DIVERS INCIDENTS
Le i4 janvier divers incidents occupèrent l'Assemblée jusqu'à cinq heures du soir. Plusieurs membres qui redoutaient le résultat de la délibération sur le jugement du Roi et qui, dès la veille, avaient manœuvré pour faire croire aux hommes timides que leur liberté était menacée et qu'ils allaient voler sous l'influence des poignards, annoncèrent que des mouvements séditieux se préparaient dans Paris et que ces mouvements étaient protégés par la municipalité, et pour le prouver ils dénoncèrent un arrêté de la Commune qui venait d'ordonner la fermeture des spectacles .
Buzot, qui jouait toujours un nMe parmi les dénonciateurs de la Commune, monta à la tribune et, donnant lecture de cet arrêté, il soutint que cette mesure était extrêmement dangereuse, surtout un jour où l'Assemblée allait s'occuper de l'importante affaire du jugement du Roi. 11 ajouta que les
esprits étant naturellement agités par l'attente de ce jugement, que les groupes allaient devenir plus nombreux et que fermer les spectacles ce jour-là, c'était augmenter Tagitation. Pons de Verdun fil observer que la classe laborieuse fréquentait peu les spectacles et que leur ouverture ne pourrait favoriser que les rassemblements des aristocrates aux heures les plus propres à faciliter leurs complots . Kersaint demanda que tous les lieux de rassemblement fussent fermés « afin que les assassins de septembre ne puissent plus, dit-il, aller aiguiser leurs poignardssur lebureaudu président des Jacobins».
L'incident se prolongeait, et c'était bien ce que voulaient ceux qui l'avait provoqué surtout pour retarder le jugement du Roi. C'étaient les mêmes hommes qui ne cessaient d'accuser la Commune, les mêmes qui proposaient l'appel au peuple. Us allaient enfin se démasquer en employant tous les moyens dilatoires pour sauver un grand coupable.
En blâmant la mesure prise par la municipalité de Paris, ils se gardaient bien de dire que la fermeture des spectacles avait été provoquée par des rixes sérieuses qui avaient eu lieu ■à Toccasion de deux pièces nouvelles dont lune, intitulée VAmi des fois, présentait des allusions offensantes pour lautorité que la malveillance
avait applaudies avec beaucoup d'empressement.
Dans ces circonstances, les véritables a^tateurs n'étaient donc pas à la Commune, ils étaient avec
ceux qui, la veille, appelaient à partager la garde de la Convention quelques prétendus fédérés qui se disaient les hommes du lo août et voulaient nous protéger contre les poignards du 2 septembre. Ces nouveaux don Quichottes se refusaient du reste à marcher aux frontières et s'obstinaient à rester dans la capitale pour y combattre les factieux. Mais les factieux n'existaient que dans l'imagination de quelques hommes qui avaient intérêt à exciter des terreurs paniques.
L'intrigue des spectacles ayant été déjouée, l'assemblée s'occupa enfin ce jour-là des dernières questions qui concernaient Louis XYI; mais les meneursne se tinrentpaspourbattuset ils élevèrent de nouveaux incidents tous plus ridicules les uns que les autres. Les plus audacieux ne voulant que gagner du temps proposèrent d'ajourner la discussion jusqu'à la paix, ce qui à leurs yeux équivalait à un ajournement indéfini. Cette proposition n'eut pas de suite. D'au très essayèrent de faire revenirla Convention sur le décret par lequel elle avait décidé que Louis serait j ugé par elle . Eu conséquence ils
demandèrent que le jugement fût renvoyé devant les tribunaux ordinaires ou bien devant une Haute- Cour nationale. Celte proposition ayant encore échoué, on eut recours à un autre subterfuge qui consistait à décider que la Convention ne prononcerait pas comme cour de justice, mais simplement par mesure de sûreté générale. Celte proposition fut vivement appuyée par ceux qui plus tard déclarèrent, aux appels nominaux, qu'ils ne votaient pas comme juges, mais comme hommes d'État. Elle n eut pas [)lus de succès que les précédentes. Enfin, ceux que ces différents échecs ne décourageaient pas et qui voulaient à tout prix sauver Louis XVI demandèrent in extremis qu'il fût sursis à l'exécution du jugement, dans le cas où serait prononcée une peine quelconque.
Celte dernière proposition ne fut pas entièrement rejelée ; elle fut seulement ajournée après le jugement définitif; ce qui laissa encore quelque espoir à ceux qui avait fait tant d efforts pour sauver le coupable. Mais l'heure étant très avancée, la Convention ferma la discussion et accorda la priorité aux trois questions proposées par Boyer-Fonfrèdc et qui furent adoptées dans les termes suivants :
i« Louis Capet est-il coupable de conspiration
contre la liberté publique, et d'attentats contre la sûreté générale de l'État ?
2*» Le jugement sera-t-il envoyé à la sanction du peuple ?
3® Quelle peine sera infligée à Louis?
Dans la séance du mardi i5, les deux premières questions furent mises aux voix par appel nominal.
Sur la première question, Louis Capel est-il coupable, etc., la Convention nationale prononça à l'unanimité que Louis était coupable; un seul membre, Morisson de la Vendée, déclara qu'il n'émettait aucune opinion sur les questions posées (i). Une vingtaine d'autres, tout en prononçant que Louis était coupable, ajoutèrent qu'ils ne votaient pas comme juges mais comme Aom/7ie« cTÉtat^ d'autres votèrent comme simples citoyens, d'autres comme législateurs, etc.
Quant à moi, qui ne sais pas apprécier toutes ces subtilités jésuitiques, j'ai voté tout simplement comme représentant du peuple et j'ai cru, comme je le crois encore aujourd'hui, que cette qualité était supérieure à toute autre.
( 1 1 A la déclaration de Morisson il faut ajouter celle de Lalaode (de la Meurthe) :
« Je déclare que je ne suis pas ju^e, et qu'en conséquence je ne dis ni oui ni non. » (.V. de CÈd.)