêches de Mr. de Lucchesini, et la note que Mr. de Knobélsdorf a présentée en forme d'Ultimatum.) Vous verrez incessamment quelque chose qui Vous frappera plus encore (faisant allusion au manifeste): et après ce que je viens de Vous exposer, Vous me direz si j'ai eu le droit de prétendre que notre politique a été sage et bien intentionnée, et que nous n'avons à noua rétracter sur rien.

J'avais écouté tout ce récit avec l'attention la plus soutenue. Il s'agissait de répondre. Je me permis à mon tour de commencer par une courte préface, dans laquelle je disais que, comme l'honneur que le Roi m'avait fait, en m'appelant dans un moment aussi grave, était non seulement bien inattendu pour moi, mais, vu la place bien peu importante que j'occupais dans les affaires de ce monde, au-delà de toutes mes prétentions, je ne concevais pas d'autre moyen pour y répondre que celui de dire mon opinion avec toute la franchise possible, persuadé qu'on ne m'aurait pas fait venir, si on avait voulu me demander autre chose que la vérité toute pure, telle qu'elle se présentait à mon esprit. Il m'interrompit pour me dire que ceci était entendu une fois pour toutes, et qu'il me saurait bien mauvais gré, si je ne lui parlais pas absolument comme je pensais. Je lui exposai alors succinctement mes idées sur le système de la Prusse depuis l'époque du malheureux traité de Baie ; et arrivé aux derniers événemens, je lui dis dans les termes les plus clairs, et tels que je vais les citer ici, que tout en expliquant une quantité de choses passées par l'aversion insurmontable du Roi pour la guerre, j'en avais vu bien d'autres dont, même en leur appliquant cette donnée, je n'avais jamais pu venir à bout; que le Roi pouvait avoir eu de bonnes raisons pour ne pas s'engager dans la guerre, après que l'Autriche et la Russie y avaient renoncé; que sur ce point -là j'avais toujours eu une opinion différente de celle du public, et beaucoup plus favorable à la Prusse; mais que tout ce qui s était fait de sa part depuis la fin de l'année dernière, m'avait affligé et dégoûté au plus fort; que je trouvais dans l'idée

Gentz, Mémoires. 16

d'un traité, et surtout d'un traité d'alliance, conclu avec l'ennemi commun et reconnu des droits de tous les souverains et de l'indépendance de tous les peuples, dans la capitale même de l'Empereur, autorisé à regarder comme son allié le Souverain qui se portait à cette démarche , quelque chose qui répugnait également à mes sentimens et à mes principes ; que, quant au traité de Paris, et à l'occupation définitive du pays de Hanovre , j'en avais été affecté au point, qu'en les considérant même, comme il venait de les présenter dans son récit, sous le point de vue de stratagèmes politiques et de moyens pour gagner du tems, je ne me réconcilierais jamais avec ces mesures; que j'aurais peut-être été un mauvais conseiller, et un Ministre maladroit; mais que si j'avais été bien convaincu qu'il n'eût existé d'autre alternative que celle de ces traités ou de la guerre, j'aurais conjuré le Roi de prendre son parti, de passer sur tous les scrupules, et de courir aux armes contre l'oppresseur, plutôt que de partager l'injustice. Il me répondit avec beaucoup de calme et de douceur. Il me dit que les opinions devaient nécessairement différer sur des problèmes aussi difficiles et aussi compliqués, qu'il ne me contesterait certainement pas le droit d'avoir la mienne, et qu'il me remerciait de la franchise avec laquelle je venais de lenoncer. Mais en même tems il désirerait de savoir si je croyais qu'en s'expliquant avec les puissances dont la bonne volonté intéressait la Prusse, de la manière qu'il lavait fait avec moi, et avec le public, autant qu'il était convenable de le faire, il ne parvienthait pas à déraciner le malheureux soupçon de mauvaise foi qui pesait sur le Cabinet de Berlin,

et à décider ceux mêmes qui partageaient mon opinion sur le fonds, à lui accorder du moins la droiture et la pureté des intentions.

Je répliquai que, quant aux jugeinens des cours, j'étais tout-à-fait incompétent et incapable de l'anticiper ; mais quant à celui du public, je lui dirais sincèrement ce que j'en pensais. Je croyais excessivement difficile de reconquérir l'opinion en faveur des démarches passées de la Prusse, je doutais même qu'il existât un talent assez supérieur pour s'acquitter de cette tâche ; mais on pouvait, selon moi, s'épargner jusqu'à la peine de l'aborder. „L état des choses est tel," lui dis-je, «que personne ne se soucie aujourd'hui de fouiller dans les événemens antérieurs: l'Allemagne souffre; la tyrannie qui l'opprime, est devenue insupportable; lusurpateur cruel qui l'exerce, est exécré partout. Il suffit de Vous voir armés, avec le but avoué de mettre un terme à tant de malheurs, pour que tous les coeurs soient à Vous. Vous me faites l'honneur de me demander mon conseil; le voici: Laissez là le passé; montrez le présent sous une forme qui ne laisse aucun doute sur la justice de Votre cause, sur la fermeté de Vos résolutions, sur la sagesse de Vos mesures; faites entrevoir l'avenir sous un aspect qui éloigne absolument toute idée d'intérêt personnel; et j'ose répondre non seulement de l'opinion, mais encore de la faveur et de la confiance générales."

Cette réponse parut le mettre à son aise. Il me dit: Vous avez parfaitement raison; si Vous partiez après ne m'avoir dit que cela, je me féliciterais bien de Vous avoir vu. Voilà la marche qui sera adoptée. Je n'y fais qu'une seule restriction. Il faut parler

du passé à notre ennemi; nous avons de trop bonnes choses à lui dire. Mais quant à nos amis et au public, il vaut mieux qu'il n'en soit plus question. Expliquons - nous donc d'abord sur le présent. Vous voyez ce qui se passe. Nous avons fait un armement bien dispendieux ; nous l'augmenterons encore de beaucoup ; tout ce qui était resté en arrière, jusqu'au dernier régiment, a reçu ordre de marcher. Notre intention est de faire une guerre vigoureuse; une fois en train, quelques revers même, quelques batailles perdues, ne nous engageront pas à rétrograder. Nous aurons aussi des alliés. L'Empereur de Russie s'est déjà prononcé d'une manière qui nous autorise à tout espérer de lui. Les Français n'ont jamais soupçonné nos véritables rapports avec ce Souverain. Ils sont tels que , si nous nous trouvions aujourd'hui à deux doigts de notre perte, et si l'Empereur avait signé hier je ne sais quel traité avec la France, il n'en serait pas moins à nous avec tous ses moyens. Nous nous flattons que tout s'arrangera avec l'Angleterre. Vous serez peut-être étonné d'apprendre que, d'après des lettres que j'ai reçues de Hambourg, un négociateur Anglais est en route pour arriver ici. — Pour ce qui est de l'Autriche, le parti quelle adoptera ne nous est pas positivement connu; en attendant nous sommes parfaitement sûrs de ses bonnes dispositions pour nous. Vous connaissez Vienne mieux que moi; si Vous aviez là -dessus quelque donnée satisfaisante que Vous pussiez me communiquer, je Vous en serais fort obligé.

Je répondis que , si par Vienne il entendait les intentions du Cabinet de Vienne, il avait tort de

croire que je les connaissais mieux que lui, à moins qu'il n'en sût moins que rien ; que je n'avais été à aucune époque initié dans les secrets du gouvernement, et que si autrefois j'avais possédé quelques notions sur la situation générale des choses dans ce pays, une longue absence m'avait entièrement dérouté à cet égard; que pour autant qu'il s'agissait d'un simple calcul conjectural, je m'en tiendrais toujours à un principe qui me paraissait trop naturel, pour ne pas être fondé; c'est-à-dire que l'Empereur ne repousserait aucun moyen honorable pour effectuer un changement heureux dans l'état actuel de l'Allemagne et de l'Europe , si ce moyen se présentait à lui sans la perspective d'un redoublement de malheur dans le cas du moindre revers : mais quant à des déterminations prises ou à prendre, par rapport au moment actuel, je les ignorais si complètement que je ne savais pas même comment le Cabinet de l'Empereur envisageait et jugeait l'entreprise à laquelle le Roi de Prusse s'était porté; que j'avais trop bonne opinion des combinaisons politiques du Cabinet de Berlin , pour ne pas le croire tout autrement instruit que moi sur un objet aussi capital et qui tenait de si près aux conditions irrémissibles du succès. — Je m'aperçus que cette réponse 1 embarrassait plus qu'aucune chose que j'avais dite dans cette conversation. Il s'était cependant exprimé d'une manière trop distincte sur l'incertitude dans laquelle il se trouvait par rapport à ce même «objet capital," pour qu'il eût pu revenir sur ses pas; et l'empressement même qu'il avait montré d'obtenir de moi quelque renseignement, trahissait assez à quel point SI en était dépourvu. Il se contenta donc de faire

sonner de nouveau , dans des termes assez vagues et mal assurés, sa confiance entière dans les dispositions amicales de la Cour de Vienne; il me dit qu'on était occupé depuis quinze jours du projet d'y envoyer quelque militaire de distinction; qu'on en avait différé l'exécution , tant pour ne pas causer avant le tems une alarme qui aurait pu compromettre le gouvernement Autrichien, que parce que la guerre n'était pas encore déclarée, et le plan de campagne pas assez fixe; qu'en attendant on avait soumis à l'Empereur d'envoyer de son côté quelque officier de marque , faisant sentir qu'on serait bien aise que son choix tombât sur le Général Stutterheim : qu'aussitôt que l'une ou l'autre de ces missions serait en train , on s'ouvrirait avec la Cour Impériale sur tous les projets présens et futurs; qu'on n'aurait pour elle aucun secret; qu'on n'arrêterait rien sur l'avenir sans son assentiment complet et formel ; qu'il lui paraissait de la plus grande nécessité de se concerter le plus tôt possible sur ce qu'il y aurait à faire dans le cas d'un succès décisif, tel qu'il aimait à le supposer. — Je lui dis alors que je partageais si fort son opinion sur ce qu'il venait d'énoncer, que j'avais même tout bonnement cru qu'on s'occupait depuis long -tems de ces questions, et que quelque négociation ou discussion y relative était en train; que j'étais persuadé qu'après une conviction parfaite de la solidité des plans militaires de la Prusse, rien ne contribuerait davantage ta inspirer de la confiance à l'Empereur, que des notions satisfaisantes sur l'objet que l'on se proposait d'atteindre; que sous ce rapport, comme sous bien d'autres, rien n'était, selon moi, plus essentiel que d'avoir un plan, et de savoir

avec précision vers où on marchait; que par -là la Prusse gagnerait elle-même une assiette fixe, et encouragerait les autres à se rallier à elle. — Il me dit que c'était précisément une des matières sur lesquelles il avait le plus désiré de s'entretenir avec moi ; que j'aurais certainement des idées làdessus ; qu'il me priait de les lui communiquer; qu'il m'exposerait ensuite les siennes.

Je m'engageai sans crainte dans cette discussion hypothétique. J'avais en effet heaucoup réfléchi sur ce que pouvaient être les résultats politiques de cette guerre, supposé toujours qu'elle eût pu devenir générale, sans quoi je n'en attendais, comme à l'ordinaire, que la défaite, la honte et le désespoir. A Naumbourg encore, pendant que je fus à attendre le message du Comte Haugwitz, j'avais passé mon tems à jeter sur le papier mes idées sur un arrangement futur de l'Allemagne , si elle échappait au joug étranger; je n'étais donc point embarrassé à répondre.

Je crus cependant, et par plus d'une raison, devoir strictement me renfermer dans la question; et je l'annonçai au Comte Haugwitz, en lui disant que , quant à l'examen préalable de la probabilité du succès, je ne me sentais pas suffisamment instruit pour l'aborder; que sur ce point-là je m'en remettais à lui, présumant qu'il ne se serait pas embarqué dans une entreprise aussi difficile et aussi périlleuse, sans en avoir calculé toutes les chances. Après cela je lui ai développé mon plan , dont je ne citerai que les traits caractéristiques — Reléguer les troupes Françaises au - delà du Rhin, objet direct de la guerre, le seul du moins auquel je pusse m intéresser. —

Cela fait, dissoudre la Confédération monstrueuse qui s'est formée sous les auspices d'un pouvoir arbitraire et étranger. — Examiner ensuite si le rétablissement de l'ancienne constitution de 1 Empire, avec telles modifications que les conjonctures pourraient indiquer, ne serait pas préférable à tout. — Ce rétablissement reconnu impraticable, partager l'Allemagne en deux grandes confédérations , réunies par une alliance perpétuelle, dont l'une sous la protection de l'Autriche, l'autre sous celle de la Prusse, dont les membres conserveraient tous leurs droits de souveraineté, sauf à être astreints à un système militaire uniforme. — Quant aux arrangemens de territoire, comme il ne serait plus possible de parvenir à un nouvel ordre de choses, sans que l'un ou l'autre éprouvât des pertes — s'en tenir à la Bavière, plus responsable du désordre actuel que qui que ce soit en Allemagne, l'Electeur Archi- Chancelier toujours excepté. — La réduire à ses anciennes possessions, en lui laissant tout au plus le pays de Bamberg, comme indemnité du Duché de Berg-, — réunir celui-ci à Clèves, et le remettre à la Prusse, pour faire cesser le scandale d'un général étranger assis parmi les Princes d'Allemagne, et pour que les places de Dusseldorf et de JVésel se trouvassent entre les mains de la puissance, particulièrement chargée de défendre le nord de l'Allemagne; — restituer à l'ancien possesseur le Tyrol et le Vorarlberg, l'idée d'en voir privée la maison d'Autriche ne pouvant être supportée sans indignation par aucune arae honnête et sensible. — Avancer la frontière Autrichienne en Italie jusqu'au Min cio; non pas comme mesure intégrante d'un nouveau plan d'organisation pour V Italie,

à laquelle il serait prématuré de penser, mais comme condition indispensable de l'indépendance réelle de l'Allemagne, et d'un arrangement solide de ses affaires, etc.

Le Comte Haugwitz me dit, de cet air de sérénité et de bienveillance que ceux qui ont eu à faire avec lui, connaissent si bien: „Vous parlez comme si Vous aviez lu dans mes pensées, et j'ajouterais presque, dans mes papiers: voilà, à peu de modifications près, le plan que j'ai conçu aussi. Nous avons reconnu la ligue du Rhin, puisqu'alors nos préparatifs n'étaient pas assez avancés pour rompre avec la France , et puisqu'il nous fallait encore la preuve complète de sa perfidie, pour fixer la résolution du Roi; mais nous l'avons reconnue sous la condition expresse qu'aucun obstacle ne serait mis à la formation d'une confédération des états du nord de l'Allemagne. Cette condition n'a jamais été remplie. D'ailleurs, je ne veux pas Vous cacher que l'idée de cette contre -ligue du Nord ne m'a pas bien sérieusement occupé, qu'elle n'a été jetée en avant que pour gagner du tems. \\ nous faut avant tout des victoires: si nous les obtenons, je Vous promets bien que Vous n'entendrez plus parler ni de la ligue du Rhin, ni du Primat, ni de Murât. Pour les arrangemens de territoire, je suis de même complètement de Votre opinion ; c'est la Bavière qui doit payer l'écot; je crois qu'il serait bien fait, non seulement de rétablir, mais d agrandir la Prusse du côté de la Franconie; ce qui la mettrait en état de couvrir plus efficacement le flanc droit de la puissance Autrichienne. Quant à la restitution du Tgrol, et à l'extension de la frontière de l'Autriche

en Italie, je regarde ces mesures comme les plus pressantes de toutes, et le Roi y est tellement déterminé que, dût- il lui en coûter quelque province à lui, il ne lâchera pas prise sur cet article."

La conversation s'était prolongée au - delà de deux heures ; le Comte Haugwitz s'en aperçut, puisque le jour tomba. Il me dit alors qu'après cette explication générale , il avait deux propositions spéciales à me faire. D'abord, que je l'assistasse pendant quelques jours de mes conseils, et, en cas de besoin, de ma plume; et ensuite que, lorsque je serais bien informé de tout, je me rendisse à Vienne; „non pas, disait -il, avec une commission quelconque — car ce n'est pas à nous à Vous en donner — mais simplement pour parler de ce que Vous aurez vu et entendu, et pour contribuer à détruire les derniers restes de méfiance, s'il pouvait en exister encore." — Je répondis que, quant à la première proposition , je ne m'y refuserais certainement pas, pour autant que je serais capable de la remplir, et supposant toutefois que mon séjour ne se prolongeât pas au-delà d'une semaine; mais que, quant au voyage à Vienne, jetais obligé de le décliner absolument; que je n'avais aucun titre quelconque pour m'ingérer dans des affaires aussi importantes, lorsque je n'y étais pas directement appelé, que je ne savais pas même comment ou jugerait à Vienne le voyage que je venais de faire, auquel je m'étais déterminé en suivant ma propre impulsion, qui m'avait dit de l'entreprendre à tout risque; mais que je ne pouvais m'aventurer plus loin ; que d'ailleurs le. récit iidèle que je ferais en tout cas de tout ce que j'aurais appris dans ce voyage, se ferait également

bien par écrit; sans compter que j'éviterais par cette voie les bruits et les conjectures, auxquels mon apparition subite à Vienne ne manquerait pas tle donner lieu.

Après cela il n'a plus été question du voyage. Le Comte Haugwitz rentra dans la première partie de ses propositions. Il me dit qu'il avait à me demander, avant tout, de me charger de la révision d'un manifeste , rédigé par Mr. Lombard, et de la traduction de cette pièce en allemand. Il m'assura que je trouverais Lombard dans des dispositions dont je serais bien content, prêt «à accueillir toutes les remarques et toutes les critiques que je pourrais lui communiquer sur son travail, et à y faire tous les ehangemens que je proposerais. — Il me demanda ensuite de rédiger un article en réponse à ceux que les Journaux Français avaient publiés sous les dates fictives de Dresde et de Cassel, relativement à la situation de ces deux cours, et à leurs rapports avec la Prusse.

Rentré chez moi, j'ai fait la minute dont ce que l'on vient de lire est l'extrait; j'ai lu les papiers que le Comte Haugwitz m'avait remis; et j'ai rédigé l'article sur les deux cours Electorales, tel qu'il a été imprimé dans la gazette d'Erfurt du 7 Octobre.

A neuf heures du soir, je me suis rendu chez le Marquis de Lucchesini. Comme tout le monde se couchait de bonne heure à Erfurt, il m'avait proposé, une fois pour toutes, de venir passer les soirées avec lui, tête-à-tête. J'ai saisi cette proposition avec le plus grand empressement. Je connaissais le Comte Haugwitz • je savais quel était en général le caractère de ses discours; il avait plus d'une espèce d'intérêt

à me présenter l'histoire du passé et l'état actuel des choses sous un aspect favorable et brillant; le récit par lequel il avait débuté, bien loin de me satisfaire, ne m'avait rendu que plus désireux d'éclaircissemens et de rectifications. Je n'ignorais pas que ceux de Mr. de Lucchesini ne seraient point des évangiles non plus; mais entre deux versions inexactes les chances s'augmentaient pour arriver à la vérité. Je savais d'ailleurs que ce dernier Ministre n'avait jamais été au fond de son coeur l'ami de Mr. de Haugivitz; je l'avais beaucoup connu autrefois, et pouvais le questionner tout à mon aise ; et quant au point qui m'intéressait le plus, une connaissance complète des motifs qui avaient déterminé la Prusse à cette subite levée de boucliers, j étais sûr que, dans une suite d'entretiens, je parviendrais à l'éclaircir tout- à -fait. Voilà les raisons par lesquelles je crus devoir regarder les soirées de Mr. de Lucchesini comme une source d'informations très précieuse.

Cette première conversation fut entièrement consacrée à l'histoire de ce qui s'était passé à Paris, pour amener la rupture avec la Prusse. Mr. de Lucchesini me confirma en masse l'aperçu que le Comte Haugivitz m'avait donné sur l'origine des traités de Vienne et de Paris; (ce fut plus tard, comme on le verra ci -après, qu'il m'en fournit un récit plus circonstancié). Il m'assura que lui aussi regardait depuis long-tems une guerre avec la France comme inévitable. — Il savait, à ne pas pouvoir en douter, que, dès la première ouverture des négociations avec l'Angleterre, la restitution du pays de Hanovre avait été formellement proposée au gouvernement Anglais. On ne voulut pas le croire à

Berlin; cette démarche, faite à la même époque où Mr. Laforêt avait ordre de presser le Cabinet de Berlin à compléter et à renforcer les mesures par lesquelles il s'était approprié ce pays , parut d'une perfidie si noire, que ceux mêmes qui connaissaient le gouvernement Français, avaient de la peine à ) ajouter foi. Les négociations de Mr. Oubril répandirent un nouveau jour sur les desseins et les dispositions secrètes de ce gouvernement. Le traité signé le 20 Juillet contenait deux articles secrets, dont l'un arrêtait le fameux dédommagement du Roi de Naples par les îles Baléares, et dont l'autre, en addition à l'article 8 patent du traité, portait „que la France et la Russie engageraient conjointement le Roi de Prusse à faire sa paix avec le Roi de Suède, sans demander à ce Souverain le sacrifice de la Poméranie Suédoise.1' Rien, d'après ce qu'il me dit, n'avait jamais plus irrité le Roi de Prusse que cette clause impudente, qui semblait lui attribuer un projet contre lequel il avait protesté sans cesse, et qu'il repoussa chaque fois que la France lui en présenta l'amorce. Ce qui rendit cet article plus piquant, c'est que Napoléon, en parlant à ses entours de ses projets pour l'avenir, avait dit à plusieurs reprises: MC'est un brave homme que ce Roi de Suède; je ne me contenterai pas de lui conserver son pays; je tâcherai de laffrandir." — Dans le cours des conférences avec Oubril, les négociateurs Français avaient constamment fait entendre que, si l'Empereur de Russie désirait de s'étendre en Pologne , on \ consentirait sans difficulté ; et, selon Mr. de Lucchesini, il n'avait pas tenu au Cabinet des Tuileries qu'un article formel ne fût ajouté, pour cet effet.

aux conditions secrètes du traité. — Enfin une nouvelle déclaration sur la facilité avec laquelle on se prêterait en France à la restitution de l'Electorat, fut faite au gouvernement Anglais, avant le départ de Lord Lauderdale pour Paris: Napoléon se flattait à cette époque que , de concert avec l'Empereur de Russie, il engagerait le Roi de Prusse sans difficulté à sortir du pays de Hanovre; on ne pensait pas même à la restitution de ses provinces cédées; quelque dédommagement chétif, («quelque Bernbourg, Coethen. etc." disait le Marquis), voilà tout ce qu'on avait imaginé pour lui; et chaque jour développa davantage le projet de le sacrifier absolument, et de préparer la chute de sa monarchie.

Ce fut là la substance des avis qu'il avait donnés depuis quelques mois à sa cour, mais principalement de deux rapports , qu'il fit le 22 et le 29 de Juillet, et lesquels, joints aux propositions faites à l'Electeur de Hesse, et aux démarches hostiles contre le Prince d'Orange, déterminèrent le Roi à la guerre. — Plus d'une fois, pendant le cours de ce récit, j avais été tenté d'aborder l'importante question si tout cela motivait assez la résolution de rompre subitement avec la France; mais il me parut plus sage de l'ajourner; j'aurais pu dire au Marquis des choses qui l'auraient embarrassé, ou peut-être même refroidi pour moi; et je voulais m'instruire complètement, avant d'en venir aux discussions.

Il me raconta ensuite l'histoire de son rappel. Le gouvernement Français avait intercepté une de ses dépêches. (A en juger d'après plusieurs circonstances, je ne crois pas me tromper en soupçonnant que cet incident avait été prévu, et amené à dessein.)

li fit demander le rappel de Mr. de Luccheslni: Laforêt eut ordre de déclarer „ qu'il ne répondait de rien , si cette demande n'était pas accordée sur-lechamp." La Cour de Berlin, comme Mr. de Hauywitz mejTavait déjà dit, fut secrètement enchantée de cet orage ; rien ne lui parut plus favorable pour masquer ses projets; et Mr. de Knobelsdorf, connu de tout tems pour être un des partisans les plus zélés de Napoléon et du système pacifique, fut choisi exprès pour donner le change. Mais ce qu'il y eut de plus curieux dans cette dernière mesure (c'était là un des stratagèmes du Comte Haugwltz), c'est que ce Knobelsdorf 'fut lui-même complètement la dupe de sa mission. 11 s'imagina tout de bon qu'on l'envoyait à Paris, pour rétablir la bonne intelligence, moyennant son crédit personnel ; il y arriva, ne se doutant de rien, et] croyant qu'il aplanirait toutes les difficultés dans peu de jours. Il eut la bonhomie de croire que ses instructions étaient un secret pour Mr. de Luccheslni. dans lequel il ne voyait plus qu'un Ministre disgracié. Il les lui cacha soigneusement; et lorsque celui-ci, feignant de tout ignorer, lui dit que l'on prétendait qu'il était dans ses instructions de demander la retraite des troupes Françaises, l'autre en convint, ajoutant ..qu'il regardait comme peu difficile d'engager l'Empereur à cette démarche." A la première audience, Napoléon s'adressa à Mr. de Knobelsdorf en ces termes: „Je suis bien aise de Vous voir ici; j'aime les hommes simples et ronds, comme Vous; mais je suis bien mécontent de Votre cour. Qu'est-ce que ces chicanes sur la Confédération du Nord, et sur le séjour de mes troupes en Allemagne?" L'autre voulut faire comprendre que le Roi était loin de proposer à

l'Empereur la moindre chose désobligeante, mais qu'il lui paraissait cependant que ce séjour des troupes Françaises devait avoir un terme quelconque. Sur quoi Napoléon, s'emportant terriblement, s'écria: „Mais Vous ne savez donc pas que je veux avoir Catta/rof Que j'ai besoin de Cattwo? Pas un homme ne' passera le Rhin, avant que cela ne soit terminé. — Quant à cette misère de 7 ou 8000 hommes qui se trouvent du côté de la Westphalie , il y aura moyen de s'entendre; mais avant tout il faut que Votre Roi désarme ; qu'il désarme complètement, que toutes Vos troupes rentrent dans leurs quartiers de paix." Knobelsdorf fut un peu inquiet après cette sortie vigoureuse; mais lorsque, le lendemain matin, il reçut en présent quatre chevaux et une voiture (chose qui n'avait jamais eu lieu que pour l'Ambassadeur Turc), il se crut de nouveau au pinacle de la faveur. Il écrivit à sa femme qu'elle pouvait être parfaitement tranquille ; qu'on ne pensait pas à la guerre; et lorsqu'il fut question du départ de Napoléon pour l'armée, il demanda bonnement à sa cour s'il devait l'accompagner dans ce voyage.

Mr. de Luccheshii, en partant de Paris, eut une audience de congé, très longue et très calme. Bonaparte lui parla sans cesse „ des plans qu'il méditait pour le bonheur de l'humanité , " et de ce „ qu'on n'avait qu'à le laisser faire pour que l'Europe se trouvât bientôt dans l'assiette la plus désirable." En touchant aux négociations avec l'Angleterre , il lui dit: „Je sais bien que ce Lauderdale n'est autre chose qu'un espion, que j'ai à Paris; il y a longtems que j'aurais renvoyé cet homme; mes Ministres ne l'ont pas voulu." — Mr. de Liicchesini demanda

ensuite à Talleyrand (avec lequel il paraît avoir été bien jusqu'au dernier moment) l'explication de ce propos, et il apprit qu'effectivement lui et Champagny avaient déclaré à l'Empereur qu'au moment où une nouvelle guerre continentale allait éclater, il était de toute nécessité de conserver l'apparence d'une négociation avec l'Angleterre pour ne pas jeter le peuple dans le désespoir. — Il me dit a cette occasion, ce qu'il m'a souvent répété ensuite, que la guerre avec I Angleterre était au fond la seule à laquelle le public de France s'intéressât, puisque les maux qu'elle infligeait au pays, étaient sentis dans chaque moment; que rien n'était aussi hautement prononcé dans toutes les classes du peuple que le voeu de voir finir cette guerre, et que lorsqu'on parlait de paix à Paris, on entendait toujours la paix avec l'Angleterre, les autres étant aussi indifférentes au public que les victoires et les conquêtes de Bonaparte.

Selon ce qu'il me disait encore , la négociation avec l'Angleterre était réellement fort avancée à une certaine époque. Malte et le Cap étaient accordés; on se débattait encore un peu pour Surinam, qui à la fin aurait été abandonné aussi; mais la grande pierre d'achoppement était la Sicile, sur laquelle les deux parties paraissaient également déterminées à ne pas céder. 11 croit cependant que , quand même on se serait à la fin arrangé sur cet article , deux grandes difficultés se seraient présentées au dernier acte de la négociation. Le Gouvernement Français aurait exigé, comme point d'honneur, quelque modification dans les principes du droit maritime , chose à laquelle l'Angleterre n'aurait certainement jamais

Gentz, Mémoires. 17

consenti. D'un autre côté, malgré l'extrême légèreté avec laquelle la France avait toujours traité l'affaire de la restitution du pays de Hanovre, cet article aurait éprouvé aussi des difficultés très sérieuses, car le gouvernement Anglais ne se serait pas contenté du consentement pur et simple de la France ; il aurait demandé la garantie de l'éviction , et au point où les choses en étaient arrivées, celle-ci ne pouvait plus être obtenue que par une guerre avec la Prusse. Napoléon se flatta un moment qu'il y suppléerait par l'intervention de l'Empereur de Russie; mais son calcul était faux comme la plupart de ceux qu'il avait faits par rapport aux dispositions de ce monarque.

Lundi , 6 Octobre.

Je me suis rendu à dix heures du matin chez Mr. Lombard, auquel l'état de sa santé ne permettait pas de sortir. Je l'ai trouvé dans une triste situation, perclus des mains et des pieds , pouvant à peine se traîner d'une chaise à l'autre. Son esprit avait conservé son ancienne vivacité, et quant à son crédit et à son pouvoir, ils n'avaient nullement baissé, il était toujours bien plus ministre que Mr. de Haugwitz , qui ne faisait aucune démarche essentielle, sans que Lombard y eût préalablement consenti , et plus d'une fois j'ai entendu dire celui-ci a son frère Pierre, favori et secrétaire intime du Ministre: «Dites au Comte Haugwitz que j'ai à lui parler ce soir: n'oubliez pas que le Comte Haugwitz doit venir chez moi demain matin."

Il m'a reçu d'une manière extrêmement amicale. Nous avions été anciennement liés, mais je m'étais éloigné de lui pendant les trois dernières années de

mon séjour à Berlin , ayant pris également en horreur ses principes corrompus et la perversité de sa conduite; de sorte qu'il y avait bien sept ans que nous ne nous étions pas vus. Il me dit: „Nous voilà donc à la fin d'accord ; croyez qu'au fond nous l'étions toujours bien plus que Vous ne pensiez. Nous avons différé sur les moyens, mais non pas sur le but. Je ne pouvais pas me prononcer pour la guerre, ni conseiller au Roi de l'entreprendre, tant que la nation y était absolument opposée-, aujourd'hui elle la veut toute entière ; parmi les dix ou onze millions qui la composent, pas un homme n'est d'un sentiment différent. — Il me parla ensuite de son manifeste, en disant qu'il était fait depuis huit jours, mais que depuis qu'il avait su que le Roi m'avait appelé , il n'avait plus voulu y toucher sans connaître mon avis sur cette pièce. — Après cela, il me remit, comme introduction au manifeste, une lettre qu'il avait écrite au nom du Roi à l'Empereur Napoléon, et qui avait été présentée à celui-ci avec l'Ultimatum de Knohelsdorf. Il y joignit une lettre de Napoléon au Roi , antérieure ta la sienne , et datée , si je ne me trompe, du 12 Septembre. Il me pria de lire ces pièces chez moi et de retourner chez lui après dîner, pour lui en dire mon opinion , et procéder ensuite à la lecture et à l'examen du manifeste. — J'omets plusieurs choses intéressantes qu'il me dit dans cette première entrevue, puisqu'il y en eut plus tard une autre dans laquelle il y revint avec des développemens très remarquables qui se trouveront à leur place. Rentré chez moi, je lus la lettre à Napoléon, et j'en fus bien mal édifié. — C'était une pièce d'une longueur assommante, contenant la plupart des griefs

et des explications qui se retrouvent dans le manifeste, et écrite d'un ton de familiarité, de patelinage et souvent d'indécence, qui me choquait extrêmement. Je trouvais le Roi plutôt compromis que justifié par cette lettre. On pouvait d'ailleurs en dire ce que Rivarol disait de la fameuse adresse de Mirabeau à Louis XVI pour le renvoi des troupes de Paris, „quil y avait trop d'amour pour tant de menaces , et trop de menaces pour tant d'amour." Je ne pouvais pas me dissimuler que, dans la lettre de Napoléon, rédigée, non pas dans le style du cabinet Bonaparte, mais dans le meilleur style des bureaux de Talleyrand, il y avait infiniment plus de mesure, de goût et de dignité. Le texte de cette dernière lettre était „ qu'une guerre entre la France et la Prusse serait une monstruosité politique, attendu que ces deux états étaient faits pour vivre toujours dans la plus étroite intelligence."

J'ai dîné chez le Comte Haugwitz avec Mr. de Lucchesini et son fils cadet, le Comte Goertz. Ministre de Saxe, le Baron de TVaitz, Ministre de Hesse , etc. Le Comte Haugwitz m'a dit avant le dîner qu'il avait communiqué l'article que j'avais écrit la veille sur les dispositions des deux Cours Electorales, aux deux Ministres de ces cours avant de le livrer à l'impression, et „ qu'ils en avaient été très coiitens." Je n'eus pas le tems de m'en expliquer davantage envers lui ; mais ayant réfléchi pendant le dîner sur ce qu'il y avait de louche dans la conduite de l'Electeur de Hesse, et principalement dans celle de Mr. de Waitz, que je savais très faiblement attaché à l'alliance Prussienne, et très médiocrement porté pour la guerre, j'en parlai après dîner au Mai-

<jiiis de Lucchesini. Je lui avouai que le prétendu contentement de Mr. de Waitz me paraissait assez suspect, et j'appuyai d'autant plus sur cette observation, que je m'imaginais depuis quelques jours qu'ils voulaient dissimuler leurs véritables rapports avec la Hesse, et qu'ils étaient en effet beaucoup moins avancés avec l'Electeur qu'ils ne se donnaient l'air de

I être. Mais le Marquis me dit d'un ton très positif que mes soupçons n'étaient rien moins que fondés: que , malgré toutes les démonstrations de neutralité. l'Electeur de Hesse était dans leurs intérêts de coeur et dame, et que s'il avait paru tergiverser, c était par un calcul d'avarice, pour obtenir des subsides de l'Angleterre en négociant pour son propre compte. et faisant semblant de se faire tirer l'oreille, quoique sa résolution fût prise depuis long-tems. „Au reste, ajouta-t-il, quant à l'article en question, je Vous prie de ne pas Vous en faire conscience; il faut un peu faire les honneurs de ces Messieurs, puisqu'ils ne veulent pas se produire eux-mêmes."

A quatre heures, je suis retourné chez Lombard. Je m'étais bien promis de ne pas lui déguiser mon opinion sur la lettre à Napoléon, et je lui ai dit a peu près tout ce que j'en pensais. Il l'a pris assez bien: il s'est faiblement défendu: il s'est borné à m assurer que je serais plus content du manifeste.

II m'en a fait alors la lecture. Je l'ai trouvé en effet supérieur à la lettre et à mon attente. Ce n'est pas dire que j'en aie été absolument satisfait: il s'en fallait de beaucoup. Je sentais toutefois que la tâche était excessivement difficile. La Prusse se trouvait placée, grâce à ses longs égaremens, dans un dilemme singulièrement cruel. Ses meilleurs argumens étaient

toujours des armes à deux tranchans, par lesquelles, de quelque côté qu'elle tournât, elle se frappait, elle se blessait elle-même. Voulait- elle faire valoir contre la France les nombreux sacrifices (d'honneur et de principes) qu'elle lui avait faits, elle achevait de se perdre dans l'opinion de l'Europe; voulait-elle se relever dans celle-ci, elle était obligée de convenir qu'elle avait constamment trompé la France. Un franc et noble aveu de ses torts, une espèce de rétractation solennelle, aurait peut-être été le seul moyen d'éviter ce double écueil; mais les Ministres qui publiaient le manifeste étant les mêmes qui avaient présidé à sa politique depuis tant d'années, on ne pouvait pas s'attendre à une marche pareille. Quelques phrases brillantes, sans trop de liaison et d'ensemble, un style coupé, une tournure épigraminatique, voilà donc les seules ressources qui restaient au rédacteur de cette pièce; et en considérant la base fragile sur laquelle il était condamné «à travailler, il serait très injuste de nier qu'elle était composée avec beaucoup de talent.

La première lecture faite, il me proposa de discuter la pièce article par article. Il adopta non seulement avec facilité, mais avec le plus grand empressement, toutes les observations que je crus devoir lui faire; il n'en repoussa pas une. Il y avait une quantité de passages qui se ressentaient de ce ton indécent qui m'avait tant révolté contre la lettre; il les supprima ou les modifia tous. Il me sollicita quelquefois de prendre la plume pour exprimer avec plus de précision la tournure que je voulais substituer à la sienne : ce fut là la seule opération par laquelle j'ai directement concouru à certains passages de ce manifeste.

Le paragraphe qui rappelle l'assassinat de Mr. le Duc d'Enghien, se trouva rédigé à peu près dans les termes qui m'avaient violemment choqué dans la lettre. Il le changea d'après mon conseil. Mais ici je ne me bornai pas à une simple critique de rédaction. Je lui demandai s'il avait bien pensé aussi à ce qu'il faisait en articulant un grief de cette nature; ce trait -là et deux ou trois autres de la même force, lui disais -je, sont le signal d'une guerre à mort; et quelle que soit la satisfaction personnelle que j éprouve à voir exposés au grand jour des crimes pour lesquels la lâcheté du siècle n'a été que trop indulgente, je Vous avertis cependant, en envisageant la chose comme homme d'état, qu'il faut être bien sur de son fait, et tenir la victoire ave» les deux mains pour se permettre de parler ce langage dans une pièce diplomatique. Je reproduisis la même observation à propos de plusieurs autres paragraphes; il me répondit chaque fois „ que le Roi le voulait ainsi;" après quoi il n'y eut plus rien à dire.

Il y avait un article où le Roi faisait valoir contre Napoléon la démarche faite il y a quelques années pour engager Louis XVIII à renoncer à son droit à la couronne. Cet article était d'un scandale outrageant. Je représentai à Lombard combien la Prusse était intéressée à faire oublier cette odieuse transaction. 11 supprima le passage. Mais c'est en le discutant que se manifesta d'une manière bien claire la collision de deux grands intérêts opposés qui pesait sur le fond de ce travail. Pour mettre Napoléon dans tout son tort, on ne pouvait pas trop appuyer sur les preuves de dévouement et de sou-

mission que la Prusse lui avait si libéralement prodiguées; pour embellir la cause de la Prusse dans l'esprit de la partie saine et honorable des contemporains, on ne pouvait leur dérober assez le souvenir de sa longue complaisance pour l'ennemi commun de l'Europe. Lombard et le Cabinet de Berlin inclinaient visiblement et par des raisons faciles à saisir aux plaidoyers du premier genre ; quant à moi, j aurais préféré le second. Cependant ils ne s'aveuglaient pas au point de ne pas sentir qu'ils marchaient suides épines. Entre plusieurs phénomènes curieux, résultant de ces intérêts contradictoires, en voici un que je crois devoir citer, puisqu'il me parait singulièrement caractériser ce qu'il y avait d'équivoque dans leur position. Rien n'était au fond plus odieux que cette alliance qu'ils n'avaient pas rougi de signer dans un moment de détresse commune, où le premier, le seul besoin de l'Europe, était l'union la plus étroite contre celui dont ils firent leur allié. D'un autre côté, cette même circonstance pouvait aggraver aux yeux des Français et aux yeux de tous ceux qui approuvaient l'ancien système de la Prusse, linjustice et la noirceur de la conduite de Napoléon. Lombard avait donc imaginé de faire désigner simplement par traité dans la version Allemande du manifeste ce qui dans l'original Français devait porter son vrai nom d'alliance! Et quoiqu'il s'aperçût à la fin que cette ruse pouvait manquer son but par la simple confrontation des deux textes, il y tenait cependant assez pour qu'il en restât des traces dans différens endroits de la déclaration.

La partie du manifeste qui contenait la justification de la Prusse sur les traités de Vienne et de Pari*.

fut celle où je refusai toute concurrence, même celle d'une critique de rédaction. Je répétai à Lombard ce que je n'avais cessé de déclarer à Mss. de Httugwitz et de Lucchesini, que je trouvais ces traités impardonnables et inexcusables, et que je ne pouvais prendre aucune part quelconque à une apologie dont jamais je ne reconnaîtrais les bases.

Là où pour la première fois il était question du Hanovre, et où il était dit «que la Prusse avait offert à la Cour de Londres de s'opposer à l'envahissement de ce pays, sous des conditions que celleci rejeta,1' il se trouvait un passage dans lequel on attaquait directement les principes du gouvernement Anglais par rapport à la navigation des neutres. Je fis sentir l'imprudence de cette tirade dans un moment où on voulait se rapprocher de l'Angleterre : j'allais en démontrer la futilité, lorsqu'il se détermina tout court à la retrancher.

Le moment le plus difficile et le plus orageux de cette longue séance fut celui où nous discutions la péroraison. Après les mots qui désignent l'Empereur de Russie, il y avait un passage de quelques lignes où, sans avoir nommé Y Autriche, on en parlait dans des termes qui n'étaient absolument applicables qu'à elle. Le sens de cette étrange allusion était >,que l'Empereur seconderait la Prusse de ses voeux, s'il ne pouvait pas le faire de ses efforts." Déjà à la première lecture j'avais été si frappé de ce passage , que je m étais bien promis de le faire disparaître à tout prix. Je représentai à Lombard ce qu'il y avait d'injuste, d'indélicat et de cruel à compromettre gratuitement une puissance qui, par quelque raison que ce fût, ne voulait pas se préri-

piter dans la lutte; j'en appelai aussi à l'intérêt bien entendu de la Prusse, qui ne l'engageait certainement pas à s'aliéner la Cour de Vienne, en la violentant ouvertement dans sa marche. — Je rencontrai dans cette discussion plus de ténacité et de résistance qu'il n'y en avait eu dans aucune autre partie du travail. Il se retrancha de nouveau derrière l'objection embarrassante „que le Roi l'avait voulu ainsi;" mais depuis que je m'étais aperçu à quel point il était le maître absolu de la rédaction, cette objection ne fit plus son effet. Cependant je vis de plus en plus que, pour remporter ici la victoire, il s'agissait d'une grande fermeté. Je lui déclarai donc enfin tout net que, si ce passage n'était point supprimé, non seulement je ne me prêterais jamais à la traduction du manifeste, mais que je le renierais hautement, que je m'inscrirais en faux contre cette pièce; et de plus, je me croirais obligé de quitter incessamment Erfurt; je le quitterais dans la nuit, après avoir expliqué au Roi par une lettre que je remettrais au Comte Goetzen le motif de mon départ précipité. — Il me regarda d'un air de surprise; et après avoir réfléchi pendant quelques secondes, il prit brusquement la plume et effaça le tout.

Cette séance s'était prolongée jusqu'à neuf heures. J'avoue que plus d'une fois pendant sa durée je m'étais livré à des réflexions sérieuses sur la manière singulièrement leste dont se traitaient les affaires dans ce cabinet que l'Europe était accoutumé à croire si prudent, si artificieux et si profond. La pièce qui fut discutée ce soir, était de la première importance : elle devait influer sous tant de rapports sur le sort futur de la Prusse , et il dépendait de Lombard tout

seul de la rédiger, de la modifier, de la renforcer ou de la renverser avec moi; ni le Roi, ni le Comte Haugtvitz, ni personne ne fut consulté sur aucune de ces opérations ; car le manifeste resta absolument tel qu'il était sorti de nos mains; et le Roi ne l'a pas même revu avant qu'il fut imprimé et publié!

Le travail de la révision fini, Lomhavd me dit que le Roi était extrêmement pressé de voir ce manifeste publié, qu'il ne voulait pas tirer l'épée, sans en avoir déclaré les motifs, et que je leur rendrais un très grand service, en accélérant autant que possible la traduction. Je l'entrepris en rentrant chez moi, et y ayant consacré toute la nuit, je la terminai à huit heures du matin.

Mardi , 7 Octobre.

J'ai vu dans la matinée une quantité de personnes qui se trouvaient à Erfurt, et surtout un grand nombre d'officiers de la suite du Roi et autres. Je puis dire en toute vérité que chaque homme que je rencontrai dans la rue, m'aborda à peu près avec le même compliment: „Vous êtes ici! Dieu en soit loué ! Cette fois -ci nous ne serons donc pas trompés." En réfléchissant sur ce qu'il y avait de funeste dans une situation où il fallait de pareilles garanties pour calmer la méfiance et les craintes, je commençai en même tems à soupçonner que l'effet que ma présence semblait produire, pouvait bien avoir été le principal motif par lequel les Ministres m'avaient invité; plusieurs choses que j'ai observées depuis, mont confirmé dans cette opinion.

Après avoir dîné chez le Comte Haugwitz, j'ai eu encore une assez longue conversation avec lui.

11 avait reçu une dépêche du Comte Finhenstein: L'Empereur ayant été absent de Vienne, lorsque les dernières communications de la Prusse y étaient arrivées, le Comte Flnhcnstein n'avait pas encore reçu une réponse positive. Le Comte Haugwitz me parla de nouveau du projet de la mission militaire. Je me trouvais dans un singulier embarras toutes les fois qu'il entamait ce sujet. Car d'un côté je frémissais à l'idée de voir la Prusse embarquée toute seule dans cette vaste et terrible entreprise; j'en calculais les suites possibles pour elle et pour les autres puissances ; j'étais sûr que , sans l'appui de l'Autriche, elle ne pouvait pas la conduire à bon port. D'un autre côté, loin d'avoir le droit de proposer ou de prôner des mesures par lesquelles la Cour de Vienne pouvait être alarmée ou compromise, présumant déjà par plusieurs indices que l'Empereur ne jugerait pas convenable de prendre part à la guerre, j'avais plutôt le devoir de détourner autant que possible tout ce qui pouvait le contrarier ou le gêner dans sa résolution. Heureusement (je veux dire pour moi, puisque ce fut bien autre chose pour la Prusse) le Comte Haugwitz, dès la première conversation , s'était montré si fort satisfait des dispositions qu'il supposait à l'Autriche, et si complètement tranquille et résigné sur les déterminations futures de cette puissance, que je n'avais qu'à prendre le ton auquel il m'invitait lui-même; et rien ne m'annonçant de sa part qu il regardât comme particulièrement pressant cet envoi d'un officier négociateur, j étais autorisé à en penser de même , quelle que fût ma vraie opinion à cet égard. Cette fois -ci il s'expliqua de manière que je m'attendais à voir tomber

le choix sur le Général PhuU (peut-être dans la vue secrète de l'éloigner pour quelque tems de l'armée, où il ne convenait guères au Duc de Brunsivic), tandis que je savais pour sûr que le Roi préférerait le Comte Goetzen. Je pris l'occasion pour dire que. malgré la haute idée que j'avais des talens militaires du Général PhuU, et mon amitié personnelle pour lui , je le croyais peu fait pour une mission pareille, à cause de son extrême vivacité et impétuosité. Par la facilité avec laquelle le Comte Haugwitz adopta cette observation, je m'aperçus que le projet en lui-même était encore loin de sa maturité, ou qu'on craignait de le mettre en train.

11 me parla ensuite de la Russie. Il dit que je pouvais être bien persuadé que jamais l'Empereur n'avait été plus prononcé pour la guerre; qu'il y mettait plus d'ardeur encore que la Prusse ; que, sans se borner aux négociations amicales, il tiendrait un langage très énergique à ses voisins; qu'il ferait marcher trois armées, l'une, vers la SUésie, la seeonde vers la GaUicie, la troisième vers Y Italie; et qu'il déclarerait sans beaucoup de détours qu'il ne souffrirait aucune neutralité.

Ces paroles me frappèrent extrêmement; et, ne pouvant pas en cacher ma surprise, je m'expliquai avec une vivacité analogue à l'impression qu'elles m'avaient faite. Je lui dis que, si je l'avais bien compris, je voyais se reproduire un système qui déjà, dans une occasion précédente, avait entraîné les plus grands malheurs: que j'osais lui rappeler l'année dernière ; que j'avais toujours été persuadé que le projet de forcer la Prusse à la guerre, était une des causes principales du triste résultat de la cam-

pagne de 1805; que je frémissais en pensant que l'on pût s'aviser de renouveler ce projet contre Y Autriche; qu'il en résulterait certainement les mêmes désastres; que s'il existait un moyen de jeter l'Autriche, malgré elle, entre les bras de la France, il se trouverait dans une entreprise pareille; que je ne concevais pas comment un homme aussi éclairé que lui pouvait parler avec satisfaction de ce projet; qu'il me paraissait plutôt que , si un Prince aussi juste et aussi magnanime que l'Empereur de Russie avait pu le former réellement, il faudrait tout faire pour lui en montrer les dangers, puisque rien ne serait plus propre à détruire jusqu'à la possibilité d'une union entre les grandes puissances, sans laquelle cependant, je n'hésiterais pas à le dire, je regardais une guerre heureuse contre Bonaparte comme la plus désespérée des chimères.

Le Comte Haugivitz me parut étonné, et, je puis bien ajouter, déconcerté de la chaleur avec laquelle j'avais parlé sur cet objet. Il reprit cependant bientôt sa contenance , et me répondit du ton le plus doux que, s'étant proposé de m'instruire de tout, il n'avait pas voulu me cacher cette circonstance, que j'aurais tort d'en être trop effrayé, qu'il supposait effectivement à l'Empereur de Russie le projet de n'admettre la neutralité de personne, mais que je pouvais bien croire qu'il ne l'exécuterait qu'avec toute la modération possible, que la Prusse au reste n'était pour rien dans ce projet, et que sa conduite discrète et réservée prouverait assez qu'elle ne voulait faire violence à personne, que rien n'était à craindre pour cette année-ci, que la saison était trop avancée pour que l'Empereur de Russie pût pousser ses troupes

dans tant de directions à la fois, et qu'il fallait espérer que , vers le printems , les choses auraient piis de toutes parts une tournure si avantageuse, que, sans aucun moyen violent, il ne serait plus question de neutralité.

Vers le soir je suis allé chez Lombard, qui, (Mitre ses infirmités permanentes, avait eu un accès de fièvre très fort, et venait de demander au Roi la permission de retourner à Berlin. Il s'est engagé dans une conversation qui m'a paru particulièrement remarquable, et dont j'ai eu soin de ne pas perdre un mot.

Après s'être plaint de ses souffrances physiques, il m'a dit tout-à-coup : „ Ah ! et si Vous saviez tout te que j'ai éprouvé dans un autre genre depuis quelques années , et surtout dans les derniers six mois! On m'a dénoncé et maltraité comme un scélérat; mon nom a couru toute l'Europe comme celui d'un traître, vendu à Bonaparte; on a conspiré de toutes parts pour me faire renvoyer et punir: tous les Princes de la maison royale, la Reine à leur tête, se sont ligués contre moi; j'ai manqué de devenir le prétexte dune véritable insurrection qui aurait moralement détrôné le Roi, s'il avait montré un peu moins de fermeté. Ceux qui me disaient vendu, savaient trop bien que je ne pouvais pas l'être; Vous avez connu autrefois ma manière de vivre; elle est toujours restée la même; j'ai toujours été pauvre comme un rat d'église; à peine ma femme a- 1- elle eu une chambre pour recevoir quelques amis; quant à moi, un mauvais fauteuil et une pipe ont été le maximum de mes besoins. Il vaudrait bien la peine d'être un coquin pour vivre comme un misérable.

Il en est tout de même de Haugwitz. Il a à peine de quoi fournir à la dépense d'une maison bien chétive ; il est criblé de dettes. Il fallait toute la rage d'un public outré contre nous, pour inventer une calomnie aussi ridicule. Mais le fait est que depuis deux ans on voulait la guerre. Je savais bien qu'elle était inévitable; d'un mois à l'autre j'en calculais la probabilité croissante; depuis la fin de l'année dernière, nous n'y échappions plus que par des tours de force , par des expédiens désespérés, comme tous ces maudits traités; enfin je m'apercevais que l'heure fatale allait sonner, et elle aurait sonné cette fois-ci, soyez en sûr, même sans les intrigues de Mr. de Stein, et sans les déclamations du Prince Louis."

Mais je ne conçois pas, lui ai -je dit, comment avec cette persuasion intime de l'impossibilité d'échapper à la guerre, Vous avez pu laisser passer tant d'époques décisives, où le Roi aurait pu s'y porter sous les auspices les plus avantageux.

Il m'a répondu: „ Demandez-le au Comte Haugwitz, demandez-le à Lucchesini, demandez-le à ceux mêmes qui veulent être de bonne foi parmi ces fameux chefs d'opposition , ils doivent tous Vous dire quelle a été depuis long-tems mon opinion personnelle. Il est \ rai , et je Vous en fais le triste aveu : j'ai été un moment la dupe „du monstre qui désole la terre." Lorsque je l'ai vu à Bruxelles en 1803, il m'a gagné , bien moins par ses cajoleries que par l'idée qu'il avait su m'inspirer de la grandeur et de la noblesse de son caractère, par son langage philantropique et pacifique, par l'hypocrisie avec laquelle il parlait de la Prusse et de son attachement par-

ticulier pour elle. L'illusion n'a pas duré long-tems; l'année 1803 n'était pas finie, que mon rêve fut passé; depuis ce moment -là je n'ai plus varié; j'ai vu que „ce démon incarné" poursuivrait son affreuse carrière jusqu'à la destruction de tout ce qui existait, et chaque fois que son charlatanisme impudent en a imposé encore à quelques bonnes âmes, j'en ai été désolé. Mais je ne pouvais rien faire; Dieu sait que je ne pouvais rien faire, et d'autres pas plus que moi." — J'allais lui demander l'explication d'un phénomène pareil; mais il m'a prévenu, en disant: „Je prévois toutes Vos objections; le moment est trop sérieux pour faire des demi-confidences, et, d'ailleurs, si Vous pouviez même me compromettre, je suis au-dessus de la crainte, car je sens que je touche au tombeau. — Vous Vous étonnez de ce qu'avec tant de motifs puissans je n'aie pas insisté sur un changement de système! — Connaissez - Vous le Roi? — Ma justification tout entière est dans cette question. J'aurais bien voulu Vous voir à ma place, ôu'auriez- Vous fait pour engager à la guerre un Souverain qui en déteste l'idée, et qui, pour comble de malheur, ne se croit pas la capacité de la faire ? Voilà le grand secret de toutes nos irrésolutions et de tous nos embarras ! La monarchie Prussienne n'est pas organisée comme d'autres états. Chez nous , en tems de guerre, toutes les branches du gouvernement doivent se concentrer dans l'armée; le Roi ne peut donc pas en confier le commandement à un autre; il ne serait plus rien, s'il ne paraissait pas à la tête de ses troupes. — Eh bien , ce Roi , que personne n'apprécie et n'adore comme moi, a le malheur de n'être pas né Général. Depuis long-tems il

Gentz, Mémoires. 18

a vu, comme les autres, que l'état actuel des choses ne pouvait pas durer; que, bon gré mal gré, il serait obligé de tirer l'épée; mais il a toujours capitulé avec lui-même; il s'est toujours flatté que quelque catastrophe, étrangère à ses résolutions, viendrait résoudre le problème. Quand à la fin les embarras se sont multipliés , quand tout le pays a demande à grands cris un autre système, quand il a vu le moment où il resterait seul de son avis, il s'est rendu» mais bien à son corps défendant, je Vous eu réponds. Ce serait un très grand malheur, s'il voulait aujourd'hui se rétracter; il ne le peut même plus; mais croyez- Vous que je sois sans crainte sur le résultat ? — — Hélas ! je me félicite presque de mes infirmités, puisqu'elles me fournissent un motif honorable pour m'en aller. Les plus noirs pressentimens me tourmentent. Si je pouvais lire dans Votre ame. je les y retrouverais peut-être ; mais je ne veux pas même savoir ce que Vous en pensez. L'armée est belle et brave, mais où est lame puissante qui en dirige les mouvemens? — Vous ne croyez plus, j'espère, au Duc de Brunsivicî — Et quelle idée pouvez -Vous avoir de ses plans? — Peut-être que la faiblesse physique amortit en moi le courage et l'espoir; mais, quoi qu'il en soit, je ne veux pas être présent à l'explosion. Un premier revers suffirait pour me tuer; me faire enterrer à Berlin, c'est tout ce que je désire."

Il avait dit ces derniers mots avec une émotion extrême. Je le vis très épuisé; je ne voulais pas prolonger une conversation qui d'ailleurs m'en avait déjà trop appris; j'ai saisi le premier prétexte pour le quitter.

J'ai été passer la dernière partie de la soirée chez Mr. de Lucchesini. J'ai tâché de ramener la conversation sur l'histoire des traités de Vienne et de Paris. J'ai demandé de nouveaux éclaircissemens; ils m'ont été très libéralement accordés, et en voici la substance.

Tout a concouru pour entraîner le Comte Hauyivitz dans la première de ces transactions. Sa position isolée à Vienne, son ignorance en fait d'opérations militaires, son manque de courage, enfin son amourpropre. On l'effraya par toutes sortes de contes; on lui fit croire que les Français entreraient incessamment en Silésie, qu'ils feraient la révolution en Pologne, qu'ils prendraient la monarchie Prussienne à revers ; tantôt on les disait à Neisse , tantôt à Breslau. — Les premiers huit jours après la bataille d'Austerlitz, il avait été traité avec beaucoup de froideur. Tout- à -coup Napoléon le fait chercher, et lui dit: „Eh bien, Vous savez que les jours se suivent et ne se ressemblent pas. J'ai voulu Vous faire la guerre ; aujourd'hui je Vous offre le Hanovre.11 Depuis ce moment -là il ne cessa plus de le caresser de toutes les manières. Il lui répéta à plusieurs reprises que l'estime personnelle qu'il avait pour lui, ne se démentirait jamais; que, dans toutes les occasions épineuses, il n'avait qu'à s'adresser à lui directement; que toutes les difficultés s'aplaniraient facilement entre eux. La fausse sécurité qu il lui inspira par ses propos, le suivait encore dans son voyage à Paris. „Ce fut un grand malheur," dit le Marquis, „que le Comte Haugwitz se flatta réellement d'avoir cet homme dans sa poche.11 Lorsqu'il arriva à Paris au commencement de Février, il disait à Mr. de

Lucchesini, déjà très inquiet de la position équivoque où ou se trouvait : „ Soyez tranquille ; aussitôt que je l'aurai vu , tout s'arrangera ; je sais ce qu'il m'a dit à Vienne." Il fut très capot, lorsque cinq jours s'étaient passés, sans qu'il eût pu obtenir une audience. Il l'eut à la fin, elle fut terrible ; Napoléon le ménagea si peu, lui lâcha des choses si dures, que, ne sachant plus où donner de la tête, Mr. de Haugwitz osa enfin lui rappeler les belles promesses dont il l'avait tant de fois bercé à Vienne. Sur cela Napoléon , se modérant un peu, lui dit: „ A la bonne heure; je Vous estime, je Vous estimerai toujours, mais je ne veux pas être joué. A - 1 - on jamais vu faire des modifications à un traité tout en le ratifiant? Qu'estce que cette manière de ratifier? Vous êtes un honnête homme, Comte Haugwitz, mais Vous n'avez plus de crédit à Berlin 5 ce Hardenberg , qui est vendu aux Anglais, comme tant d'autres, se moque de Vous; Votre Roi ne sait pas ce qu'il veut; quelques écervelés le poussent à la guerre; il désire la paix, il est tiraillé dans tous les sens; je crains que cela ne finisse mal." — Il lui dit finalement qu'il n'avait qu'à s'adresser à Talleyrand, à qui il ferait connaître sa volonté. Le Comte Haugwitz consterné, renversé, presque anéanti, commença enfin à se douter de sa position critique. Il eut, peu de jours après, en présence de Mr. de Lucchesini, une conférence avec Talleyrand, qui leur annonça que, comme le traité de Vienne était détruit par les modifications que le Roi de Prusse y avait mises, il en fallait un tout nouveau; et le lendemain arriva, à la grande surprise du Comte Haugwitz, Mr. Duroc, avec un traité tout fait, lequel, après une discussion

très longue et très orageuse, fut signé, avec quelques changemens. C'est ce traité que le Marquis Lucehesini porta à Berlin.

Ce ne fut que dans la conférence sus -dite que Talleyrand leur déclara, pour la première fois, que Clèves et Berg étaient destinés cà Murât. Dans les négociations de Vienne ils avaient fait entendre au Comte Haugivitz que Clèves serait donné à un Prince d'Allemagne. (NB. Le Duc de Brunsivic se flatta pendant quelque tems que ce serait lui , ce qui n'influa pas peu sur sa conduite.) Quant à Berg, il avait] même complètement ignoré qu'ils avaient exigé ce pays de la Bavière, pendant qu'ils demandaient Clèves à la Prusse. — Ce traité de Paris, au reste, fut si bien reconnu pour ce qu'il était, que le Comte Haugivitz avait peur de le porter à Berlin ; et quand H aurait voulu le faire, dit Mr. de Lucchesini, il est très douteux qu'on l'eût laissé partir de Paris.

J'ai dit au Marquis que son récit m'expliquait parfaitement, mais était loin de justifier à mes yeux la conduite du Comte Haugivitz; que, selon moi, tout autre à sa place, plutôt que de s'engager dans ces défilés, aurait quitté Vienne le lendemain de la bataille d'Austerlitz, et Paris après la première audience. Mais je l'ai prié en même tems de m'expliquer une autre circonstance que je comprenais moins encore que tout le reste : pourquoi, si la force et les menaces les avaient seules déterminés à signer des conditions aussi odieuses que celles de l'occupation définitive de l'Electorat de Hanovre et de la clôture des ports contre le commerce Anglais, ils n'avaient pas du moins essayé d'entamer quelque négociation secrète «avec le Cabinet de Londres, pour lui faire connaître

leurs véritables intentions, et éviter l'inconvénient et le scandale d'une rupture ouverte avec l'Angleterre. J'ai protesté d'avance contre l'argument banal de l'indiscrétion du Cabinet de Londres, quelque cas particulier où des gouvernemens étrangers ont été compromis par des publications imprudentes , ne prouvant rien , et tout le monde étant bien persuadé que ce cabinet sait garder son secret aussi strictement que tout autre ; et comme d'ailleurs ils ne cessaient de me dire que dès -lors ils regardaient comme inévitable une guerre avec la France, j'ai ajouté qu'un simple soupçon de plus n'aurait pas essentiellement détérioré leur situation.

Il m'a avoué, sans hésiter, que c'était une faute capitale que de n'avoir rien fait, pour s'entendre avec le Gouvernement Anglais, et pour prévenir la rupture; que cette faute tenait en premier lieu à l'indolence et à la nonchalance du Comte Haugwitz; mais que 1 irritation qui régnait à cette époque entre les deux partis qui divisaient le Cabinet de Berlin, y avait beaucoup contribué aussi; que Mr. de Hardenberg, au lieu d'aplanir les obstacles, moyennant la bonne opinion qu'on avait de lui en Angleterre, les augmentait et les envenimait plutôt, pour mettre le Comte Haugwitz dans tout son tort, et le perdre dans l'opinion publique par l'effet fâcheux que devait produire une guerre avec l'Angleterre; que le Comte Schufenburg agissait dans le même sens; que par dépit, par animosité, il précipitait la mesure de la fermeture des ports, et l'exécutait avec une rigueur au-delà même des prétentions du gouvernement Français, disant „qu'il n'était pas fait pour les demi- mesures;" que la mésintelligence personnelle entre le Comte

Haugwitz et Mr. Jackson y entrait de même pour beaucoup ; et que tous ces mobiles secondaires avaient complètement opéré, et amené la déclaration de guerre, avant que le Comte Haugwitz, avec sa lenteur et sa négligence habituelle , eût pu prendre un parti à cet égard.

Cette explication m'a paru assez satisfaisante; je crois qu'il ne lui manquait qu'un seul trait pour être complète; c'est que, parmi les Ministres Prussiens, il y en eut plusieurs qui, en désapprouvant même les moyens par lesquels on s'était emparé du pays de Hanovre, attachaient un très grand prix à cette acquisition, et préféraient la chance d'une guerre avec l'Angleterre à une négociation qui leur eût enlevé la perspective de conserver ce pays.

(Le Marquis m'a beaucoup parlé ce soir sur le caractère de Bonaparte , et m'en a raconté une quantité d'anecdotes intéressantes. Ce Journal n'étant proprement destiné qu'à recueillir ce qui regarde la grande affaire du jour, je me bornerai cà en citer quelques-unes.

Un jour, en voyant Mr. de Breteuil, Napoléon lui dit: „Je Vous ai toujours cru un homme d'esprit, Mr. de Breteuil; mais il y a des choses dans Votre histoire que je ne puis pas concilier avec cette idée." Breteuil, s'imaginant qu'il allait lui parler de ses liaisons avec les Princes de Bourbon, et des différentes commissions dont il avait été chargé par eux, eut la platitude de s'en excuser, en disant „ qu'il avait cru que ses anciens sermens le liaient à la cause de ces Princes." Napoléon, tout étonné, l'interrompit. ^Comment donc, Mr. de Breteuil? je ne Vous entends pas; je n'ai jamais voulu Vous faire un reproche

pareil; en cela Vous avez fait Votre devoir. — Je voulais Vous parler du scandale de cette affaire du collier, dans laquelle, à ce qu'on assure, Vous avez agi par pure aniinosité personnelle contre le Cardinal de Rohan ." L'autre se justifia de son mieux , mais Napoléon finit par lui dire : „ J'ai toujours regardé comme les trois causes principales de la dégradation de la monarchie — la bataille de Rossbach — Va/faire du collier — et la conduite de la cour dans les troubles de la Hollande."

Il y a des personnes à Paris qui prétendent «avoir vu Bonaparte au château des Tuileries le 10 Août 1792, avec l'intention de combattre pour le Roi; elles ajoutent que, lorsqu'il a vu que les partisans du Roi ne savaient pas défendre leur cause, il reprit son allure révolutionnaire, et se proposa, dès ce jour funeste, de jouer un rôle à lui seul.

Lorsque son frère Joseph lui demanda Roederer pour Ministre des finances à ISaples, il lui dit: „A la bonne heure; mais je vous prie de ne pas oublier que ce fut cet homme qui le 10 d'Août donna à Louis XVI le conseil de se rendre à la Convention."

Son dégoût et son mépris pour ceux que l'on appelle philosophes, percent à chaque occasion. Quand il apprit que les choses allaient mal à Naples, qu'on y mourait de faim, que la nouvelle Cour était sans le sou, il dit froidement: «C'est leur affaire; voihà ce qui arrive aux pays qui sont gouvernés par des philosophes." — Rien n'est plus plaisant que la manière dont il traite son ancien collègue -Consul, le fameux Sieyes. „Eh bien, Mr. Sieyes, comment va la métaphysique?" — „(hie disent les philosophes à tout ceci , Mr. Sieyes ?" — voilà le ton qu'il prend

avec lui. Sièges, de son côté, s'est renfermé dans un silence impénétrable. Lorsqu'au Sénat on délibérait sur un objet critique, il faisait semblant de dormir. Quand il s'agissait de donner sa voix, on le réveillait; alors il avait l'air de se recueillir: «Quoi? Consulat à vie ? Oh ! rien n'est plus juste." — Une autre fois: «Dignité Impériale cà conférer!" — «Héréditaire, n'est-ce pas? — il n'y a pas à balancer," etc.

Mr. de Lucchesini me disait encore que si, par quelque événement que ce fût, Joseph montait au trône, et qu'il eût la force de s'y soutenir, la paix du monde serait bientôt rétablie; qu'il parlait de science certaine, en disant que Joseph ne ferait pas la moindre difficulté de rendre toute l'Italie, de rétablir la maison de Savoie, de laisser l'Allemagne en repos. )

Avant de m'en aller, je lui ai raconté combien j'avais été frappé de ce que le Comte Haugivitz m'avait dit de l'attitude menaçante que la Russie devait prendre contre ses voisins; et je lui ai fait mes représentations sur cet objet, dans le même sens dans lequel j'avais parlé au Comte Haugivitz. Il me dit qu'il était persuadé que le Comte Haugivitz avait beaucoup exagéré la chose; que, quant à lui, il n'en croyait rien, et qu'il en parlerait au Roi. à la première occasion qui se présenterait.

Mardi, 8 Octobre.

S. M. la Reine avait désiré que je lui fusse présenté. Je devais avoir cet honneur ce matin : mais j'ai reçu, en sortant, un billet de Mr. le chambellan Buch, qui m'a annoncé que comme Madame la Grande -Duchesse de Weiinar, qui avait dû partir

aujourd'hui, prolongeait son séjour jusqu'au soir, l'audience serait remise à demain.

On avait reçu dans la nuit, par le Capitaine Muffling, un des Aides-de-camp du Duc de Weimar, que celui - ci avait envoyé pour faire une reconnaissance, la première nouvelle authentique par rapport aux raouvemens des Français. On a su qu'ils avaient entièrement quitté les environs de Wurzbourg et Schweinfurt , et que toutes leurs forces étaient du côté de Bamberg. Sur cela l'ordre a été donné à tout ce qui se trouvait de troupes Prussiennes du côté de Gotha et Eisenach de retourner en toute hâte à Erfurt, pour se porter sur la Saale; et les corps de Ruchel et Blucher ont reçu celui de suivre ce mouvement.

Je me suis entretenu avec tout ce que j'ai rencontré de militaires, pour obtenir des éclaircissemens sur cette mesure si brusque, et en même tems si tardive. J'étais surpris de ce qu'il avait fallu la découverte du Capitaine Muffling, pour apprendre aux généraux Prussiens une chose qui, selon mes faibles lumières, aurait dû être prévue depuis long -tems. Les Français avaient le choix entre trois plans, pour entamer et attaquer l'armée Prussienne. Le premier était celui de forcer les défilés de la forêt de Thuringe , et d'enfoncer le centre de leur position. Mais comme on ne leur connaissait guère le principe de saisir leur ennemi par le côté où il désirait qu'ils le saisissent, on n'était point autorisé à leur prêter un plan de cette espèce. Ce fut là cependant, à en juger d'après plusieurs données, la supposition de plus d'un homme marquant, et peut-être du Duc de Brnnswic lui-même. Je me rappelle très distincte-

ment que, dans ma fameuse conversation avec Mr. de Kalkreuth, ce Général, un des plus sages, des plus instruits et des plus expérimentés, avait tracé sur la carte une ligne entre Koenigshofen et Neustadt (en avant de Schweinfurt, sur la Saale de Franconie'), disant que, selon tout ce qu'on savait (et c'était le 4 d'Octobre!) les Français avaient pris cette position. Je n'ai pas besoin d'ajouter à quel point l'hypothèse était chimérique. — Le second plan possible des Français était celui de tourner l'armée Prussienne sur sa droite, pour gagner par Fulda, YEichsfeld, etc. le chemin de Magdebourg. Si un projet pareil avait été conçu, il se serait infailliblement annoncé par quelque grand rassemblement de forces du côté de Francfort, et par quelque tentative sensible de pénétrer dans la Hesse et dans le pays de Fulda. Mais aucun symptôme quelconque, aucune réunion, pas le moindre mouvement de ce côté, n'avait pu en faire naître le soupçon. — Il ne restait donc que la troisième hypothèse: qu'ils tourneraient les Prussiens par leur gauche, et tâcheraient de se précipiter sur la Sa.ve. Tout se réunissait pour la probabilité, ou plutôt pour la certitude de ce projet; et malgré la déplorable ignorance qui régnait au quartiergénéral sur les vrais mouvemens de l'ennemi, les données généralement connues suffisaient pour les calculer, et pour les prévoir. — Quel sujet donc de tristes réflexions que cet ordre tardif du 8 Octobre, pour opérer un revirement général, qui aurait dû avoir lieu huit jours plus tôt, et dont on aurait été entièrement dispensé, si d'abord, en se décidant à la guerre, on en avait su déterminer le caractère, la marche et le but.

Le fait est que toute cette dislocation , moyennant laquelle le tiers de l'armée Prussienne se trouvait entre Gotha et la Werra, tenait à des idées vagues et mal digérées de quelque grand mouvement en avant, par lequel on se serait porté sur le Mein. Si on avait eu le génie et le courage de débuter par ce même mouvement, bientôt tout aurait changé de face; on aurait alors forcé les Français d'établir le théâtre de la guerre sur les points que les Prussiens auraient choisis , et de renoncer à l'envahissement de la Saxe , ou d'affaiblir leurs opérations en les multipliant. Tel avait été le plan proposé par les hommes les plus éclairés et les plus capables. Mais au lieu de l'embrasser à tems, on n'avait fait que flotter sans cesse entre un système mal-adroitement défensif, et le projet d'une campagne offensive ; et rien n'était arrêté à cet égard , lorsque déjà un ennemi entreprenant, familiarisé depuis long- tems avec la victoire, en concentrant toutes ses forces sur un point, avait simplifié et tranché la question.

Je m'aperçus bientôt que, parmi les officiers à qui je parlais, il n'y en eut pas un seul qui, quelle que fût son opinion particulière, n'envisageât le fond de la chose comme je viens de le présenter ici. Ce que j'entendis de plus satisfaisant, fut toujours l'observation stérile que rien n'était encore perdu ; que, quel que pût être le dessein de l'ennemi, on aurait tout ce qu'il faudrait de tems et de moyens pour le faire échouer. Mais au milieu des discussions à ce sujet, il se manifesta une nouvelle erreur, plus pernicieuse que toutes les précédentes, puisqu'elle ouvrait directement l'abîme qui, quelques jours plus tard, à tout englouti. — En demandant au Gé-

îiéral Phull, c'est-à-dire à un des premiers militaires de l'armée, ce qu'il pensait de l'état des choses, et du plan que l'ennemi commençait à développer, il me répondit litéralement ce qui suit : „ Sauf ma protestation générale et invariable contre l'idée d'une campagne défensive, je crois que le projet des Français de s'avancer par la route de Bareuth, est le plus avantageux pour nous qiiïils aient pu adopter: c'est celui que je leur aurais indiqué moi-même, s'ils m'avaient demandé mon avis." — Pour comprendre comment un homme aussi intelligent ait pu tenir un langage pareil , il faut savoir que tout le monde sans exception était dans la ferme persuasion que les Français prenaient la route de Hof, pour se porter en droiture sur Dresde par Plauen, Zwickau, etc.; et que ni Phull ni qui que ce soit leur avait jamais supposé le plan de déboucher entre la Saale et VElster, de se diriger sur Naumbourg , et de tourner de si près l'aile gauche de l'armée Prussienne ; on s'imaginait tout au plus que quelque colonne détachée entamerait la route de Géra, pour menacer les magazins Prussiens , et porter la terreur dans la plaine de Leipsic; et on crut qu'après avoir aisément déjoué cette entreprise, on envelopperait le corps principal de l'ennemi dans sa marche téméraire sur Dresde, et que l'on finirait ainsi le premier acte de la guerre.

Il est sûr, au reste, que si le Prince de Hohenlohe, mieux placé que tout autre pour reconnaître à tems, que l'ennemi méditait réellement le plan que personne n'avait voulu lui attribuer, au lieu de retirer ses forces, et de concentrer sa position, s'était vigoureusement porté en avant pour occuper les

principeaux passages, et que l'armée du centre eût proniptenient secondé ce mouvement, il y aurait eu moyen de défendre l'entrée du vallon de la Saale, et de déconcerter les projets de l'ennemi; et sous ce rapport-là, malgré toutes les fautes antérieures, il était peut-être permis de soutenir le 8 d'Octobre que rien n'était encore perdu.

Le Comte Goetzen est venu chez moi à midi. 11 m'a assuré qu'il n'avait jamais vu le Roi aussi content quil l'avait été ce matin, qu'il lui avait dit: „Dieu soit loué! Voilà du moins cette maudite incertitude finie. Nous savons à quoi nous en tenir; nous nous battrons." Il a ajouté que, quant à lui, H n'avait jamais désespéré du Roi ; que, le connaissant mieux que personne (il a été élevé avec lui), il savait qu'une excessive timidité et une défiance injuste de ses propres moyens, étaient au fond les seuls défauts de ce Prince; que, pour peu qu'il remportât un succès, il deviendrait un autre homme. Il a vivement déploré la résolution de confier le commandement au Duc de Brunswic. C'était la première fois que le Comte Goetzen me parlait sur ce ton. Jusqu'ici il avait été le seul qui, au lieu de partager mes craintes, les eût plutôt combattues; trop fortement attaché au Roi, trop profondément intéressé au succès, il n'avait jamais pu se résoudre à convenir de la défectuosité radicale de l'entreprise. Je vis donc que c'était la force de la vérité qui à la fin lui en arrachait l'aveu. Ainsi, lui dis -je, l'opinion générale du Duc de Brunswic est finalement la Vôtre aussi? — Il me répondit: „Mon opinion a toujours été que cet homme est né pour le malheur de la Monarchie Prussienne; ne m'en demandez pas

davantage." Cette réponse n'était pas faite pour encourager.

Ce qui ne le fut guère plus , était une visite que je reçus peu après de Mss. de Montjoye et de Sartoris, l'un Chambellan du Duc de Brunswic, l'autre son Ministre - Résident près la cour de Berlin, tous deux fort attachés «à sa personne, mais chantant ce jour -là ses éloges sur un ton qui me paraissait préluder à des défaites bien plus qu'à des victoires. Après une conversation générale, ils m'ont demandé si, une fois au quartier -général , je ne voulais pas me présenter chez le Duc , ajoutant qu'il avait parlé de moi à plusieurs reprises, et qu'il me recevrait certainement avec plaisir. Loin de décliner cette proposition , j'avais un grand intérêt à l'accepter ; ils se chargèrent de m'annoncer pour ce soir.

J'ai dîné chez le Comte Haugivitz avec Mr. de Lnccliesini, les Ministres de Save et de Hesse, Mr. de César , ci - devant envoyé de Prusse à la Haye, Mr. de Schladen, Mr. de Bohm, de la légation Prussienne à Paris, etc. — Après dîner, le Comte Haugivitz m'a prié, au nom du Roi, de rédiger une proclamation à l'armée sur l'objet et le caractère de la guerre; une autre adressée au public de la monarchie Prussienne dans le même sens; et — ce qui me parut assez bizarre — une prière pour être récitée dans les églises. (NB. Ces deux dernières pièces n'ont jamais vu le jour.) Il me demanda ensuite si je ne voulais pas écrire à Vienne. Je lui répondis que j'étais trop occupé de tout ce qui se passait autour de moi, et trop peu recueilli, pour écrire des lettres. La chose en resta là pour cette fois - ci.

Lorsque je fus rentré chez moi, Mr. Lombard est venu me faire une visite; il était un peu mieux, et assez bien pour se faire porter. Il m'a parlé de nouveau avec beaucoup de franchise. Il m'a dit que le Roi venait de lui dire qu'il remettrait encore pour quelque tems l'envoi d'un officier à Vienne, qu'il ne fallait pas trop presser cette cour, qu'il était parfaitement content de ce qu'il savait de ses dispositions. — Je ne sais pas, a-t-il continué, si nous devons également bien augurer de celles de la cour de Londres; je ne suis pas sans inquiétudes à cet égard. — J'ai observé que je ne concevais pas ce qui pouvait lui avoir inspiré ces inquiétudes, et comment l'extrême facilité avec laquelle le gouvernement Anglais avait consenti à envoyer un négociateur, ne les avait pas complètement calmées. — Il m'a répondu qu'elles étaient fondées sur T accueil très froid que leurs premières ouvertures avaient trouvé à Londres, et sur ce qu'il croyait pressentir que l'Angleterre leur ferait de bien dures conditions. Ce serait malheureux, a-t-il poursuivi, mais nous saurions prendre notre parti. Avec l'esprit dont aujourd'hui le pays est animé partout, nous ne manquerions pas de ressources pécuniaires; et quoique peu versé moimême dans ces objets, je sais par ce que d'autres m'ont dit, que nous pourrions faire une on deux campagnes, sans recevoir des subsides de l'étranger. — J'allais produire mes objections, lorsqu'il m'a interrompu pour ajouter avec beaucoup de vivacité: „Quoi qu'il en soit, les Ministres Anglais se rendraient bien responsables, s'ils pouvaient sacrifier, à un point d'honneur outré, ou à un ressentiment particulier, la plus belle occasion qu'ils aient encore eue pour

coopérer à l'affranchissement de l'Europe. Ils feraient un mauvais calcul dans tous les cas; vainqueur, ou vaincu, le Roi de Prusse trouverait toujours le moyen de leur faire regretter un jour une indifférence cruelle, ou une opiniâtreté déplacée/1

Ce langage, que je ne pouvais attribuer qu'à des préventions invétérées contre l'Angleterre, ou au trouble dune mauvaise conscience, se raidissant de loin contre des obstacles dont elle ne se sentait que trop responsable , me parut tout-à-fait extraordinaire. Il me parut de plus particulièrement dangereux dans la bouche de celui qui influait de la manière la plus directe sur les opinions personnelles du Roi , et dans un moment où la Prusse ne pouvait expier ses torts que par la condescendance la plus illimitée. Je crus donc devoir le relever sans beaucoup de ménagement. Je lui dis que je trouvais ces plaintes, non seulement prématurées, mais encore arbitaires et injustes; que, selon moi, le gouvernement Anglais avait fait preuve d'une magnanimité peu commune, en se prêtant sur-le-champ à des négociations avec une puissance qui l'avait si cruellement offensé: que le soupçon d'un ressentiment particulier ne pouvait pas même atteindre les hommes publics de l'Angleterre: que celui d'une indifférence cruelle sur le sort du continent serait exclu par leur intérêt évident, s'il ne l'était pas par la libéralité de leurs principes; et que, quanta ce qu'il craignait de leur opiniâtreté, je ne voyais pas même sur quoi pouvait porter cette crainte , puisque , si j'étais bien instruit, on leur avait, du moins éventuellement, offert la restitution du seul objet sur lequel ils pourraient s'opiniâtrer. J'ai ajouté qu'il

Gentz , Mémoires. 1 9

ne pouvait pas ignorer qu il y avait à peine quinze jours que l'Europe était encore remplie d'incrédules sur la sincérité du changement inattendu survenu dans le système de la Prusse ; que j'aurais été moimême de ce nombre, si des circonstances particulières ne m'avaient pas mis dans le cas d'en reconnaître à tems la réalité; que, loin d'être surpris de l'accueil froid qu'il disait avoir été fait à Londres à leurs premières propositions, je ne revenais pas de mon étonnement de ce que l'Angleterre y était entrée si tôt; que si le Comte Haugvvitz, au lieu de m'annoncer l'arrivée prochaine d'un négociateur Anglais, m'eût annoncé la conclusion de la paix entre l'Angleterre et la France, je n'en aurais été que médiocrement frappé; et que si un contre-tems pareil avait coïncidé avec le moment où une nouvelle guerre continentale allait éclater, je soutiendrais encore qu'il serait souverainement injuste d'en accuser le gouvernement Anglais.

Ces observations ont paru le faire rentrer en lui-même. Il a changé de ton. Il s'est rappelé, en plaisantant, d'anciennes discussions que nous avions eues à Berlin sur la politique Anglaise, et il m'a dit qu'au moins je ne lui ferais pas le toit de croire qu'il donnait encore dans les trivialités des * * * (nommant des personnages ridicules que nous avions connus autrefois) „sur l'or et les intrigues de Pitt," „les horreurs de la tyrannie maritime," etc. — Puis il a passé brusquement à la Russie, en me disant: „Vous m'avouerez au reste qu'il est difficile de trouver un allié comme celui que nous avons dans cet Empereur Alcvandre." — Il s'est expliqué, en me racontant qu'en réponse au premier avis que

le Roi lui avait donné de ses intentions, l'Empereur lui avait écrit une lettre qui serait un monument éternel de sa grandeur dame; qu'il avait déclaré dans cette lettre qu'il ne s'agissait entre lui et la Prusse ni de négociations ni de stipulations ; qu'il ne lui demanderait pas même ce qu'il comptait faire en cas de succès; qu'il s'en remettrait absolument à lui; que la seule chose qui l'intéressait, était de voir les Français bien et dûment battus; que pour cet effet il offrait au Roi la totalité de ses forces, et de l'argent même, s'il en avait besoin; qu'il saurait bien trouver les moyens pour réaliser toutes ses promesses , etc. — Je lui ai dit qu'avec l'idée infiniment respectable que j'avais eue depuis long-tems du caractère de l'Empereur de Russie, je ne pouvais que féliciter la Prusse de ses bonnes dispositions à son égard; désirant seulement du fond de mon aine que celle - ci n'eut rien négligé pour (pie les secours qu'elle attendait de sa part arrivassent avant qu'il fut trop tard.

A six heures j'ai fait ma visite au Duc de Brunsivic. J'ai passé une demi -heure avec lui. Cette entrevue ne fut guère remarquable par les choses qui y furent traitées; car en vérité ce que le Duc me dit, se réduisit à des phrases de peu de valeur intrinsèque; mais elle fut extrêmement intéressante par l'occasion qu'elle me fournissait d'examiner de près l'homme qui me parlait, et de le confronter, pour ainsi dire, avec l'opinion peu favorable que tant de juges compétens avaient prononcée sur lui. Je proteste qu'en me dégageant, autant qu'un homme peut le faire, de toute prévention établie contre ce Prince, et décidé à le juger, comme si je n'avais

jamais entendu parler de lui, je l'ai trouvé tel que les autres l'avaient caractérisé, et absolument au-dessous de sa tâche. Il y avait dans toute sa manière d'être, dans sa contenance, dans ses regards, dans ses gestes, dans son langage, quelque chose de mal assuré, de louche, d'impuissant 5 une agitation qui n'annonçait rien moins que la conscience de ses forces; un genre de politesse, qui semblait demander pardon d'avance des revers qui devaient lui arriver; une modestie outrée qui ne pouvait être qu'affectation toute pure, ou excès de crainte de ne pas pouvoir répondre à l'attente publique. Il s'arrêta d'abord longtems à me dire des choses flatteuses; ce qui, dans une aussi grande occassion, où je l'aurais cru trop occupé pour penser à des complimens , me parut tout-à-fait déplacé, et m'impatienta furieusement. A. la fin il entra en matière, et ce fut pour se lamenter beaucoup sur ce qu'on avait toujours cru pouvoir négocier et transiger avec Bonaparte, lieu commun, bien bizarre dans la bouche d'un homme qui plus qu'aucun autre avait prôné et nourri cette erreur. Il se mit ensuite à parler de V Autriche, disant que, quoique tout-à-fait étranger aux mesures et combinaisons politiques, il soupçonnait cependant qu'on n'avait pas songé assez tôt à entamer une négociation avec cette puissance, ni employé tous les moyens convenables pour s'assurer de son concours, lequel était pourtant d'une nécessité absolument indispensable. Enfin, il parla de la guerre, mais toujours en homme qui n'aurait rien eu de commun avec elle , qui se serait tout au plus réservé le rôle He juger ce que d'autres y feraient. Quoique fort embarrassé dans cette conversation , je cherchai de

tems en tems des tournures pour lui donner un caractère plus prononcé; mais je ne pus jamais y parvenir. Il me répéta, une fois après l'autre, d'un ton qui achevait de me déconcerter: „ Pourvu qu'on ne fasse pas de grandes fautes!" Et lorsque enfin je pris la liberté de lui dire: JMais, Monseigneur, tout le monde doit espérer qu'on n'en fera pas sous Votre direction," il me répondit: «Hélas! je puis à peine répondre de moi-même; comment voulez- Vous que je réponde des autres ?" — propos qui contrastait bien singulièrement avec sa situation , et avec les sentimens qui auraient dû le pénétrer à la veille d'aussi grands événemens. — Nous fûmes interrompus par l'arrivée de plusieurs officiers qu'on annonça: et je me sentis si peu à mon aise que j'ai saisi avec empressement cette occasion favorable pour partir. — En descendant l'escalier de l'auberge , j'ai été arrêté pendant plusieurs minutes par une quantité d'hommes qui en obstruaient toutes les avenues; et je me suis livré aux réflexions les plus sombres sur tout ce que cette courte entrevue m'avait présenté de cruel dans l'avenir.

Il y eut ce jour - là à Erfurt un événement, très insignifiant en lui-même, mais qui semblait plus occuper le quartier -général que ne l'aurait pu faire le gain ou la perte d'une bataille. Le Ministre de France, La foret, arriva tout- à- coup. On lui avait déclaré à Berlin que comme le Général Knobeïsdorf avait été retenu à Mayence, on ne lui garantissait pas qu'il passerait les frontières de la Prusse. Cependant — le Comte Haugivitz l'a avoué lui-même — aucun ordre n'était donné pour lui refuser le passage; et si avec les passe -ports qui lui avaient

été délivrés pour quitter Berlin, il eût pris le chemin de Magdebourg et Cassel, personne ne l'aurait empêché de sortir. Son arrivée à Erfurt était, à tout prendre, le comble de l'effronterie; tout le monde en convenait; et on n'avait qu'à le lui faire entendre , et à lui signifier poliment l'endroit où on eût jugé convenable qu'il restât. Point du tout. Des délibérations solennelles s'ouvrirent. Les Ministres, le Duc de Brunsvvic, le Roi lui-même, tout s'agita comme si le problème le plus épineux était venu s'offrir à leurs méditations; cette affaire eut l'air de faire oublier la guerre. Il fut enfin résolu à neuf heures du soir — que Mr. et Madame Laforêt passeraient la nuit à Erfurt, sauf à délibérer de nouveau le lendemain sur les mesures définitives à adopter dans un cas aussi hérissé de difficultés !

Je me rendis chez Mr. de Lucchesini après cet incroyable conseil d'état. Je lui demandai si Laforêt était porteur de quelque commission importante, ou s'il avait fait de son propre chef quelque nouvelle ouverture de négociation. Il me jura, en riant, que ni l'un ni l'autre n était le cas; et je le savais bien, puisque Laforêt avait déclaré sincèrement lui-même à des personnes qui le rencontraient en route, que depuis quinze jours il était sans nouvelles de Paris, et dans les plus terribles inquiétudes. Je témoignai donc tout mon étonnement de ce que, dans un moment aussi grave, on pût attacher tant de prix, et sacrifier tant d'heures précieuses à un objet d'aussi peu de conséquence. Mr. de Lucchesini partageait complètement mon opinion ; il me dit que je reconnaîtrais à cela un des plus malheureux défauts du Comte Haugwitz, qu'il ne savait jamais

mettre une juste proportion entre le tems qu'il consacrait a une affaire , et le degré d'importance qu'elle pouvait avoir, et qu'une misère l'absorbait souvent aux dépens des plus grands intérêts.

Passant à d'autres objets, il m'a beaucoup parlé ce soir — de l'étrange conduite de Mr. Qiihvil à Paris, — de la sagesse et de la dextérité de celle de Lord Lauderdale, — des affaires de Naples, sur lesquelles entre autres il est entré dans des détails qui ne peuvent pas trouver leur place ici, mais qui m'ont appris en substance que la Cour de Naples n'a pas à se reprocher le fameux traité de neutralité, signé l'année dernière dans un moment si malheureusement choisi 5 que le Marquis de Gailo l'avait négocié et conclu, sans ordre ni instruction quelconque; que la peur et les menaces ont extorqué la ratification; qu'ainsi l'indigne trahison de ce Ministre , trahison couronnée à la fin par un engagement formel avec le nouveau gouvernement, a été la cause prochaine de la catastrophe finale de l'ancien.

Avant de partir, je me suis déterminé, non pas sans quelque répugnance, à lui parler de l'impression que m'avait laissée ma visite chez le Duc de Brunswic. Je savais que, quelque disposé qu'il pût être à sympathiser avec moi à cet égard — et je m'aperçus bien qu'il ne l'était que trop — il ne m'en parlerait jamais à coeur ouvert. Car outre que le Duc occupait une place de trop de conséquence pour qu'il eût pu décemment convenir de son incapacité totale de la remplir, c'était le Duc encore qui avait suggéré an Roi de garder Mr. de Lucchesinl auprès de sa personne,- eu quoi, vu l'ensemble des circonstances où on se trouvait, il avait rendu un service réel.

Le Marquis, comme je Savais prévu, tâcha doue de me rassurer de sou mieux; mais il perdit absolument ses peines ; je le connaissais déjà trop pour me méprendre sur son opinion secrète , et pour ne pas entrevoir à travers ses panégyriques officieux la confirmation déplorable de mes craintes.

Jeudi, 9 Octobre.

A neuf heures j'ai été introduit chez S. M. la Reine. Dans la disposition où je me trouvais déjà après tout ce que j'avais vu et entendu, avec des espérances bien plus faibles encore que celles que j'avais apportées au quartier - général, avec des inquiétudes sérieuses et toujours croissantes , je redoutais, je puis le dire, cette audience. J'avais tort. Au lieu de m'embarrasser, elle m'a plutôt soulagé et relevé; et si la confiance n'avait pas été trop loin de moi, elle l'aurait fait rentrer dans mon coeur.

Depuis un an j'avais entendu une infinité de bien de cette Princesse. J'étais préparé à la trouver absolument différente de l'idée qu'on avait eue d'elle autrefois; mais je ne l'étais pas assez à cette réunion de grandes et belles qualités qu'elle déploya dans chaque moment d'un entretien d'environ trois quarts d'heure. Elle s'exprima avec une précision , avec une fermeté, avec une énergie, et en même tems une mesure et une prudence, qui m'auraient enchanté dans un homme; et cependant elle répandit sur tout ce qu'elle disait une teinte de sensibilité profonde, qui ne me laissa pas oublier un instant que c'était une femme que j'admirais. Pas un mot qui ne fût à sa place; pas un sentiment, pas une réflexion, qui ne fût d'une harmonie exquise avec le caractère

général de ses discours; le tout un assemblage de dignité , de douceur et de charmes , tel que je crus ne l'avoir jamais rencontré. Elle me demanda d'abord ce que je pensais de cette guerre, et quel était mon espoir, en ajoutant aussitôt: „Je ne Vous fais pas ces questions pour que Vous m'inspiriez du courage; je n'en manque pas, Dieu merci , et je sais d'ailleurs que si Vous en aviez mauvaise opinion, ce n'est pas à moi que Vous le diriez. Mais j'aime «à savoir sur quoi des hommes en état de juger peuvent fonder leurs espérances , pour examiner ensuite si leurs motifs s'accordent avec les miens." Je lui dis tout ce qui se présentait à mon esprit pour faire ressortir le beau côté de la chose; j'appuyai principalement sur l'état de l'opinion publique, sur les dispositions favorables des contemporains , sur les voeux qui s'élevaient de toutes les parties de l'Allemagne pour le succès de l'entreprise de la Prusse. La Reine m'a répondu que pendant long - tems elle avait nourri des doutes , et des doutes bien pénibles sur la manière précisément dont le public , celui surtout des autres pays, envisagerait cette expédition; puisqu'elle ne savait que trop qu'on n'aimait pas la Prusse, et qu'elle comprenait aussi pourquoi on ne l'aimait pas; mais que, depuis quelques semaines, elle avait appris là -dessus des choses qui la rassuraient beaucoup. Elle a ajouté : „Vous connaissez le passé mieux que moi; mais le moment n'est-il pas venu pour l'oublier?" — Elle se mit ensuite à parler longuement sur la guerre de 1805; et quoiqu'il y eût, dans tout ce qu'elle en disait, quelque chose qui paraissait trahir un fond d'inquiétudes secrètes et de lugubres pressentimens, cette partie de la con-

versation n'en fut pas moins, et peut-être par cette même raison , la plus intéressante de toutes. Je fus étonné de l'exactitude avec laquelle elle parcourut tous les événemens , cita chaque date , retraça les moindres détails ; mais je fus également étonné et vivement pénétré de l'intérêt, de la sensibilité, de l'émotion, avec laquelle elle parla des malheurs de la maison d'Autriche; plus d'une fois je vis ses yeux mouillés de larmes. Elle raconta entre autres avec une simplicité touchante que le jour où elle avait appris les premiers désastres de l'armée Autrichienne, le Prince royal son fils avait mis pour la première fois l'habit militaire, et qu'en le voyant, elle lui avait dit: „J'espère qu'au jour où tu pourras faire usage de cet habit, la seule pensée qui t'occupera sera celle de venger tes malheureux frères." Elle s'informa avec beaucoup d'intérêt et de délicatesse de plusieurs circonstances personnelles, sur lesquelles je répondis aussi bien que je pus , et s'exprima sur l'Empereur et l'Impératrice absolument comme elle aurait pu désirer que, dans an cas analogue, on l'eût fait sur le Roi et sur elle-même.* Une circonstance qui me frappa , et qui ne fut certainement pas l'effet du hasard, c'est qu'au milieu des détails

Je sens que ce passage et plusieurs autres de ce Journal, à cause de leur coïncidence frappante avec les éve'nemens qui se sont passés depuis, doivent nécessairement faire naître le soupçon davoir été écrits après coup. Mais j'atteste, par tout ce qui m'est sacre, qu'avec la seule différence d'une rédaction une peu plus soignée , tout est resté exactement tel que je l'avais composé pendant mon voyage, et que notamment le passage ci -dessus est copié mot pour mot des notes que j'avais rédigées le jour même de cette conversation, et tout au plus trois heures après.

dans lesquels elle était entrée sur cette campagne, elle ne nomma pas une seule fois le Général Mack; je crois qu'elle voulait éviter exprès tout ce qui aurait pu amener un parallèle en bien ou en mal, tout ce qui aurait pu m'engager «à parler du Général en Chef de l'armée Prussienne; aussi, tout en faisant mention de plusieurs Généraux de cette armée , du Prince de Hohenlohe, du Prince Louis, de Schmettau, de Ruchel, de Blucher, de Tauentzien, etc., je remarquai que pas une fois elle ne prononça le nom du Duc de Brunswic.

Elle me demanda ensuite si j'avais lu un article du Publiciste où elle se trouvait indignement maltraitée. Je ne l'avais pas encore vu ; elle en cita quelques phrases, puis elle dit: „Dieu sait que je n'ai jamais été consultée sur les affaires publiques, et que je n'ai jamais ambitionné de l'être. Si je l'avais été, je l'avoue, j'aurais voté pour la guerre; je crois qu'elle était indispensable; notre position était devenue si équivoque qu'il fallait en sortir à tout prix; il fallait mettre un terme aux reproches et aux soupçons qui 'pesaient sur nous; c'est bien moins par calcul, c'est par sentiment d'honneur, c'est par devoir, qu'il fallait prendre ce parti."

Elle parla ensuite sur la partialité qu'on lui reprochait pour les Russes; elle dit que c'était bien là la plus injuste et la plus absurde des accusations; qu'elle avait rendu justice , comme elle ne cesserait jamais de le faire, à l'ardeur, au dévouement, aux vertus de l'Empereur Alexandre; mais que, loin de regarder la Russie comme l'instrument principal de la délivrance de l'Europe , opprimée par un conquérant dont la France était le point de départ , elle

n'avait jamais considéré ses efforts que comme un dernier point d'appui pour les autres; intimement persuadée que le grand moyen de salut se trouvait dans l'union la plus étroite de tout ce qui porte le nom d'Allemand.

On s'était beaucoup entretenu ces jours derniers de la répugnance que témoignait la Reine à quitter le quartier - général. Les voix étaient partagées à ce sujet. Le plus grand nombre était prononcé contre toute prolongation de son séjour; des hommes mêmes très estimables la désapprouvaient, d'autres la blâmaient sans aucun ménagement; Lombard, par exemple, m'en avait parlé la veille dans des termes extrêmement durs. Quelques-uns toutefois en pensaient différemment; le Général Kalkreuth entre autres m'avait dit à Auerstedt: «Protestez, chaque fois que Vous en trouverez l'occasion, contre le projet de renvoyer la Reine ; je sais ce que je dis, sa présence est absolument nécessaire." Ce n'était pas à moi à décider entre ces avis opposés ; la seule chose que je puis et que je dois dire, c'est que la conduite de la Reine a été, pendant tout ce séjour, à l'abri de la plus légère critique, marquée invariablement au coin de ce que la décence la plus recherchée , la dignité, la délicatesse, la modestie, et la prudence pouvaient prescrire à une Princesse de son rang, dans la situation peu commune où elle se trouvait. Je crois même que, tout bien examiné, et en mettant à part le danger quelle pouvait courir, mais qui était nul à ses yeux, j'aurais voté aussi pour qu'elle restât; rien ne pouvait la remplacer auprès du Roi , et comme elle ne paraissait presque point en public, et n'avait aucune prétention à paraître,

l'avantage de sa présence remportait sur les incouvéniens.

Ayant tant entendu discuter cette matière, j'étais curieux de m'en instruire un peu à la source. J'ai saisi une occasion pour dire à la Reine: „Je sais qu'on est fort occupé à Dresde de l'espoir d'y posséder Votre Majesté pour quelques jours." — Voici ce qu'elle m'a répondu. „Je Vous avoue que, dans d'autres circonstances, un séjour à Dresde m'aurait fait grand plaisir; cà présent je n'en jouirais pas, ma tête est trop remplie de choses sérieuses. Je ne sais pas au reste ce que je deviendrai. En ceci, comme en tout, je me soumets aux ordres du Roi. Je crains de retourner à Berlin, je crains les bruits alarmans auxquels on est toujours en proie à une grande distance du théâtre des événemens ; Vous savez combien la malveillance est active. (Elle avait dit la veille à Mr. de Goetzen : Comment pourriez Vous me reléguer à Berlin? Vous voulez donc que j'apprenne les nouvelles de la guerre par Mr. de Braiji") Je le dis franchement; autant que cela dépendra de moi, je resterai; le Roi m'a heureusement permis de l'accompagner encore demain, je ne partirai que lorsqu'il le voudra.

Elle ne m'avait absolument rien dit pour mon propre compte, ni au commencement ni dans tout le cours de l'audience , ce que j'ai trouvé d'un tact et d'une dignité parfaite. Ce n'est qu'en me congédiant, qu'elle m'a honoré d'une seule petite phrase, mais d'un genre si exquis que je ne l'oublierai jamais. — Madame la Duchesse de Hildbourijhausen , soeur de la Reine , a assisté à toute i'audience.

En sortant du palais, j'ai rencontré une quantité

de troupes ; c'était une partie des régïniens revenant de Gotha et Eisenach. Le Roi était à cheval; Goetzen, derrière lui, s'est approché de moi, et m'a dit: «Excellente nouvelle! Les Français ont attaqué Tauentzien, et il les a bravement repousses." — ■ Un autre officier que j'ai rencontré, m'a dit qu'un courrier était arrivé de Vienne avec la nouvelle que l'Empereur avait déclaré sa neutralité. — Je me suis rendu chez le Comte Haugwitz pour vérifier tous ces récits.

Je l'ai trouvé avec le Marquis Lucchesini. On m'a montré d'abord le rapport du Général Tauentzien. Il y était dit que les Français s'étaient avancés sur lui le 7 et le 8, et avaient fait mine de l'attaquer; mais que le trouvant prêt à les recevoir, ils avaient abandonné leur projet, après avoir perdu quelques hommes ; qu'après cela il avait fait sa retraite de Hof à Schleitz dans le meilleur ordre possible, telle qu'elle lui avait été prescrite. La seule chose qu'il ajoutait à ce rapport était l'observation, sans doute un peu prématurée, >,qne l'ennemi avait montré dans cette tentative une certaine timidité qu'on ne lui connaissait pas habituellement." Quoique très content du Général Taueiitzien, très content surtout de ce que je croyais sa jonction avec le corps du Prince de Hohenlohe opérée sans perte et accident (car alors nous ne pouvions pas savoir ce qui se passait ce moment même à Schleitz^), je ne pouvais cependant point accorder à cet événement le titre d'une affaire, bien moins encore d'un succès, attendu qu'il n'y avait eu aucun engagement quelconque. Je fus donc extrêmement étonné, lorsque j'appris que le Comte Haugwitz avait l'intention d'en faire le sujet

d'un bulletin imprimé, qui serait envoyé par des courriers à Berlin, Dresde, Vienne, je crois même à St. Pétersbou/rg et Londres. Je l'entendis dire sur cela les choses les plus extraordinaires, pour ne pas dire, les plus extravagantes. Je ne dissimulai point mon opinion ; d'autant moins que je m'aperçus bientôt que le Marquis la partageait absolument; nous réunîmes nos efforts pour combattre l'idée de ce bulletin , qui , ne pouvant offrir aucun détail , par la bonne raison qu'il n'y en avait aucun dans le rapport, aurait commencé l'histoire de cette guerre par celle de la retraite paisible d'un corps avancé. Le Comte Haugwitz insista toujours. — Dans les intervalles de cette discussion reparut d'un moment à l'autre l'étrange et ridicule affaire de Mr. Laforêt; il n'était pas parti; on avait encore tenu un conseil, rien n'était décidé; cet objet, je le vis bien, l'emportait pour le coup sur tous les autres. — En revenant à celui du bulletin, il fut enfin résolu, après de longs débats, qu'il n'y en aurait point d'imprimé, mais qu'un courrier serait expédié à Dresde avec la nouvelle de 1 événement; le Comte Haugwitz allait s'enfermer pour trois heures, cherchant une rédaction qui ne donnât ni trop ni trop peu d'espérance à l'Electeur de Saxe. J'avoue que je n'avais jamais été plus frappé de la modicité des moyens du Comte Haugwitz, et du peu de proportion entre sa tâche et sa tête; le Marquis Lucchesini me jeta de tems en tems des regards qui me prouvaient qu'il lisait dans mon ame. Enfin, les incidens de cette matinée, joints à une quantité d'autres données que j'avais recueillies les jours précédens, me confirmaient définitivement dans l'opinion que ce Ministre, que presque

tous ses contemporains regardaient comme un artiste consommé en fait de ruses et de profondeur politique, n'était au fond qu'un homme faible et borné , dont les fautes nombreuses et cruelles résultaient bien moins d'une volonté déterminée au mal , que d'une incapacité perpétuelle de mieux faire.

Il fut aussi question du dernier courrier de Vienne. On m'assura qu'aucune déclaration n'avait été faite sur la neutralité , qu'au contraire il avait été dit au Comte Finkenstein que l'Empereur ne s'engagerait à rien, qu'il n'y aurait qu'une neutralité de fait, et que cette mesure n'empêcherait pas même qu'on envoyât un officier au quartier-général Prussien. Tout cela devait avoir été dit avant le retour de l'Empereur à Vienne; on ajouta que le Roi en était extrêmement satisfait. On ne me montra cependant pas la dépêche, comme on l'avait fait quelques jours auparavant à l'arrivée du dernier courrier: et cette circonstance me fit soupçonner qu'il y avait des choses dont on n'était pas absolument content, et qu'on aimait mieux me cacher. Ce qui vint à l'appui de ce soupçon, c'étaient les nouvelles instances qu'on me fit dans ce même moment pour m'engager ù écrire à Vienne, instances dans lesquelles cette foisci Mr. de Lucchesini se joignit à Mr. de Haugivitz. Mon parti était pris à cet égard; mais je sentais bien que les objections légères par lesquelles j'avais combattu la première proposition de ce genre, ne me tireraient pas d'affaire contre la seconde. Je me décidai donc à alléguer, avec les modifications que la politesse pouvait exiger, le véritable motif de mon refus; je déclarai franchement que je ne voulais pas écrire, parce qu'une lettre datée

à'Erfwrt n'aurait pas même cet air de liberté et de véracité qu'il lui faudrait pour produire son effet. Mr. de Lucchesini m'entendit à merveille, et ne me pressa pins après cette déclaration : ce qui probablement détermina le Comte Haugwitz à abandonner aussi ses instances.

Après avoir dîné chez le Comte Haugwitz, je fus, non seulement témoin, mais acteur moi-même dans une autre scène, bien propre à caractériser les personnes qui dirigeaient la pièce. J'avais rédigé une proclama! ion aux troupes, d'après le voeu manifesté la veille. Le Roi en avait été content, mais ne l'avait pas trouvé assez populaire. Il avait dit au Comte Haugwitz: „ Sehr schone Sachen , aber zu vornehm- ich wiïnschte, dass auch die Soldaten es verstanden." J'ai représenté au Comte Haugwitz que ce que le Roi demandait, était une chose inexécutable; qu'une pièce calculée en même tems sur les premières classes de l'armée, et sur la conception du simple soldat, était un problème contradictoire: que, pour se mettre à la portée de celui-ci, il vaudrait mieux faire une adresse à part, et laisser l'autre comme elle était. Cet avis ne fit pas fortune. De longues et fatigantes discussions s'établirent sur chaque phrase de la proclamation. Le Comte Haugwitz me dit que le Roi attachait un si grand intérêt à cette pièce, qu'il s'en était occupé pendant toute la matinée : il me sollicita constamment d'essayer de la rendre «un peu plus vulgaire." J'y ai travaillé pendant une heure; j'y ai fait tous les changemens qui m'ont paru conduire au but, quoique bien persuadé que je n'v parviendrais jamais , puisque la nature de la chose s'y opposait; car il y avait plusieurs grands passages

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de ma première rédaction dont le Roi n'avait pas voulu qu'on retranchât un mot. Enfin, le Comte Haugivitz la lui a présentée de nouveau. Il m'a fait appeler à six heures du soir, et ine l'a rendue toute couverte de notes , de corrections, et d'additions que le Roi avait écrites lui-même, la plupart au crayon, quelques-unes indéchiffrables. Il m'a comblé d'excuses sur ce qu'on me tracassait tant pour cette pièce, ayant l'air de croire que je pourrais en être fâché, malgré toutes les protestations, mêlées de quelques plaisanteries, par lesquelles je me suis défendu contre ce soupçon. Après cela il m'a déclaré que la pièce ne pouvait absolument pas rester dans l'état où le Roi l'avait mise. 11 y avait en effet des incorrections de style, et une confusion d'ancien et de nouveau, à laquelle il était difficile de remédier. Le Comte Haugivitz prétendait donc que je procédasse à une nouvelle rédaction , dans laquelle je conserverais des phrases du Roi ce qui me paraîtrait bon et admissible. Après quelques momens de réflexion j'ai cru devoir me refuser à cette proposition ; je lui ai dit que je n'étais point du tout retenu par ce qu'il pouvait y avoir de pénible dans ce nouveau travail , mais qu'il me paraissait tout- à -fait contraire au respect que je devais au Roi, de traiter de la manière indiquée une pièce à laquelle il avait travaillé de main propre, qu'une opération pareille lui déplairait peut - être beaucoup, et que je voyais Son Excellence trop embarrassée elle-même pour croire qu'elle pût répondre de l'issue. Il était en effet dans un embarras difficile à peindre, et qui m aurait fait rire, si le moment avait été moins sérieux. Il me demanda donc avec instance de lui proposer un autre expédient ; car

telle quelle est, répéta- 1- il toujours, elle ne peut pas être imprimée et publiée. Je lui proposai à la fin de dire au Roi que nous n'avions pas pu déchiffrer ses notes (ce qui était vrai en grande partie), et qu'il daignât faire transcrire la pièce par quelqu'un habitué à lire son écriture. Je nommai le Comte Goetzen, sachant que s'il en était une fois chargé, l'affaire se trouverait en bonnes mains, et serait terminée sans de nouveaux incidens, d'autant plus que j'étais sur que le Roi aimerait mieux s'adresser à lui qu'à tout autre. Cette proposition soulagea singulièrement le Comte Hiuujwitz: le Roi l'adopta; Goetzen fit de son mieux pour amalgamer les notes du Roi avec mon texte ; et il en résulta finalement un ouvra» e de marqueterie, qui fut imprimé le lendemain en grande hâte, et qui, malgré sa bigarrure et ses imperfections, aurait pu produire quelque effet, si la marche rapide des événemens ne lui avait pas enlevé jusqu'au tems qu'il eût fallu pour le répandre et pour le lire.

A huit heures du soir, j'ai vu le Général Kalkreuth, arrivé à Erfurt dans la journée. Il m'a demandé comment j'avais trouvé l'état des choses. Je lui ai dit qu'il m'offrait une quantité de raisons pour nourrir les plus sérieuses inquiétudes , et que rien que la confiance toujours égale, manifestée par un grand nombre d'officiers en dépit de tous les symptômes alarmans, ne leur tenait encore une espèce de balance. Il ne s'est rétracté sur aucune de ses tristes prédictions. Il a dit que le terme fatal avançait à grands pas, et que, comme rien d'essentiel n'était changé, à moins qu'il ne se fit un miracle eu leur faveur, le résultat serait tel qu'il 1 avait annonce.

J'ai passé le reste de la soirée avec le Marquis de Lucchesini. Je lui ai parlé ouvertement sur plusieurs circonstances inquiétantes, sur la fluctuation et le décousu que je remarquais dans les mesures militaires, sur le caractère de plusieurs personnages dirigeans, tel que peu-«à-peu il se développait à mes yeux. — Laforêt était toujours à Erfurt: ce n'est que ce soir qu'après tant d'inutiles discussions on s'était enfin déterminé à l'envoyer le lendemain à Langensalza. Je n'ai pas pu m'empêcher de dire au Marquis que cette affaire m'avait beaucoup affecté, non pas par elle-même, puisque après tout le séjour de Mr. Laforêt au quartier -général était tout au plus une chose indécente, mais point \\mi chose dangereuse; mais à cause de l'irrésolution, de la faiblesse, et, pour tout dire, de la petitesse . que le Duc de Brunswic , et surtout Mr. de Haugwitz avaient montrée dans un cas aussi simple. 11 en est tombé d'accord à l'instant; il en a sincèrement gémi lui-même. C'est à cette occasion qu'il m'a dit que. sans s'aveugler sur son propre mérite, il regardait romme un véritable bonheur que le Roi l'eût retenu auprès de lui; qu'il s'était fait la loi de ne se mêler absolument que des objets sur lesquels on le consullait, et que, pour ne pas donner de l'ombrage, ou faire de la peine au Comte Haugwitz , il n'avait pas écrit une ligne, depuis qu'il se trouvait au quartiergénéral, mais qu'en effet il ne savait pas trop ( •»• que seraient devenues les affaires, s'il n'avait pas sans cesse assisté, poussé, réveillé, et orienté le Comte Haugwitz : qu'il ne savait jamais „ ni commencer ni finir une affaire," et que personne n était moins propre à travailler dans un moment de crise

et de difficulté. — Après une déclaration pareille, j'ai cru pouvoir me livrer aussi à quelques remarques de ma part. Je lui ai dit que tout cela faisait trembler, que je ne concevais pas ce que deviendrait le Roi, placé entre un G encrai en Chef tel que le Duc dans mon opinion, quoique lui (Mr. de L.) eut l'air de la combattre, et un Ministre tel qu'il était obligé lui-même de peindre Mr. de Jfaugwitz; que si je ne le voyais pas, lui — et je parlais ici avec pleine conviction — soutenir le mouvement, et monter les ressorts , je craindrais tout de bon que la machine ne s'arrêtât entièrement. Je lui ai demandé encore si , avec un caractère tel que nous le connaissions au Comte Haugwitz , il n'y avait pas tout à redouter pour la stabilité des bases de l'entreprise, et si d'un jour à l'autre on ne devait pas sattendre à un nouveau changement de système, surtout en cas de quelque revers. Il me répondit: >,0h. pour cela, non! il ne peut plus retourner sur ses pas: le mouvement général l'entraîne. Et d'ailleurs, je Vous en réponds, personne n'est aujourd'hui plus acharné contre Napoléon que le Comte Haugfvitz et Lombard. L un et l'autre, comme je Vous l'ai dit, ont cru lavoir dans leurs poches; ils ont été trompés et humiliés: ils ne le lui pardonneront jamais."

Vendredi, 10 Octobre.

Le quartier - général devait se transférer à Blanhenhayn ; les régïmens de la seconde ligne du centre de\ aient défiler devant le Roi, avant qu'il s'\ rendit. Le Roi est parti à cheval à neuf heures du matin: immédiatement après, la Reine l'a suivi avec deux voitures, auxquelles elle avait réduit toute sa

suite. (Il n'y avait plus que Mad. de Voss , Mlle, de Tâuentzien, Mr. de Buch, et deux femmes de chambre.) Ils se sont arrêtés plus de deux heures, hors de la porte d'Erfurt, pour voir passer les régimens. C'étaient deux bataillons des gardes à pied, le bataillon de la vieille garde, le régiment du Roiinfanterie, celui du Duc de Brunswic, celui des gardes du corps, celui des Gendarmes, celui des dragons de la Reine, et un autre régiment de cavalerie. J'avoue qu'en voyant ces troupes, aussi belles, aussi fraîches, que si elles sortaient pour la première fois de leurs quartiers, les officiers remplis d'enthousiasme, les hommes dune tenue superbe, les chevaux de la plus grande beauté — malgré tout ce que je savais pour trembler, je me suis abandonné un moment au charme trompeur de l'espérance : mais ce fut aussi la dernière fois que ce sentiment entra dans mon coeur.

La colonne diplomatique ne devait partir d'Erfurt que le lendemain. Le Comte Haugwitz nous dit que, le calme ayant succédé aux tempêtes, nous jouirions ce jour de notre liberté. Il me confia en particulier que rien ne le soulageait tant que de se voir délivré de ces éternels conseils de guerre, qui lui mangeaient tout son tems. Il est vrai que c'était une chose bien bizarre que de voir Mss. de Haugwitz et de Lucchesini occupés pendant la plus grande partie de la journée à assister à des délibérations militaires, où surtout le premier de ces Ministres, qui en savait à peine assez pour s'orienter sur une carte de poste, devait être d'une ressource merveilleuse. Ce qu'on appelait à Erfurt un conseil de guerre, était composé du Roi, du Duc de Brunswic, du Maréchal de

Moellendorf , du Colonel Kleist, Aide - de -campgénéral du Roi , de Mss. de Haugwitz et de Lncehesini. Jamais d'autres Généraux ne furent admis : et au lieu de consulter les talens, qui n'étaient pas rares dans cette armée, et l'expérience militaire qui, quoique plus clair -semée, n'y manquait cependant pas absolument, on fatigua en pure perte des hommes dont les heures précieuses appartenaient à de tout autres travaux, et les détournait absolument de ceux - ci , au grand détriment des plus importantes affaires.

Nous avons dîné chez le Comte Haugwitz* Il était de la meilleure humeur du monde. Mr. Laforêt venait d'être expédié; l'affaire de la proclamation était terminée; le manifeste s'imprimait à Weimar, sous la direction de Mr. de Sehladen: d'un moment à l'autre on attendait l'arrivée de Lord Morpeth (que l'on croyait parti de Hambourg le 2 ou le 3), et d'un Général Russe qu'une lettre de Berlin avait dit eu route. Quant aux affaires militaires, la retraite (\u Général Tauentzien sur Schlcitz paraissait au Comte Haugwitz le présage des plus grands succès. Tout enfin semblait lui sourire; et qui aurait assisté à ce dîner, ne se serait guère imaginé que ce jour, que cette heure - là même , commençait la défaite de l'armée et la chute de la monarchie Prussienne.

Après dîner, j'ai été dire adieu à Lombard, qui devait partir pour Berlin le lendemain. La manière dont le Roi s était séparé de lui annonçait plutôt toute autre chose qu'une disgrâce; et les bruits qu'on a fait courir là -dessus, étaient dénués de toute espèce de fondement. Je l'ai trouvé extrêmement ému; il m'a remercié de la manière la plus affectueuse du

bien qu il prétendait être résulté de mon séjour: il m'a dit que le Roi y était également sensible, et que, dans des teins plus tranquilles, il s'en souviendrait avec reconnaissance. Il a même ajouté que si, sous quelque rapport que ce fût, le Roi pouvait m'être utile, il répondait d'avance de tout ce que je pouvais lui demander. Je lui ai dit que la bonne opinion de Sa Majesté était le seul objet de mes voeux; que je ne demandais au Roi que des succès, et la délivrance de l'Allemagne.

Mon but étant de chercher des éclaircissemens, partout où il y avait une chance d'en trouver, je n'ai pas repoussé l'occasion d'entamer ce soir une conversation avec Mr. de Bohm, attaché depuis dix ans à la légation Prussienne à Paris; homme de peu de moyens, exclusivement occupé de ses affaires particulières, mais que sa position n'en avait pas moins mis dans le cas d'observer ce qui se passait autour de lui. Dans une époque comme celle où je me suis trouvé à Erfurt, tous les coeurs s'ouvrent, tous les secrets percent; chacun a le besoin de prouver aux autres que lui aussi a prévu et calculé les événemens. — Je pouvais tirer de celui-ci quelques renseignemens sur les dernières démarches de Mr. de Lucchesini à Paris. Malgré la sincérité avec laquelle il m avait parlé lui - même sur la plupart des choses passées , la bienveillance personnelle avec laquelle il m'avait traité à Erfurt, l'agrément de sa conversation, I amabilité toujours égale de son commerce , et tant de qualités attrayantes par lesquelles il savait captiver tout le monde, je n'avais jamais pu oublier le rôle qu'il joua dans les longs égaremens de la Prusse, et j'étais fort intéressé à savoir comment

il avait pu se résoudre à changer de conduite aussi subitement, et à travailler lui-même pour amener la rupture avec la France. J'ai donc demandé à Hoiuu si , avec l'attachement connu que le Marquis avait toujours eu pour Paris, la nécessité de faire des rapports qui préparaient la perte de sa place , n'avait pas paru 1 affliger beaucoup. Il m'a dit que si le Marquis n'eût pas été entièrement convaincu que, de manière ou d'autre, l'amitié entre la France et la Prusse touchait à sa dernière heure , et qu'en dissimulant la vérité, il se rendait responsable eu pure perte, il ne se serait pas déterminé à parler comme il avait fait dans ses rapports. Cette réponse était suffisamment claire ; mais l'entretien une fois en train, il y donna encore beaucoup de développemens. Il me dit qu'il n'avait jamais eu à se plaindre de Mr. de Lucehesini, et qu'il ne lui voulait aucun mal, mais qu'il avait toujours complètement désapprouvé sa conduite politique: qu'il n'hésitait même pas à le regarder comme le plus coupable de ceux qui avaient soutenu l'ancien système 5 puisque les autres avaient au moins eu pour excuse, ou de n'être pas assez instruits pour juger le mal dans toute son étendue , ou d'avoir été entraînés par les caresses et protestations d'amitié du gouvernement Français; tandis que le Marquis avait trop connu le fond de la chose pour s'y méprendre, et avait été trop maltraité par Bonaparte pour ne pas le détester cordialement; qu'ainsi le seul motif qui ait pu rengager à ne pas dire les choses comme il les voyait, se trouvait dans son malheureux attachement à la place qu'il occupait «à Paris; que cet attachement s'expliquait en partie par l'empire illimité que Mad. de Lucehesini exerçait sur lui; que celle-ci, qui

n'aurait pas troqué Paris contre le paradis, s évanouissant à l'idée seule de le quitter, tourmentait sans cesse son mari pour qu'il employât tous les moyens qui pouvaient prolonger son séjour. Delà, selon Mr. de Bohm , „son long silence, ses tergiversations continuelles, et ses effors toujours renouvelés pour prévenir une rupture avec la France, malgré tout ce qui en annonçait la nécessité." — Cette explication ne suffisait certainement pas pour rendre compte de tout ce qu'elle prétendait embrasser; mais je n'en crois pas moins qu' elle contenait un fond de vérité.

Ce soir enfin j'ai eu la dernière conversation suivie avec Mr. de Lucchesini lui-même. Elle est devenue particulièrement intéressante; aussi s'est-elle prolongée jusqu'à deux heures du matin.

En observant que , depuis plusieurs semaines, on était sans nouvelles de St. Pétersbourg, il a vive ment déploré la lenteur et lindécision par laquelle on s'était privé d'une assistance plus prompte de la Russie. Il m'a dit — et Mr. de Haugwitz m'avait déjà confié la même chose , en rejetant tout le tort sur le Roi — qu au lieu d'expédier Mr. de Krusemark, comme on aurait pu et dû le faire, avant la fin du mois d'Août, on s'était malheureusement avisé de vouloir attendre le premier rapport de Knobelsdorfj et que, ce rapport n'étant arrivé que le 17 Septembre, ce ne fut que le 18 que Mr. de Krusemarh partit de Berlin. Il ne pouvait donc être arrivé à St. Pétersbourg que le 30 ; par conséquent l'ordre de se mettre en marche n'ayant pas pu parvenir aux troupes Russes avant le 6 ou 7 Octobre, il était impossible qu'elles se trouvassent sur le théâtre de la guerre avant la Mi- Novembre. Il ;i articulé tout ce calcul d'un ton d inquiétude et d humeur

qu'il ne lui arrivait pas souvent de prendre. H m'avait dit plus dune fois : „Nous pouvons seuls comm&icéi* la guerre, mais nous ne pouvons pas la continuer, et bien moins encore la finir seuls." Cette fois -ci il avait l'air de craindre que même la première partie de la tâche ne serait pas sans difficulté.

C'était là le moment que j'ai cru devoir saisir pour discuter avec lui la grande et épineuse question qui depuis long* -teins me pesait sur le coeur: et j'ai senti que, pour ne pas manquer mon but, il fallait l'aborder sans détour. Je lui ai donc dit brusquement que , tout bien considéré, j'étais encore à comprendre pourquoi ils avaient choisi le moment actuel pour commencer la guerre. Il m'a paru vivement frappé: et il m'a dit: «Comment donc? Je ne m'attendais pas à cela. Après tout ce que Vous savez maintenant, Vous m'adressez encore une objection pareille?" — J ai répondu que j'avais précisément voulu attendre le moment où je serais bien informé de tout, pour lui présenter mes doutes sur un objet sur lequel lui seul était en état de me donner les derniers éclaircissemens. Je me suis alors amplement expliqué. Je lui ai dit en substance: que mon principe fondamental avait été de tout tems que le seul et unique moyen pour rétablir l'équilibre contre la France, se trouvait dans une réunion sagement concertée de tout ce qui restait de forces à l'Europe ; que pour réaliser un état de choses conforme à ce principe, la réunion des deux grandes puissances de l'Allemagne m'avait constamment paru la première et la plus essentielle des conditions; que 1 année dernière j'avais pleinement désespéré du succès, aussitôt que je m'étais aperçu qu'on le croyait possible sans le concours assure de la Prusse; qu'à moins d'une inconséquence pal-

pable, je ne pouvais pas en juger autrement, lorsque je voyais se préparer la même entreprise sans que Ton pût compter sur V Autriche; que, dans l'un comme dans l'autre cas, les secours de la Russie, quelque grands et respectables qu'ils pussent être, ne balançaient pas dans mon esprit l'absence de la donnée fondamentale, convaincu, comme je l'avais toujours été, que, lorsqu'il s'agissait d'une guerre contre Bonaparte , la Russie , par la nature des choses, ne pouvait être ni l'équivalent de la Prusse pour (Autriche, ni l'équivalent de f Autriche pour la Prusse; que plusieurs conjonctures connues rendaient même la position de la Prusse particulièrement problématique et difficile; que lorsqu'elle avait pris sa résolution, elle ne savait pas même avec certitude Cil en était souvent convenu, quoique ajoutant toujours que toutes les probabilités étaient contre) si l'Empereur de Russie ratifierait, ou non, le traité du 19 de Juillet; que, brouillée avec l'Angleterre, elle savait bien moins encore, et savait à peine aujourd'hui si celle-ci lui accorderait des subsides, et à quelles conditions elle les accorderait; que pour commencer sous des auspices aussi précaires, dans une époque où les armées Françaises se trouvaient au coeur de l'Allemagne, dans une saison si fort avancée, sans allié proprement dit, sans ressource certaine en cas de revers, une guerre où la Prusse jouait évidemment de son existence, il aurait fallu, selon moi, des motifs, non seulement de la première force, mais encore de la première urgence. — — >,Et Vous ne les admettez donc pas?" — m'interrompit -il. — «Franchement, non! j'admets que Vos motifs sont justes et puissans: je serais bien le dernier à le nier; mais je ne puis pas les trouver urgent ; pas

tels qu'ils devraient l'être à mes yeux pour justifier, dans les circonstances données, une explosion instante et subite." — „Et tout ce qu'on Vous a fourni de preuves de la malveillance et de la perfidie de Napoléon , de ses projets contre nous et contre tout le monde?" — „Je n'en avais pas besoin pour savoir qu'il méditait Votre destruction; aurais-je pu en douter tin instant? Mais tout ce qui m'a été communiqué jusqu'ici — et je présume que je n'ai plus rien à apprendre — ne m'explique pas, je persiste à le dire , la nécessité d'une guerre immédiate. Il rie Vous aurait pas attaqués avant l'hiver; il ne Vous aurait pas même enlevé sans façon Votre pays de Hanovre: car la paix avec l'Angleterre n'était pas signée, et il aurait fallu du tems pour l'exécuter: toutes les autres demandes ou chicanes auraient admis des négociations. Quant aux menaces, aux insultes, aux affronts dont Vous auriez été, sans doute, assaillis au premier signal de résistance, je ne dis pas, Dieu m'en préserve, que Vous auriez du y rester indifférens; mais il m'est permis de croire que, les ayant dévorés en secret pendant un si grand nombre d années, Vous auriez pu les ignorer pour quelques mois. Si j'avais eu à donner un avis, voici ce que j'aurais proposé. Tout dissimuler pour le moment; affecter la plus grande soumission: employer l'hiver à familiariser en secret les autres puissances avec la révolution opérée dans Votre système politique; s arranger par une voie détournée avec } ''Angleterre ; s'assurer complètement de la Russie; profiter de ses bonnes dispositions pour inspirer la confiance à l'Autriche; et délibérer ensuite sur l'époque et les moyens pour réaliser subitement quelque grande et puissante mesure.

J'avais tant médité ce sujet, jour et nuit, que mon raisonnement, je puis le dire, coulait de source. Le Marquis n'y était point préparé; le silence que j avais gardé jusqu'ici sur cette question aussi majeure que critique , lui avait fait croire que je donnais aveuglément dans leurs plans; et mon horreur très fortement prononcée pour l'exécrable tyrannie qui nous écrase, mon désir ardent et connu de voir arriver le moment de la délivrance, l'avait confirmé dans cette opinion. Son état, pendant que je parlai, l'inquiétude exprimée sur sa figure, sa contenance, ordinairement à toute épreuve, mais cette fois -ci visiblement embarrassée — tout me prouva d'une manière indubitable qu'an fond de son ame il était tout -à -fait d'accord avec moi. Voici cependant la tournure qu'il prit pour me répondre. Il me dit que je ne pouvais pas ignorer que, soit qu'elle l'ait mérité ou non, la Prusse avait perdu depuis quelque teins la confiance de l'Europe entière; quil posait en fait que cette confiance préliminaire , indispensable à tout concert quelconque, ne pouvait être reconquise qu'à coups de canon; que si, sans entrer en guerre, elle avait fait des propositions à ses voisins, personne ne l'aurait seulement écoutée ; que telle était sa condition fâcheuse, qu'elle se vouait obligée aujourd'hui de commencer par -là où on aurait mieux aimé finir; que cette réunion même de forces et de volontés, qu'il regardait avec moi comme le dernier moyen de salut, ne pouvait plus s'établir que sur la base de quelque premier succès; que si le Roi n'avait pas pris ce parti , le seul qui lui serait resté à prendre, était de renvoyer tous ses Ministres; que. tout intérêt personnel à part, il pouvait me certifier, me prouver même, en cas de besoin, qu'une mesure

pareille aurait été traitée par la France comme la déclaration de guerre la plus caractérisée, et aurait également rendu tout concert préparatoire impraticable; que d'ailleurs, la confédération du Rhin une t'ois formée, l'Empereur d'Allemagne détrôné, et l'ambition de Bonaparte ne s'en dormant pas une minute, il était difficile de calculer quels progrès il aurait faits jusqu'au printems.

Je lui ai répliqué que j'étais loin de contester ce dernier argument; qu'il avait peut-être également raison quant aux effets qu'aurait produits un changement brusque dans le ministère; que des inconvéniens graves , je ne me le dissimulais pas , se rencontraient dans toutes les hypothèses , et pour quelque mesure que l'on se fût décidé; que je persistais cependant à regarder comme le plus formidable de tous celui d'une guerre solitaire, entamée à la veille de l'hiver, et sans ressources prochaines au cas d'un malheur; que du inoins on aurait du tenter toujours la voie des négociations, et voir jusqu'où elle aurait conduit; que par -là on se serait ménagé encore l'avantage précieux de débuter par une proposition de paix générale, laquelle, faite au nom de quatre grandes puissances, aurait probablement engagé Bonaparte à réfléchir sur ce qu'il allait entreprendre; et qu'en attendant l'opinion publique, déjà considérablement montée, et plus provoquée, plus irritée, plus décidée chaque jour, aurait secondé les efforts de tant de gouvernemens réunis avec une énergie tout - à - fait incalculable.

Sur cela il m'a dit à la lin : „Eh bien ! soyez donc persuadé que si l'affaire avait été mise eu délibération , c'est de cet avis-là que je me serais rangé. Ce n'est pas moi qui ai voulu qu'on com-

mençât la guerre dans ce moment; j'ai fait mon devoir en écrivant tout ce que je savais; mais la résolution était prise , avant que l'arrivée de mes dépêches à Berlin me fût connue. Le fait est qui! n'y avait plus à délibérer; le public avait décidé la question; les têtes ardentes l'avaient emportée. Vous savez ce qui s'était passé à Berlin ; la fermentation était au comble; le cabinet ne pouvait plus y résister; au fond il devait en juger comme le public; mais quel que pût être son désir d'opérer avec plus de maturité , il n'était plus le martre du moment. Le Roi, le dernier qui se soit rendu, a été obligé de céder luimême, pour mettre fin aux importunités , aux tribulations, aux instances dont il était sans cesse assailli."

Cet argument n'admettait plus de réponse ; car je ne pouvais pas lui dire que cette fermentation même dont il parlait, n'était qu'un des malheureux effets de la trop longue durée d'un système essentiellement faux et justement odieux. — D'ailleurs, j'avais gagné ma thèse; le Marquis m'avait nettement avoué que si le Cabinet de Berlin eût eu la liberté et la force de se déterminer d'après un calcul raisonnable, il aurait suivi un autre système, et celui même qui me paraissait le plus sage. Cet aveu était tout ce qu'il me fallait.

Mais pour épuiser la question sous tous les rapports, je l'ai abordée encore sous celui des avantages particuliers que la Prusse pouvait se promettre de cette guerre. J'ai dit qu'à cet égard -là je les trouvais placés de nouveau dans une position extrêmement bizarre. Ils ne niaient pas, et ne pouvaient pas nier, que la cause directe de leur armement était le projet de Napoléon de leur enlever le pays de Hanovre. L'époque où ils s'étaient décidés à cet

armement (le 7 Août) prouvait d'une manière évidente qu'ils avaient voulu, ou engager l'Empereur de Russie à refuser sa sanction au traité d'Oubril, ou empêcher cpie la paix de l'Angleterre se joignit à celle de la Russie, ou enfin se mettre en état de soutenir la possession de ce pays , quand même l'Angleterre et la Russie se seraient accordées avec la France pour le leur arracher. Et cependant, pour se réconcilier avec l'Angleterre, ils se trouvaient aujourd'hui obligés de lui offrir la restitution du Hanovre , de l'objet pour la conservation duquel ils s'étaient proprement déterminés à prendre les armes. — Il a voulu d'abord échapper à une explication positive par un faux -fuyant très adroit, en disant que c'était bien moins lu crainte de perdre le Hanovre, que la perfidie du gouvernement Français, qui, après les avoir forcés à l'occuper, les menaçait de les en dépouiller de nouveau, soit par la force, soit par les intrigues, qui les avait conduits à cet armement. Je ne me suis pas contenté de cette subtilité; d'autant moins que l'occasion m'a paru trop favorable pour m'instruire à fond de leurs véritables intentions à cet égard. J'ai dit que j'admettais sa distinction; que je voyais effectivement dans les procédés de Bonaparte vis-à-vis de la Prusse un trait d'infamie et de noirceur, qui justifierait un demi -siècle de guerres; mais que je savais aussi, d'un autre côté, qu'on n'était rien moins qu'indifférent à Berlin sur la perspective de perdre le Hanovre: que des personnes de poids, et des personnes mêmes qui avaient hautement désapprouvé la manière dont on avait acquis ce pays, m'avaient dit que, la chose une fois faite, on ne pouvait plus retourner sur ses pas, et que

Gentz, Mémoires. 21

cette possession était dune nécessité indispensable pour la Prusse. (Voilà ce que par exemple Mr. de Stcin , opposé autant que possible au principe de la première occupation, m'avait déclaré sans détour au mois de Juillet à Dresde.) — Il s'est expliqué alors avec plus de franchise. Il m'a dit que tout dépendrait de la tournure qu'on donnerait aux négociations avec l'Angleterre; que si cette puissance insistait sur la restitution, et s'il ne se présentait aucun moyen pour l'y faire renoncer, plutôt que de garder le pays de Hanovre malgré elle, on le rendrait, sauf à chercher quelque bon équivalent dans les résultats d'une guerre heureuse; mais que, pour peu qu'il serait possible de convaincre l'Angleterre de l'insuffisance des raisons par lesquelles elle pourrait s'opiniâtrer sur ce pays , ce serait à elle que l'on proposerait des équivalens, jusqu'à concurrence même de la Hollande, si elle voulait contribuer à la conquérir. Maintenant, a-t-il ajouté, Vous connaissez le dernier de nos secrets.

J'étais en effet suffisamment instruit pour porter un jugement définitif. J'avais su avant mon voyage que la grande majorité des personnes estimables à Berlin avaient désiré et demandé cette guerre par des motifs dont elles n'auront jamais à rougir, pour mettre un frein aux progrès d'une puissance monstrueuse, pour briser les chaînes de l'Allemagne, pour relever leur propre pays de la dégradation cruelle où il était tombé aux yeux des contemporains éclairés. Je savais à présent que les Ministres du Roi avaient embrassé le même parti, d'abord par la crainte que leur inspiraient les instances toujours renouvelées de leurs adversaires, et la fermentation générale des

esprits; ensuite par leur propre conviction de la pei fidie du gouvernement Fiançais, et par le chagri d'en avoir été joués et baflfbués; finalement par 1 perspective séduisante que leur offrait la chance d succès, soit en légitimant et consolidant une pos session qui jusque-là n'était qu'usurpée et précaire soit en leur procurant d'autres acquisitions, qui e auraient balancé la perte, sans leur ôter l'espoir c les moyens de s'en emparer de nouveau un peu plu tard. Je savais que le Roi , toujours forteiner prononcé contre la guerre, avait été entraîné malgi lui dans cette singulière coalition de tous les partis qu'il avait pris sa résolution, bien moins par coi viction que par faiblesse, bien moins par calcul qu par désespoir.

Mais je voyais aussi, d'un autre côté , qu'aucu des individus ou des partis qui avaient coopéré ce projet, n'en avait dûment mesuré la profondeu qu'aucun n'avait mûrement réfléchi , ni sur le choi du moment pour le réaliser, ni sur les moyens coi venables pour en assurer le succès , ni sur les d< marches et combinaisons qui auraient dû prépan l'explosion, ni sur le parti à prendre, si l'issue n répondait pas à leur attente; que le tout était ui entreprise précipitée, que l'excès des malheurs cou muns pouvait creuser , que les intentions de se premiers auteurs pouvaient ennoblir, mais que sagesse et la bonne politique désavouaient complet ment; une entreprise que l'exécution la plus hardi et des mesures d'une conception extraordinaire auraiei peut-être conduite à un résultat heureux, en dép de son imperfection fondamentale, mais qui, dès qt l'on se méprenait sur son caractère, l'assimilait

des guerres d'autrefois, la confiait à des hommes de routine, l'enfermait dans la sphère étroite de quelques combinaisons vulgaires et mesquines, n'offrait plus que des dangers sans équivalent, et des désastres sans remède. Je suis revenu chez moi à deux heures du matin. Mon esprit et mon sang étaient trop agités pour que le sommeil ait pu trouver accès; je me suis mis d'abord à rédiger la minute de cette dernière et mémorable conversation ; mais, non content de cela, et trop plein encore de ces grands objets, j'ai rassemblé et consigné dans un mémoire toutes mes idées sur l'origine de cette guerre. Ce mémoire me servira un jour pour répondre à la sottise et à la calomnie qui ne manqueront pas de m'accuser dy avoir contribué par mes conseils.

Samedi, 11 Octobre.

A huit heures du matin nous sommes tous partis à'Erfurt: le Comte Haugwitz, Mr. de Lucehes'wi et son fils, Mss. de Goertz et de Waitz, Mss. Pierre Lombard et Lecoq. Lombard l'aîné était parti une heure avant nous , pour se rendre en droiture à Berlin. Nous autres devions rester à Weimar. Le Comte Haugwitz avait choisi ce séjour, puisque, peu éloigné du théâtre de la guerre, il se trouvait cependant, ou au moins aurait dû se trouver, hors de la ligne des opérations, l'armée se portant sur la Saale, et le Roi ayant pris la route de Blankenhayn. Il m'avait dit la veille, lorsque je parlais de mon retour à Dresde: «Restez avec nous encore quelques jours; nous serons à Weimar en même tems tranquilles et instruits ; et nous touchons, comme Vous voyez, aux grands événemens."

Avant de monter en voiture, le Comte Haugwilz avait reçu un premier avis d'un combat malheureux arrivé la veille à lavant-garde du corps de Hohenlohe : mais il n'en avait pas su les détails , et il ne voulait en parler à personne. Comme le chemin près d'Erfurt était très mauvais, nous sommes allés à pied pendant plus dune heure ; je me suis aperçu de quelque chose de mauvais par le silence profond du ("ointe Haugivitz; je lui en ai même demandé la raison ; il m'a dit qu'il soufflait des dents.

INous sommes entrés à Weimar à onze heures: et j'ai été frappé de surprise et d'épouvante par le spectacle qui s'est offert à mes yeux. Une bagarre, comme je ne l'avais pas encore rencontrée ; les rues gorgées de troupes, de chevaux, de chariots; an milieu de cela des officiers de toute arme, des généraux, des personnes de la suite du Roi, que je n'avais pas attendues ici. Les voitures s'arrêtent: je vois arriver le conseiller du cabinet Lombard, qui, pâle et défait, me demande si son frère est dans la mienne, puis s'approche et me dit: ^Yous ne savez pas ce qui se passe ? Nous avons perdu une bataille; le Prince Louis est tué." Ce coup subit était hors de mes calculs, et au-delà de mes craintes. J'en ai été comme anéanti. Une catastrophe aussi cruelle aurait suffi toute seule pour mabattre: ici elle se présentait encore entourée des présages les plus funestes, et comme l'affreux avant- coureur de quelque autre désastre mortel. J'avance sans savoir ce que je fais; je vois Mr. de Schladen et le Comte Goertz au milieu de la foule: je me précipite de la voiture; je leur demande des explications, non pas sur les malheurs de la veille, dont je me sentais

déjà trop instruit, mais sur ce qui se passe autour «le moi. On me dit: „Le quartier -général est ici: le Roi et la Reine viennent d'arriver; la marche des troupes est suspendue; le Duc fait former un camp : tout est dans la plus grande consternation." A ces mots mes forces m'abandonnent; quelques faibles débris d'espérance qui s'étaient encore cachés dans mon ame, disparaissent comme un rêve trompeur, et l'abîme s'ouvre devant moi. — Le tourbillon me porte en avant; j'arrive à ce qu'on appelle ï esplanade. J'y vois trois ou quatre cents officiers de tout grade et de toute couleur. J'y vois aussi des hussards Prussiens et Saxons, plusieurs d'entre eux grièvement blessés. Je demande des nouvelles à droite et à gauche. J'apprends successivement tous les détails de la malheureuse affaire de Saalfeld. J'apprends en même tems les nouvelles fâcheuses du corps de Tatientzien, attaqué le 9 près de Schleitz. et repoussé avec une perte considérable. Cependant je suis loin de comprendre ce qu'il y a de commun entre ces tristes affaires, et un changement complet du plan d'opération ; il me paraît plutôt que le mouvement vers la Saule n'en devient que plus indispensable, qu'il aurait dû être exécuté avec une célérité et une vigueur redoublées. Je m'aperçois, et pour comble de chagrin, que tout le monde partage mon opinion; que tout le monde est persuade comme moi que le Duc de Brunswic, effrayé, déconcerté, bouleversé par une première nouvelle désastreuse, n'a eu, dans ce mouvement rétrograde, dans ce camp tombé des nues, d'autre but que de gagner du tems sur lui-même, de revenir de son premier abattement, de consulter — non pas les généraux.

car il n'en fit rien — mais ses propres incertitudes et terreurs. Je vois le mécontentement et la méfiance peinte sur chaque figure; une agitation sourde règne partout. Je rencontre le Général KaJkreuth: il me dit: „ Venez chez moi ce soir: bientôt nous ne compteions plus par jours, mais par heures." Je rencontre un moment après le Général Phull, qui, d'un ton mêlé de douleur et de rage, me dit: „On perd la tète; cela ira furieusement mal." — Entraîné, étourdi, confondu par tout ce que j'entends, au point d'avoir presque oublié pendant une heure cette perte dont je ne me consolerai pas toute ma vie, je vois le Prince Auguste de Prusse, qui m aborde avec un mouvement inexprimable. Je ne lavais pas vu depuis Berlin ; il connaissait la liaison étroite qui avoit subsisté entre son illustre frère et moi. „Dans quel moment nous nous retrouvons!" — me dit -il; et les larmes étouffaient sa voix; mais bientôt il se relève, et remontant son ame aux mules sentimens qui convenaient à la grandeur de la circonstance , il me parle sur le présent et l'avenir dans des termes qui devaient rendre ce Prince aussi intéressant qu'estimable à mes yeux.

Le Comte Haugwitz nous a donné à dîner à deux heures dans une auberge. Le silence , l'embarras, la consternation, la tristesse, ont présidé à ce dîner; pour celui qui se rappelait le dernier dîner d'Erfurt, le contraste devait être frappant, et la chute lugubre. Ce qu'il y avait de plus désolant était l'ignorance profonde dans laquelle on se trouvait sur les projets et les mouvemens de l'ennemi. On ne savait pas même quelle direction donner à ses craintes; chacun était le maître de composer

le tableau de l'avenir avec les couleurs les plus sombres que lui présentait son imagination. Tout le monde paraissait d'accord sur un point; et ce point était précisément une chimère,- on croyait les Français en pleine marche sur Dresde; tout le reste était rouvert d'un nuage; on admettait que quelque détachement pourrait se porter contre Géra et Leipsic: mais que l'armée de l'ennemi tout entière avançait dans cette même direction; voilà ce qui était aussi inconnu à Weimur. qu'il pouvait l'être alors à Berlin ou à Vienne.

Après dîner est arrivé le Capitaine de Kleist, premier Aide-de-camp du malheureux prince Louis. Il nous a donné les détails du combat de Saalfeld, mais pas ceux de la mort du Prince, dont la mêlée lavait séparé quelque tems avant la catastrophe. — La triste fin de ce Prince admirable inspira en général très peu d'intérêt; parmi ceux qui pour le bien de la chose auraient dû le regretter le plus, il y en eut dont des calculs personnels étouffaient les sentimens ; d'autres étaient trop fortement frappés de l'imprudence et de la témérité de sa conduite pour s'occuper du juste tribut dû cà tant de rares qualités et à un dévouement aussi héroïque; plusieurs se livrèrent même sur son compte aux propos les plus indécens et les plus atroces; tous enfin étaient tellement pénétrés du danger de leur propre position , qu'ils ne trouvaient pas le tems de jeter un regard en arrière; de sorte que cet événement cruel et décisif — car il le fut bien plus qu'on ne se l'imaginait dans ce premier moment — passa comme un incident subalterne.

Le Roi, qui, après la Reine, en fut peut-être le

pins vivement touché, ne voulut voir personne. Depuis qu'on était au quartier-général, le Marquis Lucchemri était allé, chaque soir à six heures, prendre le thé chez la Reine. Ce jour- là, le trouvant chez lui à la même heure, je lui ai demandé s'il ne comptait pas s'y rendre comme à l'ordinaire; je l'ai même pressé d'y aller, observant que cette résolution du Roi de se séquestrer tout- à- coup de tout le monde, me paraissait du plus mauvais augure. Il m'a dit que, quoique invité une fois pour toutes, il n'osait pas se présenter ce soir, à moins d'être appelé exprès. En attendant, les plus sinistres symptômes se développaient de toutes parts. — Je me suis rendu chez le Général Kalkreuth; en me voyant entrer, il m'a dit: „Eh bien, le terme fatal que je Vous avais annoncé , est là ; nous voici au milieu de la crise, sans savoir ce que nous deviendrons dans deux jours." La conversation allait s'entamer sur ce texte affligeant, lorsque j'ai vu entrer chez lui une espèce de députation d'officiers, toute composée d'hommes connus par leurs mérites ou leurs talens. L'un d'entre eux, portant la parole, a dit: «Nous venons au nom de tout ce qu'il y a d'estimable dans l'armée pour conjurer Votre Excellence d'avoir pitié de nous et de l'Etat. Le Roi a déjà perdu la moitié de sa couronne — — Comment, Messieurs, comment? les a interrompus le Général — — Oui, Excellence, la moitié de sa couronne- nous savons bien ce que nous disons; et il perdra incessamment l'autre moitié, si le Duc de Brunswic continue à nous commander: le mécontentement est au comble: nous ne répondons de rien, de rien même de ce qui peut se passer ici, si on ne trouve pas le moyen d'éclairer le Roi sur sa

position. C'est Votre Excellence qui doit s'en charger, c'est Elle qui doit prendre la direction, et nous ne partirons pas d'ici, quoi quil arrive, sans que nous ayons obtenu ce que nous demandons." — J'ai été tellement effrayé de ce discours, et tellement embarrassé d'y être présent, que j'ai tâché de gagner la porte; mais le Général m'a retenu, en me disant à demi - voix : „ Ne partez pas ; il est bon que Vous soyez témoin de ceci." Ils se sont mis alors à exposer tous les motifs qui les avaient conduits à cette démarche; ils ont parlé du camp de Weimar et de la manière dont on venait de l'exécuter, avec la plus amère dérision et le plus profond mépris ; ils ont assuré que, pour combler la confusion, le Duc s'était brouillé, à propos de cette mesure, avec son propre favori le Colonel Scharnhorst, qu'il lui avait dit les choses les plus dures ; ils ont ajouté qu'au reste le Duc ne savait absolument plus, ni ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait faire, ni où il était , ni où il allait ; que les plus étranges propos retentissaient d'une extrémité de l'armée à l'autre. — Le Général leur a répondu avec dignité et sagesse. Il leur a dit que si ce soir même le Roi lui offrait le commandement, quelque fâcheux que pût être l'état des choses, il l'accepterait sans objection, mais qu'aucun homme raisonnable ne pouvait prétendre qu'il se présentât lui-même pour le demander; qu'une démarche pareille, également contraire à ses sentimens et au respect qu'il devait au Roi, serait un acte de démence dans un moment où ces Messieurs eux-mêmes, quoique lestement et fort imprudemment, parlaient de la perte de la couronne. — Ils ont insisté long-tems, et à la fin dans des termes si forts, que le Général

la première fois que j'entendis prononcer ce mot terrible.

La journée avait été si orageuse, que je n'avais pas même pensé à demander mon logement. En le cherchant à neuf heures du soir, je me suis rappelé que, depuis mon arrivée à Weimar, je n'avais pas rencontré le Comte Goetzen. Je me suis fait conduire chez lui; il était absolument le seul qui ne m'offrît aucun symptôme de consternation et d'abattement ; mais je ne m'en suis pas moins aperçu que, sous les dehors du calme et de la sérénité, l'inquiétude était au fond de son aine. Il m'a raconté ce qui s'était passé la veille à Blankenhayn • comment le Roi et la Reine y avaient appris les nouvelles de Saalfeld, dans quel danger ils se trouvaient pendant plusieurs heures (les Français étant entrés à Rudolstadt . à deux lieues du quartier-général), quelles mesures on avait prises pour les couvrir: ce qu'il avait fait luimême dans cette circonstance, où, à la tête de cinquante hussards , il s'était rendu au milieu de la nuit jusqu'aux portes de Rudolstadt pour bien reconnaître ce qui s'y passait. — En parlant du Duc et de son camp, et de toute sa conduite, il ne m'a pas donné un éclaircissement, il n'a pas fait une réflexion qui n'eût confirmé et augmenté mes inquiétudes, et justifié tous mes pressentimens.

Je suis à la fin arrivé dans mon logement, excédé d'agitation et de fatigue. Mais j'ai cherché en vain le sommeil. Les rues étant encombrées de chevaux, de chariots, de canons, un vacarme horrible s'est prolongé toute la nuit, et l'idée de l'issue épouvantable vers laquelle je voyais avancer cette entreprise, et avec elle les destinées de l'Allemagne et

tic l'Europe, m'a jeté dans une fièvre d'angoisse, dans laquelle j'ai soupiré après le lendemain.

Dimanche, t2 Octobre.

Je suis sorti à sept heures pour trouver le Marquis de Lucchesmi. Il n'était pas du nombre de ceux qui avaient absolument perdu la tète; cependant il s'en fallait de beaucoup qu'il fût tel que je l'avais vu jusqu'ici. Il m'a fortement conseillé de partir. J'étais occupé de la même idée; toute prolongation de mon séjour devenait inutile; et quant à mon propre intérêt, j'avoue que je n'avais pas le moindre désir d'assister au dénouement qui se préparait. J'en avais parlé la veille au Comte Haugwltz : peut- être sans bien savoir pourquoi, il avait protesté contre mon projet. Mr. de Lucchesmi en jugea autrement. Il me dit qu'il était à -peu -près sur que les Français poussaient des détachemens sur Naumbourg , que les moyens de partir se diminuaient d'une heure à l'autre, que la première alarme subito qui nécessitât un déplacement, pouvait me mettre dans le cas de ne plus trouver de chevaux nulle part, et qu'alors je serais obligé de partager leur sort à tout événement. Ces réflexions me déterminèrent.

En rentrant en ville — le Marquis était logé au faubourg — j'ai rencontré une quantité d'officiers de ma connaissance, tous également irrités contre le Duc de Brunswic et ses mesures. Les murmures et les plaintes étaient dans toutes les bouches. Ce qui a un peu relevé les esprits, c'est qu'à dix heures le Roi est parti avec le Duc de Brumivic pour conférer avec le Prince de Hohcnïohe, qui avait établi son quartier - général à Capellendorf entre

Weimar et Jcna. Je les ai vus passer sous les fenêtres du Prince héréditaire de Weimar, chez lequel j'étais monté pour quelques momens. Le Duc avait l'air déconcerté , le Roi calme , mais de très mauvaise humeur, tout autre qu'il me paraissait à Erfurt. C'est la dernière fois que je les ai vus.

Arrivé chez le Comte Haugwitz, je l'ai trouvé enfermé avec Mr. Beyme; je suis entré dans la chambre de P. Lombard, qui m'a reçu en larmes. Je lui ai reproché son découragement, et combien il avait tort d'augmenter, au lieu de combattre celui du Comte Haugwitz. J'ai voulu lui représenter que rien n'était encore perdu; mais je me suis bientôt aperçu que tous mes efforts étaient inutiles, que l'idée d'une catastrophe prochaine et inévitable s'était emparée de toutes les têtes. — Quand le Comte Haugwitz a été seul , je lui ai annoncé mon intention sérieuse de quitter le quartier -général, et cette fois -ci il ne s'y est que faiblement opposé. Je lui ai demandé des passe-ports, un ordre pour les maîtres de poste, etc. Il m'a dit que je n'avais qu'à tout expédier selon ma propre convenance, qu'il signerait tout. Je l'ai fait. En signant les passe -ports, il m'a comblé de choses obligeantes, tant en son nom, qu'au nom du Roi. Il m'a demandé avec instances de ne pas partir, avant d'avoir dîné avec lui; j'ai pu d'autant plus aisément me rendre a sa proposition, que j'étais sûr de n'avoir pas de chevaux avant quatre ou cinq heures du soir.

J'ai vu ensuite le Général Phull, qui m'a lu un mémoire qu'il venait de composer à la hâte, sur les mesures à prendre pour le moment. J'ai à peine besoin de dire qu'il y prouvait la nécessité urgente

de quitter sur - le - champ la position absurde où on se trouvait, de se rapprocher des magasins, d'occuper tous les débouchés de la Saale, de prévenir l'ennemi sur les points importans de Dornbourg , Cambourg, Koesen, Naumbourg , qu'à la fin on commeneail a croire sérieusement menacés. Il est plus qu'inconcevable que ni le Duc de Brunswic, ni le Prince de Hohenlohe , ni aucun autre des Généraux dlrigeans, ait voulu se convaincre d'une chose qui ne pouvait pas échapper à un ignorant, pour peu qu'il eût l'usage de ses sens. Mais le Général PhuU ma dit en même teins que. depuis trois jours, le Duc ne lui avait pas parle. Je l'ai fortement engagé à communiquer son mémoire à Mr. de Lucchesini, puisque, bien ou mal , il était une fois reconnu qu'il était presque le seul que le Duc consultât encore sur ses démarches. Nous avons été le trouver. Le mémoire a été lu. Le Général l'a accompagné de plusieurs observations très lumineuses. Il a vivement déploré la fatalité qui a fait échouer son plan primitif, approuvé par les hommes les plus capables de l'armée, et d'après lequel ou aurait dû se porter avec les premières forces disponibles sur le Mein pour y établir le théâtre de la guerre. Il a critiqué sans aucun ménagement le prétendu plan du Duc de Brunswic; il a exposé, avec beaucoup d'énergie, sa faiblesse, sa pusillanimité et son inconséquence. Cet entretien , aussi intéressant que pénible , a été interrompu par l'arrivée de Mr. de Goethe, qui est venu faire une visite au Marquis ; mais celui - ci a promis que ni le mémoire, ni le commentaire ne seraient perdus pour l'intérêt public, et qu'il en ferait tout son profit. Je ne sais pas si le Duc de Brunswic

a jamais reconnu les fautes funestes par lesquelles il avait préparé la ruine de l'armée et de la monarchie; dans tous les cas, il les a reconnues trop tard.

Le dîner chez le Comte Haugwitz a été un peu moins triste que celui de la veille, et Mr. de Lucchesini a tout fait pour l'égayer. On a parlé pour la première fois de l'occupation de Géra et de Zeitz par les troupes Françaises; mais toujours comme d'une expédition passagère, comme d'un léger coup de main, sans que personne ait paru imaginer que toutes leurs forces se portaient sur ce point. Après le dîner on est venu annoncer que le Roi et le Duc de Brunswic étaient de retour, et que l'armée se mettrait en marche le lendemain. Cependant aucun ordre n'a été donné. Mr. de Lucchesini m'a dit que si quelque changement essentiel se faisait jusqu au lendemain matin , il aurait soin de m'en faire avertir à l'endroit où je passerais la nuit, pour que je partisse en possession des nouvelles les plus fraîches. Ni Lord Morpeth, ni aucune personne de la Russie n'était arrivé jusqu'à mon départ.

Après quatre heures j'ai dit mes adieux à tout ce qui était réuni chez Mr. de Haugwitz. Le moment était tel qu'indépendamment de toute considération personnelle — et il est vrai qu'on m'avait traité pendant ce séjour avec une distinction et une bienveillance extrêmes — j'aurais été ému, en pensant à la situation où je les laissais, et à l'incertitude lugubre de l'avenir. Le Comte Haugwitz m'a dit: J'espère que ce ne sera pas pour long-tems; nous devons nécessairement nous revoir; si nos affaires vont bien, je Vous donne rendez-vous à IVurzbourg: c'est là que nous voulons nous entretenir sur l'arrangement futur

de l'Allemagne." Ce furent ses derniers mots; il était vivement attendri, jusqu'à verser des larmes en me quittant.

J'ai été trouver le Général Phull. Il m'a donné des conseils sur mon voyage. Mon projet était de gagner Mersebourg, pour aller ensuite, soit à Halle, soit à Lcipsic , selon les circonstances. Il a fortement protesté contre ce projet; il m'a dit qu'avant ce soir les Français seraient infailliblement à Naumbourg, et que demain, en traversant le pays, je pouvais les rencontrer partout; il m'a demandé ma parole que je prendrais le même chemin par lequel il avait fait partir la Grande -Duchesse de Weimar, par Allstedt , etc., et que surtout je ne passerais la Saale que là où je pourrais le faire en pleine sûreté.

Je suis parti de Weimar à cinq heures. En allant à Buttstedt, où je devais séjourner la nuit, j'ai entendu de loin le bruit du canon ; les Français étaient entrés à Naumbourg. A Buttstedt encore, une canonnade long -teins prolongée s'est fait entendre par le silence de la nuit; j'ai su ensuite que l'ennemi avait employé cette nuit à démolir le pont entre Lobeda et Burgau.

Lundi , 13 Octobre.

Je me suis arrêté à Buttstedt jusque après neuf heures; n'ayant pas eu des nouvelles de Mr. de Lucchesini, j'ai présumé que rien de décisif n'arriverait aujourd'hui. (Ce n'est qu'à midi, en effet, que le Duc s'est enfin déterminé à porter l'armée du Roi sur Auerstcdt.~) M étant procuré au poids de loideux mauvais chevaux, j'ai entamé la route d1 Allstedt. Arrivé à trois heures dans cet endroit, j'ai

Gentz , Mémoires. 22

annoncé l'intention d'aller à Eislcben; mais personne n'a voulu m'y conduire. La nuit menaçant de me surprendre, j'ai dû me contenter d'un arrangement moyennant lequel j'ai gagné Sangerhausen, où déjà la terreur était entrée avant moi.

Mardi, 14 Octobre.

Tout ce que j'ai pu obtenir , c'étaient des chevaux de poste pour Mansfeld; car, quand j'ai parlé de Halle, ou seulement (['Eisleben, j'ai eu l'air d'avoir nommé le chemin de l'enfer. L'occupation subite de Naumbourg, et la retraite de plusieurs divisions de train avaient tellement répandu la consternation, que l'on voyait l'ennemi partout. En allant à Mansfeld, j'ai entendu, au milieu des montagnes qui entourent cette ville, la terrible canonnade qui m'a annoncé l'événement décisif! — Tout était dans des alarmes inexprimables. De Mansfeld on m'a mené à Sandersleben, où j'ai rencontré le régiment de JSatzmer, faisant partie du corps du Prince Eugène de Wurtemberg, qui se portait à marches forcées sur Halle. J'ai voulu passer la Saale à Alsleben: mais le bac y étant endommagé , j'ai été obligé de descendre jusqu'à Bernbourg. J'y suis arrivé à six heures du soir, trop heureux d'obtenir la promesse d'avoir des chevaux pour le lendemain. La ville était remplie de Prussiens , appartenais au corps du Prince de Wurtemberg.

Mercredi, 15 Octobre.

Je suis parti de Bernbourg à huit heures. Ârri\é à Coethcn, j'y ai trouvé deux négocians Anglais, venant de Leipsic; les premières personnes qui

m ont dit que les choses allaient bien pour la Prusse, que le Prince de Hohenïohe avait battu les Français. — Je me suis trouvé à Dessau à trois heures; on m'a assuré que le Prince venait de recevoir la nouvelle dune victoire complète. La ville avait l'air d'un désert,- pas un cheval, quelque chose que j'eusse pu faire. On m'a dit que j'en trouverais plutôt à Woerlitz; et comme c'était le chemin de Wittenberg , et que de plus, le Prince s'y étant rendu, j'avais l'espoir d'y vérifier la prétendue nouvelle, j'ai engagé le postillon de Coethen à m'y conduire. Mais j'ai manqué le Prince, qui était retourné à Dessau par un autre chemin; et ce n'est qu'avec peine que j'ai obtenu deux chevaux pour le lendemain.

Jeudi, 16 Octobre.

Après m être promené pendant une heure dans ce superbe jardin, tourmenté par des idées qui n'étaient guère en harmonie avec ses beautés , je suis parti pour Wittenberg. J'y ai trouvé à l'auberge Madame la Grande-Duchesse Anne, née Princesse de Caboter g, deux Mss. Jacovleff Russes, et plusieurs négocians de Berlin, revenant de Leipsic. L'allégresse était générale; quatre différentes lettres de Leipsic, du 14 et 15, qu'on m'a données à lire, annonçaient la défaite totale des Français. Pas un homme à Wittenberg qui en eût douté un instant. Pendant que je m'y trouvai, le Prince Antoine Radziwïll est arrivé de Berlin pour se rendre au quartiergénéral, et y recueillir des détails sur la catastrophe de son illustre beau-frère. Je lui ai parlé long-tems: il m'a dit que cet événement avait produit à Berlin une consternation profonde, et que l'état dans lequel

se trouvait Madame la Princesse Louise ne pouvait pas se concevoir. J'ai ensuite continué ma route sur Torgau, où je suis arrivé à minuit, et où la nouvelle de la victoire des Prussiens était répandue comme partout ailleurs.

Vendredi, 17 Octobre.

Parti de Torgau à sept heures , je suis arrivé à deux heures à Grossenhayn. Là encore on se berçait de victoires ; des officiers Saxons que j'y ai rencontrés, ont fait l'observation que depuis deux jours on n'entendait plus aucun coup de feu; ils en ont induit que la guerre s'éloignait, et que tout allait à merveille.

Enfin, je suis arrivé à Dresde, à huit heures du soir. C'est là seulement que les plus épouvantables nouvelles sont venues fondre sur moi. J'y avais été précédé de quelques heures par le premier avis de la bataille perdue; et presque avec moi était arrivé le Major de Funck, qui en a annoncé les premières suites pour la Saxe. Je me suis félicité, pour mon compte, d'un faux bruit qui m'avait considérablement adouci les deux derniers jours de ce triste voyage; mais bientôt j'ai été cruellement payé de tout ce qui m'avait été épargné par -là de peines et de désolation; et lorsque j'ai quitté Dresde deux jours après, les portes de l'espérance ont paru se fermer derrière moi sur 1 Allemagne et sur l'Europe.

Table des matières*

3 Octobre.

Page Arrivée à Nmimboury ; principales personnes qui s'y

trouvaient 223

Première conversation avec le Comte Haugwitu . • 224 On négocie avec V Electeur de Hesse ......

Seconde entrevue avec le Comte Haugwitz, qui m'engage

à le suivre à Erfurt 225

4 Octobre.

Départ de Naumbourg. Spectacle qui s'offre sur la route

d' Auerstedt 226

Entrevue et conversation de cinq heures avec le Général

Kalkreutk 227

Idée générale que j'avais alors de l'entreprise Prussienne .,

Substance des discours du Général Kalkreuth . . 229

Arrivée a Weitnar 234

5 Octobre.

Arrivée à Erfurt 234

Distribution des corps et des conimandemens à cette

époque „

Page Conversation de deux heures et demie avec le Comte

Haugwitz 236

Explication sur sa conduite dans les derniers tems .......... 237

Ma réponse à son exposé 241

Explications réciproques sur les moyens de gagner I opinion publique ....... 243

Son tableau de la situation et des ressources politiques de la Prusse 244

Explications réciproques sur les dispositions de la Cour de Vienne 244

Discussion sur les résultats de cette guerre en cas de succès , et sur l'arrangement éventuel de T Allemagne 247

Propositions spéciales qu'il me fait . . 250

Première entrevue particulière avec le Marquis de Lucchesini. Motifs par lesquels je me suis rapproché de lui 251

Substance des avis qu'il donna sur les projets de Napoléon et qui déterminèrent le Roi à la guerre 252

Histoire de son rappel de Paris . . 254

Conduite de Mr. de Knobelsdorf et sa réception à Paris 255

Détails de l'audience de congé de Mr. de Lucchesini 256

Explication de ce que Napoléon lui avait dit sur Lord Lauderdale 257

Progrès qu'avait faits la négociation avec l'Angleterre ..

6 Octobre.

Première entrevue avec Mr, Lombard .... 258

Mon jugement sur sa lettre à Napoléon .... 259 Explication du Comte Haugwitz et de Mr. de Lucchesini sur un article que j'avais rédigé par rapport à la

Saxe et à la Hesse 260

Entrevue avec Lombard pour la révision du manifeste 261

7 Octobre.

Page Conjectures sur le motif par lequel on m'avait appelé au

quartier -général ........ 267

Conversation avec le Comte Haugwitz ,-,

Rapports avec Y Autriche ; projet de l'envoi d'un

militaire à Vienne 268

Rapports avec la Russie. Prétendu projet de cette puissance de forcer l'Autriche à la guerre (cfr. p. 281) 269 Entrevue avec Lombard. Ses aveux et renseignemens remarquables sur sa conduite passée et celle du Roi

de Prusse • .271

Soirée chez Mr. de Lucchesini.

Détails sur l'histoire des traités de Vienne et de

Paris 275

Explications sur la conduite de la Prusse envers

l'Angleterre 278

Anecdotes sur Napoléon, son frère Joseph, Sièges, etc 279

8 Octobre.

Premières nouvelles des mouvemens des Français; changement qu'elles opèrent dans les dispositions; conversations et réflexions sur cette matière . . . 282 Fausses idées sur les projets de l'ennemi . . 282 Conversation avec le Comte Goetzen sur le Roi et le

Duc de Brunswic 286

Conversation avec Mss. de Montjoye et Sartoris ■ 287

Discussion avec Lombard sur les rapports entre la Prusse

et l'Angleterre 288

Ce qu'il me dit sur les dispositions de l'Empereur de

Russie 290

Visite chez le Duc de Rrunstvic 291

Arrivée du Ministre de France, Laforèt , à Erfurt; sensation qu'elle produit (cfr. p. 303) . . • • 293

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Soirée chez Mr. de Lucchesini.

Conversation sur l'incident de l'arrivée de Laforêt et la conduite du Comte Haugwitz à ce sujet . 294 Ce qu'il m'apprend sur l'histoire de Naples 295

Explication avec lui sur le Duc de Brunswic

9 Octobre.

Audience chez la Reine ....... 296

Caractère général de sa conversation . „

Ses réflexions sur la campagne de 1805 297

Son silence sur le Duc de Brunswic . . 298

Son explication sur la nécessité de la guerre à propos d'un article du Publiciste .... 299

Sur sa prétendue partialité pour les Russes ,,

Opinion du quartier-général sur le séjour de la Reine, et ce qu'elle m'en dit elle-même . . 300

Conversation avec 3Tss. de Haugwitz et de Lucchesini . 302 Rapport du Général Tauentzien sur sa première rencontre avec les Français ; effet qu'il produit sur

le Comte Haugwitz 302

Comment cette affaire a fixé mon jugement sur le

Comte Haugwitz 303

Ce qu'il me dit, à l'occasion d'un courrier de Vienne, sur la neutralité de l'Autriche . . ■ 304 Détails de ce qui se passa entre le Comte Haugwitz et

moi par rapport à une proclamation aux troupes 305

Entrevue avec le Général Kalkreuth .... 307

Soirée chez Mr. de Lucchesini.

Dénouement de l'affaire de Laforêt . 308

Confidences de Mr. de Lucchesini sur ses rapports avec le Comte Haugwitz .......

10 Octobre.

Départ du Roi et de la Reine pour Blankenhayn . 309

Passage des troupes de la seconde ligne du centre . 310

Explication du Comte Haugwitz sur les conseils militaires

Pag.; Caractère du dîner qui se fait ce jour- là chez le Comte

Haugwitz 311

Visite d'adieu chez Lombard .......

Conversation avec Mr. Bulim sur la conduite de Mr. de

Lucchesini 312

Soirée chez Mr. de Lucchesini; dernière conversation

suivie avec lui 314

Ses regrets sur le retard du voyage de Mr. de

Krusemark à St. Pétersbourg

Discussion sur le choix du moment où la Prusse a commencé la guerre ....... 315

Explication sur la nécessité de restituer le pays

de Hanovre 320

Réflexions générales sur le mérite politique de l'entreprise

Prussienne 322

11 Octobre.

Départ à'Erfurt 324

Arrivée à W'eimar ........ 325

Premières nouvelles de l'affaire de Saalfeld, etc. . „

La marche des troupes suspendue , etc. .... 326

Consternation et mécontentement qui régnent à Weimar 327

Entrevue avec le Prince Auguste de Prusse . ., Triste dîner chez le Comte Haugwit% ......

Premiers détails sur l'affaire de Saalfeld .... 328

Indifférence générale sur la mort du Prince Louis . „

Le Roi ne voit personne ....... 329

Visite chez le Général Kalkreuth.

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