‹ Mémoires et notes de--,représentant du peuble à l'Assemblée législative, à la Convention et aux arméesChapitre 47 sur 87 · ATROCE CALOMNIE · texte numérisé non relu

ATROCE CALOMNIE

Fréron a osé soutenir en ma présence, le 12 çerminal an III, que j'avais fait périr ma mère. El telle était en ce jour la justice de la Convention présidée par Tallien que, me précipitant à la tribune porteur d'une lettre de ma mère en date du C) du même mois, il me fut impossible d'obtenir la parole pour confondre le calomniateur (i). Tallien donna Tordre aux çendarmes de m'arracher de la tribune et mandataire du peuple français je fus arraché à mes fonctions « par la force des baïonnettes et par la volonté toute puissante de Tallien ».

(1) D'après le Moniteur, Fréron dit : «11 n'est pas étonnantqiie l'assassin de Philippeaux. que Choudieu.qui a pousse la tendresse r,:volnlionnaire jus;]M'à faire incarcérer sa mère po;ir s'emparer de ses incuV)les (mouvement d'iadi!J:nalion) ait voulu assassiner la mère commune, la patrie .

'< CîiJiroiEi; : Je demande la parole.

« L'ii grand nombre de voix : Tais-toi, assassin. »(.V. de l'Ed.)

A la suite de cela, on vinl chez moi pour in'arrèter.

Le hasard vouliil que j'eusse sauvé la vie. étant à l'armée de la Vendée, au capitaine Ponsard qui se présenta. En entrant chez moi, il s'aperçut qu'il y avait deux portes et deux escaliers. Il plaça ses Sl-cndarmes dans ranlichambre et, enti-ant seul avec moi dans l'apparlement, il me dit en m'embrassant : « Citoyen, vous êtes libre, fuyez la vengeance des réacteurs. J'en serai quitte pour quel- (pies mois de prison, peut-être même serai-je destitué, mais vous a\ez fait plus pour moi, puisque je vous dois la \ie. )> .le refusai, parce qu'il était père de famille.

Fréron ne pouvait pas savoir si ma mère, qui demeurait à 3o lieues de Paris, était morte ou vivante. Mais son ami Tallien, qui n'ii;;norait pas qu'elle existait encore, puisque c'était lui-mèmequi l'avait jetée dans les prisons pai- l'intermédiaire d'un comité révolutionnaire (pi'il avait organisé à Ang^ers, avait pensé, comme le Basile de Beaumarchais, que le moyen le plus sur de perdre un homme était de commencer ])ar le calomnier, et les deux réacteurs avaient calculé entre eux l'elfet de celte atroce iiupiikiliou. Persiuinc, je l'osjtère, MO trouvera étonnant (pie j'attache beaucoup d'im-

portance à détruire une calomnie si infâme. J'en appelle au lémoig-nage de ceux de mes compatriotes qui vivent encore et qui peuvent certifier les t«*moignagés nombreux de respect et d'attachement que je n'ai cessé de donner à ma mère jusqu'au moment de sa mort. Il est impossible qu'ils aient oublié une séance publique du tribunal civil où tout ce qu'il y avait de plus recommandable dans la ville s'était porté en foule. Après la mort de mon père, ma mère, entraînée par les conseils perfides de son frère qui ne partageait pas mes opinions, m'avait fait citer pour voir dire que la succession de mon père devait lui être dévolue tout entière pour reprise de ses reprises, de son douaire et au très droits. Ma mère porta la parole elle même. Ma réplique fut courte et respectueuse. Je commençai par témoigner combien j'éprouvais de peine en voyantàcôtédemamèreun oncle que j'avais appris dès mes jeunes ans à aimer et à estimer, et qui s'y plaçait pour fomenter le trouble et la division entre la mère et le fils et ])réparer le scandale public par de semblables discussions, surtout lorsque, comme avocat, il devait savoir (pie les conclusions qu'il avait dictées à ma mère étaient exagérées, et que d'ailleurs elles devaient être avant tout discutées devant un conseil de famille. Je me refusai à entrer

dans la discussion du fond, donnant pour niolif ([ue, dussé-je renoncer à la succession de mon père, rien au monde ne me déterminerait àplaider contre ma mère. Je terminai en demandant la n jmination d'un conseil de famille devant lequel l'affaire serait renvoyée, et il fut fait droit à cette demande. Mais ne voulant pas lutter contre ma mère, même devant un conseil de famille, je me transportai le lendemain chez M" Lechalas, notaire, et je lui fis rédiger une procuration dans laquelle j'autorisais ma mère à toucher tous les revenus de la succession, à les employer comme bon lui semblerait, même à vendre les immeubles pour l'acquittementdes dettes, si elle le jui^eait convenable, promettant d'approuver toutce qui aurait été fait par elle, voulant lui donner avant de la quitter cette dernière [)reuve de ma confiance et de mon respect.

Cette proposition sig-née de moi fut présentée à ma mère par le notaire Lechalas. Elle refusa de l'accepter, mais elle suspendit les poursuites judiciaires, et l'année d'après nos affaires se terminèrent à l'amiable, comme je l'avais toujours espéré, parce qu'elle ne suivit que rinq)ulsion de son cœur et que mon oncle n'avait plus aucune influence sur elle.

318 MEMOIRES DE CIIOUDIEU

.l'avoue (|ue mes opinions politiques étaient opposées sur beaucoup de points à celles de ma mère. Mais cette o[)position n'avait point élevé entre nous des barrières insurmontables et, jusqu'à mon départ, nous avons toujours habité la même maison.

J'ai dit que Tallien ne pouvait pcs ig^norer ([ue j'étais étrang-er à l'arrestation de manière, puisque c'était lui-même qui l'avait ordonnée et fait exécuter par un comité révolutionnaire (i) nommé et organisé par lui. Et il était si persuadé que cette mesure devait mecauser de la peine ([ue, craignant (jue nous ne prissions, Richard et moi, un arrêté contraire au sien, il députa vers nous, à Saumur où nous étions alors avec le quartier général, le sieur Vial, procureur-général du département et membre de son comité révolutionnaire, pour nous annoncer en face cette triste nouvelle. Je ne lépondis à Vial que ce peu de mots : « Vous avez

(i) L'adiniuislralion du département de Maine et-Loirc, pour tout ce qui concernait la police çéncrale, fut remplacée le 8 juillet 1793 par un comité revolulioauaire composé de dix membres avec deux secrétaires, dont Vial, à la suite d'un arrêté des reppL-seutanls Uourbotle, Choudieu, Tallien.

Ce Comité, présidé par Laclievardière, devait employer « tous les moyens qu'il juu;er<iit convenables de se |)rocurer des renseiijnemenls proinpis et certains sur tous les individus soupçonnés d'incivisme notoire et de dispositions coulre-révolulionnaircs». 11 était anlori>é à dicer..er des maudals d'amener, faire arrêter, requérir la force publi lue. {A'j/e de l'Ed.)

LA RÉACTION TlIERMIDORiENNIi: 319

cru sans doute faire voire devoii- en taisant arièter manière, je saurai faire le mien; mais Tallien (|ui a ordonné cette triste mesure ferait beaucoup mieux de venir se mettre avec nous à la tète de nos colonnes pour repousser l'ennemi (jui est à quelques lieues de nous que de s'occuper à faire la guerre à de vieilles femmes dont les opinions religieuses ne peuvent pas renverser la Hépul)li([ue. » Le soir même je me rendis à Angers où Bourbotte et Thureau venaient d'arriver, de retour d'une expédition (jui avait été dirigée par euxsurSaint-Lambert et Cliemillé. J'espérais beaucoiq) tle leur piésence parce qu'il y avait une très grande différence entie leur manière de voir et d'agir et celle de Tallien. Je connnençai par demander à Tallien quelles étaient les causes de l'arrestation de ma mère. — Tu le sais aussi bien que moi, me répondit-il, avec un rire sardonique ([ui lui était familier. La maison de la mère est connue pour le repaire de tous les prêtres réfraclaires ; les Vendéens ont établi chez elle leur (juarlier général lors([u'ils sont venus à Angers, et le drapeau blanc a Holté sur sa maison (i). — Si ce sont là les seuls griefs qu'on

(i) H y avait beaucoup d'autres maisons dans la ville qui convenaient aiieux à un quartier içénéral que celle de ma mire. Mais les cliel's vendéens ne l'avaient choisie que jiour narguer son eis qu'ils rencontraient souvent à la lèle des colonnes républi-

ait à lui opposer, dis-je à Tallien, je te prie de me dire quels moyens ma mère avait de s'opposer au dann;-ereux honneur que lui faisaientles chefs vendéens? Quant au premier reproche, j'ig-nore s'il est fondé, mais si l'on rend la liberté à ma mère, je me porte garant que toutes ses anciennes liaisons seront rompues, parce que je me propose de l'eng^ager à venir à Paris avec moi et que là je réponds de saconduite; d'ailleurs elle a assez de bon sens pour ne pas se compromettre de nouveau et pourne pasme compromettre moi-même. J'espère que mes coUèg-ues sauront apprécier les motifs de la démarche qu'un fils fait auprès d'eux en faveur de sa mère.

Tallien, après une longue diatribe contre le dang-er d'envoyer des représentants du peuple dans leurs propres départements parce que des liaisons de famille ou de coterie les empêchaient de poursuivre les personnages les plus coupables, persista à soutenir que ma mère était de ce nombre, et que, si elle était rendue à la liberté, il fallait ouvrir les portes de toutes les prisons.

caines, et pour arborer le drapeau blanc au même balcon où avaient paru tant de fois deux drapeaux tricolores dont les dames de la ville, avant ma mère à leur tète, avaient fait présent à un bataillon de jeunes volontaires que j'avais eu l'honneur de commander. (A'^. de VA.)

LA UÉAGTIOX TflERMIDORFEXNI- 301

Bourboîtee[TmTeaii,.siirlesqiieIsj'avaiscomplé, déclarèrent, (ont en applaudissant à ma demande, qu'ils avaient été envoyés pour mairlier à la tète de l'armée et non pour s'occuper d'arrestations ou (le mises en liberté; — c'était une critique indirecte de la conduite de Tallien qui n'a jamais paru à la tète de nosarmées; — ils ajoutèrent qu'ils nepouvaient qu'inviter Tallien à me rendre ma mère aux conditions que je proposais. Tallien resta inexorable. Je sollicitai de nouveau mon rappel auprès (lu comité de Salut public et peu de temps après je fus remplacé par Francastel dont je n'attendis pas l'arrivée (i) pour quitter des lieux où j'avais été abreuvé de tant de dég-oùts.

Il résulte des faits que je viens d'énoncer, faits parfaitement connus de tous mes concitoyens, que non seulement je n'ai pris aucune part aux persécutions dirigées contre ma mère, mais que ce sont au contraire mes accusateurs qui l'ont exposée aux plus grands dani^ers et que, si elle n'a pas p'ri victime de leurs accusations, c'est peut-être à moi ([u'ellefut redevable de la vie à cette épo({ue de funeste mémoire ; cai- plusieurs dames de sa

(1} Jl faut entendre cela du représentant Pinet l'ainé.qui.en efTet, n'olait point encore arrivé à Aniçers lorsijue Clioudieu quitta l'armée de l'Ouest dans les premiers jours de novembre I7<)3. (iV. de l'Ed.j

connaissance, et notamment M'"« de Varancé, furent impitoyablement fusillées en dehors de la ]>orle Cujnf, le long du canal, et si ma mère ne fut pas du nombre, c'est que mon ancien collègue Ménard, qui était alors commandant de place représenta aux membres de la commission militaire devant laquelle ces dames furent traduites, que si elle condamnait ma mère, moi seul eu souffrirais, puisque je serais privé de sa succession. Ma mère ne fut pas mise en jug^emenl. Elle n'est morte que dix ans après.

PROCONSUL MONTAGNARE>

Je ne répudierai point le titre àc proconsul qu'on a prodig'ué à tous les montag"nards qui ont marché à la tète de nos colonnes républicaines, parce que ces prétendus proconsuls ont les premiers donné l'exemple du dévouement à la patrie, et que, se précipitant au milieu des bataillons ennemis en chantant la Marseillaise et le drapeau tricolore à la main, ils ont fixé la victoire autour de cet étendard glorieux, (pii épouvanterait encore tous les despotes de l'Europe, s'il apparaissait aux peuples qui supportent impatiemmimt le jouj de leurs tyrans, présenté par des hommes capables de le faire respecter, comme le firent alors les

LA RÉACnON THERMIDORIENNE 323

proconsuls sortis des rangs de celle terrible Montayiie.

Oui celte Montag-ne fut terrible, mais elle ne le fut que contre les ennemis de la Révolution, soit de l'intérieur, soit de rextérieur, et c'est un crime que ne lui pardonneront jamais ceux (pu se font honneur d'avoir courbé leur tète sous tous les g-enres de despotisme. Heureusement il est encore des Français qui ne parlaient pas cette opinion.

Ces proconsuls montag-nards n'ont été ni des proscripteurs, ni des hommes avides de richesses, car ceux qui ont échappé à la tourmente révolutionnaire sont restés beaucoup plus pauvres qu'ils ne l'étaient à cette terrible époque pendant laquelle leurs accusateurs se sont g-org-és d'or et de sang".

Quoi qu'on ait pu dire de 1793, on est forcé de convenir que cette année et celle qui la suivit furent fertiles en grands événements. Par (jui furent préparés et dirigés ces événements ? Quels sont ceux qui org-anisèrent nos quatorze armées? Quels sont ceux qui marchèrent constamment à leur tète? Est-ce qu'on pourrait citer à ce i)ropos quelques-uns des « vainqueurs de thermidor », de germinal ou de prairial? Si desdéserteursde lacause

populaire se sont mêlés quelquefois dans les rangs (le nos braves à Marseille, à Toulon, à Bordeaux, à Lvon et même à Oiiiberon, ce ne fut que pour faire couler le sany fiançais par des mains françaises, triste honneur que je ne leur envie pas, parce que ceux auxquels il appartient déshonorèrent la victoire en frappant des ennemis désarmés.

Mais revenons aux prétendus proconsuls montagnards. N'est-ce pas Carnot, qui tenait alors à honneur de figurer dans les rangs delà Montagne, et qui, marchant un fusil à la main, à la tête de nos grenadiers, fit lever le siège de Maubeuge ? X'est-cc pas à ce même Carnot et au savant Prieur de laCôte-d'Or, officier du génie comme lui, et également membre du comité de Salut public, (jue l'on doit les plans de campagne qui ont déjoué la vieille tactique des généraux prussiens et autrichiens ?

N'est-ce pas à Robert Lindet que l'on doit en grande partie les brillants succès de nos armées? — Carie courage seul ne suffit pas, et le plus grand obstacle que puisse éprouver une armée qui entrr en campagne est le manque de subsistances. N'estce pas lui qui conçut le projet gigantesque de faire parvenir par terre des fourrages à l'armée du Nord du fond de la Normandie jusqu'à Lille et Mau-

LA RÉACTION THERMIDORIENNE Si.i

btnige? Il faut avoir ôlé témoin de cette opération pour en appiécier les difficultés.

Quel est celui qui, par son exemple et son dévouement, décida le succès de la bataille de Honschoote que Houchard avait compromis par son inertie ou sa trahison? Xe fut-ce pas Levasseur de la Sarthe qui, sans être militaire, osa encourir une g^rande responsabilité en ordonnant des mesures qui, si elles eussent été complètement exécutées, eussent peut-être empêché l'armée d'Yorck de rejoindre ses vaisseaux? Et cette responsabilité était d'autant plus dangereuse pour lui que les instructions données aux commissaires conventionnels envoyés aux armées portaient expressément qu'ils ne devaient s'immiscer en rien dans les plans de campagne.

Saint-Justet Lebas n'ont-ilspas également contribué puissamment auxpremierssuccèsde l'armée du Rhin ? Cochon et Briez n'ont-ils pas défendu avec courage la ville de Valenciennes et obtenu une capitulation honorable, lorsqu'une plus longue défense était devenue impossible ?

Ne sont-cc pas deux montagnards, Rewbell et Merlin deThionville;qui ont soutenu un siège long et meurtrier à Mayence contre l'armée du roi de Prusse ? Et quoiqu'ils aient abandonné depuis la

cause populaire je ne puis m'abstenir de leur rendre ici justice.

Les armées des Alpes et des Pyrénées n'ontelles pas constamment été conduites à la victoire par Soubrany , par Garraud , et par Fabre de l'Hérault? Ce dernier auquel on n'a pas jusqu'ici rendu assez de justice, car à peine a-t-on parlé dans les bulletins de son noble dévouement, préféra périr sur une pièce de canon qu'il dirig-eait plutôt que de l'abandonner (le 12 jan\ier 1794)-

Quels sont ceux qui ont organisé tous les services de l'armée de l'Ouest ? Et, s'il est permis de parler de soi, lorsqu'on a été si long-temps l'objet de tant de calomnies, pourquoi ne dirais-je pas que nous fûmes chargés, Richard et moi, de cette mission difficile depuis le commencement de 179^ jusqu'à la fin de l'année ; et qu'un autre montagnard, l'intrépide Bourbotte, qui nous fut adjoint, fit preuve d'un grand courage pendant cette longue et pénible campagne.

Ne sont-ce pas encore Merlin de Douai et Gillet qui présidèrent à la résistance qu'opposèrent les braves habitants de Nantes à toutes les armées réunies de la Vendée commandées par Cathelineau,d'Elbée,Bonchamp, Stofflet, Marigny, Sapinaud, d'Autichamp, Talmont, Charette et tout ce

LA RliACTION THERMIDORIENNE 3i>7

({u'il y avait de chefs disling-ués dans l'armée vendéenne.

Pailerai-je ici des éclatantes victoires remportées par l'armée du Xord en 1794? Et dois-je dire que la Convention nationale nous confia à Richard et à moi le soin d'en surveiller et diriger tous les services?

Cette campagne se termina par la jonction des armées du Xord et de la Moselle et par la bataille de Fleuras. Deux autres montagnards contribuèrent encore aux succès de cette journée, Bourbotte,que nous avions déjà surnommé à l'armée de l'Ouest « le brave des braves », et le savant Guyton de Morveaux qui, monté dans un aérostat, contribua au succès de la bataille en reconnaissant tous les mouvements de l'ennemi.

J'ai dit que je ne répudiais pas le litre de proconsul, qui ne nous a été donné que pour jeter de l'odieux sur toutes nos opérations, mais je suis loin de convenir que ces prétendus proconsuls ne sont arrivés aux armées que pour les désorganiser et pour envoyer à l'échafaud nos plus illustres généraux, comme ({uel([ues écrivains n'ont pas craint de le soutenir.

Si Ilouchard, Custines, Biron, et ([uelqnes autres généraux moins marquants ont porté 'eur

328 MÉMOIRLS DF. CTIOUDIEU

lèLe sur l'échafaud, ces liommes-Ià passeront toujours pour coupables à mes yeux tant qu'on ne m'aura pas prouvé leur innocence. L'axiome qui proclame que la chose jugée doit être considérée comme la vérité est de tous les temps et de tous les hcux: /{es Jiidica la pro veritale /tabedir. En vain medirait-onque cette maxime n'est pointapplicab'e aux temps de révolution; car, si j'en conviens jusqu'à un certain point, force sera de convenir aussi avec moi qu'il ne suffit pas de dire qu'on a condamné des innocents, mais qu'il faudrait aussi le démontrer d'une manière sans ré[)li([ue.

Je n'ai connu personnellement ni Houchard ni Cuslines, par conséquent je m'abstiendrai d'émettre sur leur compte une autre opinion que celle qui précède. Quant à Biron, personne n'a été plus à portée que moi de jnger sa conduite pendant tout le tempsqu'il commandait l'armée de l'Ouest. Appelé comme témoin à son procès en ma qualité de commissaire près cette armée, j'ai déclaré sous la religion du serment que sa conduite militaire me le faisait regarder comme un traître et je persiste encore aujourd'hui à soutenir que personne n'a plus que lui compromis les intérêts de la Républiipic. Ce n'est ni comme grand seigneur, ni comme officier de l'ancien régime ([ue je me suis

LA HKAGTION TIFERMIDORIENNE 329

fait une opinion dct'avoiable sur son compte ; car, dans le même temps, j'ai pris la défense des çénéranx Menou et de Berthier, celui-ci connu depuis sous le nom de prince de Neufchàtel. De tous les côtés on accusait ces deux officiers de n'être pas républicains, et cela n'était pas sans fondement. Cependant personne n'a plus que moi conlril)ué à les conserver à l'armée, parce que je ne jugeais pas leur opinion mais leurs actions; et si Biron eût rendu les mêmes services qu'eux à la l\épul)lique, je l'aurais défendu avec la même énergie. Dans ces temps de prétendue terreur, et tout proconsul que je fusse, celui qui servait bien la répul)lique était républicain à mes yeux, j'appréciais les faits et ne cherchais pas à lire dans les consciences. Tels étaient alors mes principes. Ils n'ont point varié (i).

Il s'agit encore de savoir si les armées ont été désorganisées par la mise en jugement des généraux dont je viens de parler.

Est-ce qu'on peut accuser d'avoir désorganisé nos armées ceux qui, investis de tous les pouvoirs,

(i) Weslermariii et Beysscr out peut-être été condamnés un peu Ic^èremenl, mais tous deux, à ma connaissance, ont eu de tW's grands torts. Peut-être n'eusse je pas prononcé leur condamnation à mort, mais à mes yeux ils sont coupaides d'avoir résisté à la volonté nationale exprimée par la majorité de ses représentants. {Papiers de l'Auteur.)

n'en ont fait usaye que pour aller chercher clans les ran^s les plus obscurs tous ceux qui depuis ont conduit si sou\eut nos soldats à la victoire.

Ce n'était pas désorganiser l'armée que de lui donner pour chefs des hommes tels que Jouidan, Bernadolte, Macdonald, Lefèvre, Hoche, Ivléher, Moreau, Pichcgru, Bonaparte, Aug-ereau, Mortier, Brune, Victor, Championnet, Jouberf, Suchet, (iuilleminot,Du§;omnier, Vaudamne,Sons^is,Mi.sséna, Colaud, Marceau, Chalbos, Turreau,Dejean, Delaage, Abattucci, Travot, les deux frères Faucher, et tant d'autres dont les noms ne sont pas présents à ma mémoire au moment où j'écris.

Est-ce que ces proconsuls qu'on accuse d'avoir OFî^anisé la terreur, ont fait arrêter ou mettre en jugement un seul de ces généraux là ? Et si plus tard quelques-uns d'entre eux, comme Moreau et Pichegru, ont al)andonné la cause qu'ils étaient charg-és de défendre, toujours est-il vrai que tout que les proconsuls ont été près d'eux dans les armées, ils n'ont pas osé trahir la patrie. Ainsi, en supposant que la présence seule de ceux-là ait pu inspirer de la terreur, ce ne serait du moins qu'une terreur salutaire.

Une vérité, qu'il faudrait tout d'abord accep'er.

LA REACTION THERMIDORIENNE 33i

c'est que les temps n'volulioniiaires ne peuvent pas être comparés avec les temps ordinaires.

En révolution, il laut savoir exciter l'entliou siame, c'est ce que tii'ent les représentants du peuple aux armées, et c'était déjà beaucoup. Quels sont ceux, qui les accusent aujourd'hui, capables d'en faire autant ? Nos généraux euxmêmes, si fiers deleurs broderies, ont oublié presque tous que ce fut cette Convention qui organisa la victoire et que c'est à elle qu'ils doivent leurs grades. Alors ils s'honoraient d'être républicains et ne traitaient pas de proconsuls ceux qui savaient récompenser les belles actions sur le champ de bataille. Qui est-ce qui oserait soutenir, en examinant l'histoire des autres peuples, qui comme nous ont voulu devenir libres, qu'ils n'ont pas du faire d'immenses sacrifices avant d'y parvenir? Quod nunc ratio est, impectus fuit, a dit Ovide.

Ainsi au lieu de nous plaindre de ce qu'il nous en a coulé pour parvenir au point où nous en sommes, ce devrait être une raison de plus pour nous de défendre avec énerg-iecequi nous a coûté si cher. Eh! comment 'pourrait-on s'étonner aujourd'hui que dans une crise aussi terrible que celle dont nous avons été le témoin, la justice ait i»u commettre quelques erreurs !

Absent de la Convention à toutes les époques où elle s'est écartée des règles de l'exacte justice, je n'ai point à craindre qu'on m'accuse d'avoir participé à ces journées et par conséquent de n'en avoir parlé qu'avec partialité pour éviter moi-même le Ijhime.

Au 3i mai 179.3, je combattais les royalistes de la Vendée contre lesquels j'avais été envoyé par la Convention nationale pour organiser l'armée des Côtes de la Rochelle. Resté pendant de longs mois au milieude l'armée républicaine, j ai partagé sesreverset sessuccès dont j'ai déjà rendu compte dans une brochure que j'ai fait imprimer dans le temps, et comme je n'ai pu parler à cette époque que des faits accomplis (i), je parlerai plus tard des faits ultérieurs qui ont fait de la guerre de la Vendée un des épisodes les plus marquants de nos dissensions civiles.

Au 9 thermidor, j'étais au quartier-général de l'armée du Nord qui a joué un rôle si important dans nos fastes militaires, et qui, plus que toutes

(i) Rapport sar la guerre de la Fenrfe'e, par Choudieu et Richard, du 18 pluviôse an II. (.Y. de CEd.)

(2) Choudieu entreprit en effet de remanier son rapport sur la Vendée en vue d'une histoire \A\is complète, mais ce travail est resté inachevé. Nous le donnons en appendice. (.V. de l'Ed.)

LA REACTION THERMIDORIENNE 33;î

les autres armées, a contribué à sauver la république; car nous avions à combattre les forces réunies de la Hollande, de l'Angleterre, de la Prusse et de l'Autriche, qu'elle a repoussées en quelques mois avec des soldats de nouvelle levée et avec des généraux en quel([ue sorte improvisés.

Il n'y a que l'amour de la liberté qui puisse enfanter de pareils prodig-es, et cette campag'ne, qui s'est terminée par l'immortelle b ataille de Fleurus, est trop peu connue pour que je ne me dispense d'en rendre compte (i), quoique les g'énéraux qui en ont dirigé les principales opérations, Moreau et Picheg-ru, aient flétri, depuis, tous leurs lauriers, par une lâche défection et se soient rang-és sous les bannières de nos plus cruels ennemis. A Jourdan et à ses nobles compagnons d'armes, demeure toute la gloire de cette immortelle campagne.

Au 12 germinal je figurais au nombre des proscrits.

Au i^'" prairial et jours suivants, si je n'ai j»as été traduit devant la commission militaire qui a assassiné nos malheureux collèg-ues, dont tout le crime consistait à avoir demandé que nous

(i) Cette partie des mcmoires u'a pas été écrite. (.V. de VEd.)

23 i MEMOIRES DE CIIOUDIEU

fussions rendus à !a liberlé qui nous avait été illégalement ravie en i^erminal, c'est que j'étais à cette époque dans les nouvelles Bastilles thermidoriennes.

Si je rappelle ces journées, ce n'est pas pour me plaindre de ce (jui m'est personnel, mais pour ven^■er la mémoire de ceux de mes collègues qui sont morts victimes de leur dévouement. En attendant qu'on leur élève des statues, j'appellerai du moins la reconnaissance nationale et j'ose dire l'admiration sur le courage républicain qu'ils ont montré dans leurs derniers moments.

Je voudrais pour l'honneur de la Con\ention nationale retrancher de son liistoire ces tristes journées. Mais cela ne m'empêche pas de rendre justice à cette assemblée et de proclamer les immenses services qu'elle a rendus à la patrie et à la libellé.

Victime de quelques-unes de ses erreurs, je ne cherche point à les ags^raver. Le bien qu'elle a fait lui appartient à elle seule, le mal n'appartient qu'à sa faiblesse, à l'intluence de quelques hommes qu'elle eût dû repousser avec mépris, je dirais même avec horreur, et seuls ceux-là sont responsables de tout le sang- qui a été versé. Je le dis à reg^ret, mais je le dis parce (pie j'ai promis de

(lire la vérité, ces hommes, (jui oui exercé sur elle une si triste influence, sont sortis du sein de la Montagne. Déserteurs de la cause populaire, couverts de sang- et de boue, ils ont cru faire oublier leurs crimes, en en commettant de nouveaux, et la Convention nationale a été assez faible pour s'associer à leur hideuse renommée. Il est plus d'un brave qui ne le fut pas tous les jours. Telle fut la Convention nationale. En croyant faire renaître le règne de la justice et de l'humanité, elle a ouvert une nouvelle carrière aux passions haineuses et aux vengeances.

Beaucoup d'hommes faibles avaient contracté une espèce de solidarité avec les réacteurs et, par timidité, ils devinrent les complices du crime. Les événements sont quelquefois plus forts que les caractères.

Ouant à moi, ami constant et pass onné de la liberté, je n'ai jamais nourri dans mon cœur <prune seule pensée, l'amour de la patrie, et je n'ai jamais prêté mon appui aux hommes (pii, se présentant comme nos sauveurs, ont fait tant de niid à la France. Aussi devais-je être proscrit par les réacteurs qui en annon(;ant qu'ils avaienl détruit l'anarchie et la terreur organisaient le brigandage et l'assassinat.

La seule calomaie qu'on n'ait pas encore osé (lirig'er contre celte Monta^^ne qu'on a dépeinte sous de si odieuses couleurs, c'est d'avoir dilapidé la fortune publique et d'avoir abandonné pour de l'arg^ent la cause populaire. Car tous ceux rpii ont succombé sont morts pauvres, et ceux qui ont échappé à la proscription végétèrent, sur leurs vieux jours, dans un état voisin de l'indiy'ence.

Uu'on cesse donc de calomnier la Révolution et les hommes qui y ont pris part. Pour être juste envers elle, on ne doit conserver que le souvenir des grandes choses qu'elle a opérées. Ses excès et ses crimes n'appartiennent qu'à quelques hommes (pi'elle renie et qui ont déshonoré, si elle pouvait l'être, la plus belle des causes.

Un temps viendra, et il n'est peut-être pas éloigné, ou l'on rendra plus de justice à cette Convention nationale qu'on a cherché à rendre si odieuse. Et elle peut dire, dès aujourd'hui, à ses amis comme à ses ennemis, ce que l'orateur romain répondait, dans le sénat, à ceux (jui lui reprochaient de s'êtje élevé au-dessus des lois, en envoyant à la mort Catilina et ses complices : J'<u' sauoé la patrie. — Il y a environ deux mille ans que Cicéron a fait celte réponse, et il ne s'est pas

encore élevé une seule voix pour lui en faire un crime. Salas popiili saprema lex!

Si la Montagne n'a pas été assez forte pour résister à toutes les attaques et à toutes les calomnies qui ont été dirig-ées contre elle, on ne pourra pas du moins l'accuser d'avoir montré de la lâcheté dans sa résistance. Elle n'a pas été vaincue, elle a été désarmée sans combat. Ses membres les plus courageux ont été assassinés et non jug-és. Le parti vainqueur s'est proclamé le sauveur de la F'rance, et de réaction en réaction cette assemblée nationale, qui avait été si g^rande et quelques fois si courag-euse, a fini par se jeter dans les bras d'un maître qui, à son tour, a fait croire (ju'armé de la massue d'Hercule il avait écrasé l'hydre de l'anarchie, lorsqu'il ne faisait que ressusciter le despotisme absolu.

Le Directoire ne peut être considéré que comme un gouvernement d'attente, de transitionetde transformations : dès le premier moment de son existence il a renié son origine. Sorti des rangs de l'ancienne Montagne, il a voulu faire croire qu'il ne lui avait jamais appartenu. Il a provoqué des lois d'exception contre plusieurs classes de citoyens et notamment contre ses anciens collègues.

b38 MÔIOIRES DE CIIOUDIEU

Il a voulu maîtriser les élections et lorsqu'il n'a pu y parvenir, il les a fait annuler par des chambres, qui n'avaient de volonté que la sienne.

Qu'en est-il résulté? C'est (jue ces mêmes chambres, si dociles pour [)ioscrire ceux qui ne pensaient pas comme elles, ont fini par proscrire le i^ouvernement directorial lui-même lorsqu'il se fut divisé. Il s'était cru puissant en inventant des conspirations, en formant des commissions militaires pour juger des hommes égarés parmi lesquels il envoyait, comme on l'a fait sous la Restauration, comme on le fait encore aujourd'hui, des agents provocateurs. Il voulait paraître fort et n'a montré que sa faiblesse.

Je rends justice à la i^loire, au génie de Napoléon, mais je dois ajouter (ju'il détruisit pièce à pièce tt)utes les libertés publiques et qu'à mes yeux il no fut (jue rop[)resseur de sa patrie (i).

(i) Napoléon apparut dans le monde comme un personnage merveilleux. L'hibloire (jui JLii;;c sans partialité reconnaîtra ses services, mais il prépara quelques lois dont le despotisme fait encore son protil. Soldat heureux, son immense gloire militaire ne Iji sera pas contestée ; dans l'administration, il tut mettre les liommes à leur place, mais il ne les estima pas assez ; il sut apprécier ceux qui avaient du talent, mais il ne voulait s'entourer que d'hommes soumis; il n'accordait sa confiance qu'à ceux qui savaient céder aux circonstances; r|uaiid on lui parlait de quelques hommes de la Révolution qui avaient du talent et du caractère, je

LA RKACTIOX TIItRMIDORIENNE 339

Je n'ai jamais prêté le concours de mes faibles talents au gouvernement qui lui a succédé, parce (jue ce g-ouvernement nous a été imposé par la Sainte-Alliance et que, dès le premier jour, il a séparé ses intérêts de ceux du pays (i).

ne serais point éloigné de les employer, disait-il, mais ces hommes là ne savent point plier.

Napoléon avait souvent à la bouche le mot idéologue; il qualifiait ainsi ceux (jui lui semblaient avoir une tendance vers la perfeclibililé indéfinie. Tout en les craignant il les regardait comme des rêveurs sur lesquels il cherchait à jeter du ridicule. Etaient idéologues, selon lui, ceux qui voyaient le pouvoir dans les institutions : il appelait cela de la métaphysique. Il ne voyait le pouvoir que dans la force.

11 estimait dangereux tous ceux qui voulaient l'amélioration sociale, leurs principes s'opposant trop aux formes qu'il avait adoptées. Il croyait qu'on ne peut gouverner les hommes que par la crainte et l'intérêt.

Napoléon a appris à ses dépens qu'il y avait une autre puissance qje celle des armes, celle de l'opinion, car ce ne sont pas les armées ennemies seules, qui ont détruit son pouvoir. (Pap. de VA.)

On n'a parlé que des maux de la Révolution, sans tenir compte de ses bienfaits ; bien plus on a éléjusqu'à attribuer ceux-ci à la Restauration et aux partisans du Roi qui s'étaient joints aux étrangers pour traîner dans la boue le drapeau tricolore et attacher la croix d'honneur à la queue d'un cheval, comme le fit en i8i4 le marquis de Maubreuil en plein boulevard, quand les alliés entrèrent à Paris. Eh bien, je n'ai jamais été de ceux qui crient: Vive leRoi, vive laLl^ueîmais lorsque Napoléon se trouva en conflit avec la Sainle-Alliance, j'ai fait taire tous les ressentiments que je pouvais avoir contre lui, je n'ai plus vu que les danii^ers de ma patrie menacée d'une deuxième invasion, j'ai craint la Restauration qui tendait à nous ramener l'ordre de choses que nous avions voulu détruire. Alors comme tous les bons patriotes j'ai combattu les Bourbons, alliés aux ennemis de lu France. Je les ai combattus en pre-

EN 1815 3il

liant paru pour l'iiomme qui m'avait proscrit et pour son fils parce que celui-là avait tiré l'épée contre eux. En faisant cola je n'abdiquais point les croyances politiques de toute ma vie, je croyais servir mon pays et la Révolution l)ien plus que l'ambition de Napoléon. En tous les cas, on me rendra cette justice que lorsque Napoléon triomphait, à l'époque de sa toute puissance, j'étais loin de son soleil et que je n'ai rien fait pour me rapprocher de lui. Ce ne fut qu'aux jours de la dernière lutte qu'on me vit accepter un poste où je courus quelques dangers (i).

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