SUR LA MORT DE LAMARTINE
Quand l'heure du déclin est venue pour V astre,
— sur les collines envahies par le soir, les pâtres
— élargissent leurs moutons^ leurs brebis et leurs chiens; — et dans les bas-fonds des marais^ — tout ce qui grouille râle en braiment unanime : — « Ce soleil était assommant! »
Des paroles de Dieu magnanime êpancheur, — ainsi, ô Lamartine, 0 mon maître, ô mon père, — en cantiques, en actions, en larmes consolantes, — quand vous eûtes à notre monde — épanché sa satiété d^ amour et de lumière, — et que le monde fut las.
Chacun jeta son cri dans le brouillard profond,
— chacun vous décocha la pierre de sa fronde, — car votre splendeur nous faisait mal aux yeux, — car une étoile qui s'éteint, — car un dieu crucifié toujours plaît à la foule, — et les crapauds aiment la nuit,..
Et Von vit en ce moment des choses prodigieuses !
— Lui, cette grande source de pure poésie — qui avait rajeuni rame de V univers, — les jeunes poètes
(i) Voir le texte provençal dans le recueil Les îles d^or (libr. Lemerre).
3i8 CHAPITRE XVÍ
rirent — de sa mélancolie de prophète et dirent — qu'il ne savait pas l'art des vers.
Du Très-Haut A donaï lui sublime grand prêtre,
— qui dans ses hymnes saints éleva nos croyances
— sur les cordes d'or de la harpe de Siov, — en attestant les Écritures — les dévots pharisiens crièrent sur les toits — qu^il n'avait point de religion.
Lui, le grand cœur ému, qui, sur la catastrophe
— de nos anciens rois, avait versé ses strophes, — et en marbre pompeux leur avait fait un mausolée,
— les ébahis du Royalisme — trouvèrent qiiHl était un révolutionnaire , — et tous s' éloignèrent vite.
Lui, le grand orateur, la voix apostolique . — qut avait fulguré le mot de République — sur le front, dans le ciel des peuples tressaillants, — par u?ie étrange frénésie — tous les chiens enragés de la Démocratie — le mordirent en grommelant.
Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé
— avait jeté ses biens et son corps et son âme, — pour sauver du volcan la patrie en combustion, — lorsque, pauvre, il demanda son pain, — les bourgeois et les gros V appelèrent mangeur — et s'enfermèrent dans leur bourg.
Alors, se voyant seul dans sa calamité, — dolent, avec sa croix il gravit son Calvaire.,. — Et quelques
bonnes âmes, vers la tombée du Jour, — entendirent un long gémissement, — et puis, dans les espaces, ce cri suprême : — Heli ! lamma sabacthani !
Mais nul ne s^ aventura vers la cime déserte. — Avec les yeux fermés et les deux mains ouvertes, — dans un silence grave il s' enveloppa donc; — et, calme comme sont les montagnes, — au milieu de sa gloire et de son infortune^ — sans dire mot il expira.
21 mars i86g.
Me voilà arrivé au terme de Velucidari (comme auraient dit les troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes œuvres, appartient, comme tant d'autres^ à la publicité.
Je terminerai ces Mémoires par quelques épisodes de l'existence franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône, on pratiquait le Gai-Savoir.
Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. — L'ascension et la descente. — Les gendarmes nous arrêtent. — La fête de Montbrun. — Le devineur de sources. — Le curé de Monieux. — La Nesque et les Bessons. — Le maire de Méthamis. — Le charron de Vénasque.
Avec Théodore Aubanel, qui était toujours dispos pour organiser les courses, et notre camarade le peintre avignonais Pierre Grivolas, qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous fîmes, un beau jour de septembre, l'ascension du mont Ventoux.
Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de la montagne, nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le lever du soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fîmes à l'aise, sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à travers les rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.
Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre les cimes éblouissantes des y\lpes couvertes de neige, et l'ombre du Ventoux élargir,
prolonger, là-bas dans l'étendue du Comtat Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au Languedoc, la triangulation de son immense cône.
En même temps, de grosses nues blanchâtres et fuyantes roulaient au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau que fût le temps, il ne faisait pas chaud.
Vers les neuf heures, — mais, cette fois, à pied, avec les bâtons ferrés et le havresac au dos, — après un léger déjeuner, nous prîmes la descente. Seulement, nous dévalâmes par le côté opposé, c'est-àdire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.
Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers du mont Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit :
Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième siècle), le 14 septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle qui est en haut, redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à croupetons sur une double planche de trois empans carrés, qu'ils enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, lorsqu'elle allait trop vite ou qu'elle frôlait un précipice.
Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure ; et il faut songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mètres d'altitude sur Ja mer !
Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les chemins, nous allâmes nous four-
voyer dans une ravine ardue, la Loubatière du Venteux, si encombrée de rocailles et si périlleuse aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier.
Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est fréquenté que par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont, entre des b( rges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois qu'on y est entré, d'en sortir pour changer de route.
Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs détachés et dans les éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, hêtres et mélèzes, arrachés, entraînés par la fureur des orages et qui, à tous les pas, entravaient notre marche, nous descendions, nous dévalions, quand, tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic devant nos pas, montre à nos yeux, béant, un précipice dé cent toises peut-être en contre-bas.
Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, d'autant plus que, sur nos têtes, nous vo}iòns s'avancer de gros nuages noirs, qui, s'ils eussent crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des eaux... Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la gorge, cette épouvantable gorge où nous étions perdus. Et alors, dans l'abîme, nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant à Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout par glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque verticale où, se aies, quelques racines de buis ou de lavande nous empêchèrent de dégringoler, la tête la première.
Rendus au fond du précipice, nous croyions être
hors de danger, et, remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé de descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au péril de nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une troisième fois, après les autres ci-dessus.
Au crépuscule, enfin, nous atteignîmes Saint- Léger, pauvre petit village qui est au pied du Ventoux, habité par des charbonniers, tout jonché de lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver à nous y héberger.
Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut encore marcher une couple d'heure jusqu'au village de Brantes, perché sur les rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier à foin.
Le plus joli, — car il paraît qu'on n'avait pas très bonne mine, — fut que notre hôtelier, de peur qu'on emportât ses draps, nous avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, ayant appris que c'était fête au village de Montbrun, et à peu près remis des suées de la veille, nous partîmes joyeux du pays qui branle sans vent (comme l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs du Ventoux par Savoillans et Reillanette.
Mais, pendant que, sur le bord de la rivière gazouilleuse qui a nom le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes, des roches sour-
cilleuses qui touchaient les nuées, deux gendarmes, qui venaient sur la route après nous, et auxquels l'hôtelier de Brantes avait donné peut-être notre signalement, nous accostent :
— Vos papiers ?
Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux précipices; mais, croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais forcé de vous garer devant les happe-chair, évitez toujours les routes.
— Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, voyons?
Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal et, pendant qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que ça voulait dire, se désorbitait les yeux en tordant sa moustache :
— Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui venons faire le tour du Ventoux.
— Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la beauté du paysage. . .
— Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le Ventoux pour étudier ses agréments! répliqua le gendarme qui essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous irez, mes farceurs, dire cela demain à M. le procureur impérial à Nyons... Et suivez-nous pour le quart d'heure.
Nous rappelant le mot du général Philopémen : « qu'il faut porter la peine de sa mauvaise mine », et, en effet, reconnaissant qu'avec nos grands chapeaux de feutre aux bords retroussés arrogam nent, nos bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions faits
comme des brigands, — et comme, d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes les chasse-coquins. Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'épaule, nous atteignit et nous dit :
— Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, à la fête de Montbrun?
— Ahl oui, une jolie fête! lui répondîmes-nous. Nous descendions du Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est réel que le soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voilà que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos papiers, nous ont pris pour des voleurs et nous emmènent à Nyons...
— Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur façon de s'exprimer, dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour eux et je les invite même, quand nous serons à Montbrun, à venir boire un coup à la maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez, pourtant, me faire cet honneur!
— En ce cas-là, nous dit la maréchaussée dauphinoise après avoir délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le soleil, là-haut, vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?
— Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir pour le croire... Mais, autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens.
Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer à Montbrun) , avec l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous fûmes tout droit à l'auberge nous restaurer quelque peu.
Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on court le jiays et qu'on est fatigué, comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour de fête patronale. Or, song< z qu'à Montbrun, dès notre entrée au cabaret, no- yeux virent par terre un monceau de poulardes, de p(3ulets, de dindons, de lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annonçaient pas misère ! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une paire de longues broches, toutes chargées de lardoires et de gibier odorant, tournaient et dégouttaient sur le carré des lèchefrites, doucettement, devant le feu. L'hctelier, l'hôtelière, en mouvement, posaient sur chaqu i table les bouteilles, les couteaux, les fourchette.^ qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour nous autres. Oh! coquin de bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui ne coûtait pas davantage, les filles de Fhôtesse avaient si gentille accortise que noiis restâmes là tant que dura la fête, rien que pour l'agrément d'être servis par elles.
A Montòrun, disait-on autrefois en Dau])hiné, arrivé à deux heures , à trois on est pendu. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours véridique, mais ça devait se rapporter (je le crois) au renom du terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce village. C'est lui, Charles du
Puy, dit « le brave Montbrun », qui fit face au roi de France, alléguant pour raison que « les armes et le jeu rendaient les hommes égaux ». C'est le même qui, au siège de Mornas, place catholique, lorsqu'il eut prit le château, en précipita la garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa troupe (1562). D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à nos jours le sobriquet de saute-remparts, et voici ce qu'on raconte.
Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire le plongeon, reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de l'affreux casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il revenait prendre sa course, et chose facile à comprendre, il lâchait pied de nouveau.
— O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris escousse, tu ne peux pas faire le saut?
— Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il vous plaît d'essayer, je vous le donne en trois.
Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui accorda sa grâce.
Nous allâmes visiter le château du baron — que François II fit démolir. — Il y reste quelques fresques, attribuées à André delSarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'oii parfois, pour s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les moines qui là-bas lisaient leur bréviaire, dans le jardin d'un couvent qu'il y avait en dessous.
Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, rivière qui sépare le Dauphiné de la Provence,
ayant repris notre tournée, nous vînmes en passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Ouïes déboucher dans une vallée, la riante vallée de Sault.
— Faisons la méridienne? dîmes-nous... Et tous trois, à l'orée d'une prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour dormir et laisser passer la chaleur.
— Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, ô gueusard, assez suer et essouffler !
Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure qu'il était au soleil, je tétais à la gourde une gorgée d'eau-de-vie.
A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la route blanche s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, son chapeau à larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la main. Quelque chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rôtie par le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous lui dîmes bonjour.
— Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous faites un peu halte?
— Eh ! oui, brave homme ; à vous d'en faire autant, si vous voulez.
— Eh ! bien, je ne dis pas non. . . Je viens de la ville de Sault, où j'avais quelques affaires et je commençais d'être las. Ce n'est plus, mes amis, comme qaand j'avais votre âge! Berthe filait alors, et maintenant Marthe dévide.
Et il s'assit tout en causant à côté de nous sur l'herbe.
— Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais par hasard ne seriez-vous pas herboristes?
Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de médecins.
— Non, répondîmes-nous, nous venons du mont Ventoux .
— Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne! dit le vieillard sentencieusement...
Allons, je vois, je vois, vous êtes peut-être bien des triacleurs de Venise.
— Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?
— Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain est ce qu'on nomme la thériaque^ qui se fait à ce qu'on dit, avec de la graisse de vipère. . . Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret, et, dans cette vallée même, les vipères ne manquent pas. Si c'est elles que vous cherchiez...
— Ah ! les cherche qui voudra ! nous écriâmes-nous.
— Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offensés, mais il n'est pas de sot métier :
Comme dit le renard, Chacun joue de son art.
Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, voyez-vous, un peu à tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau.
— Ah ! tonnerre de nom de nom !
— Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je tiens entre mes mains, je dériche les veines d'eau.
— Par exemple! et à notre tour, s'il n'v a pas d'indiscrétion, comment faites-vous donc pou ■ découvrir les sources qu'il y a dans la terre ?
— Comment je fais? De vous le dire, répondit l'hydroscope, ce serait malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez, quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir s'évaporer, à sept lieues de distance... Je les vois, oui, je les vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, colorées par l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-même et se tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, comme je vous le dis, sentir cela pour le comprendre : c'est à Li bonne foi. Vous pouvez d'ailleurs parler de moi à Sault, à Villes, à Verdolier, dans tous les villages qui avoisinent : je suis d'Aurel (que vous voyez là) , mon nom est Fortuné Aubert. On vous montrera partout les sources que j'ai mises en vue.
Nous lui dîmes en plaisantant :
— Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un jour la Chèvre d'Or?
— Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n'aurais pas plus de peine à cela, voyez-vous, que d'être assis sur ce talus... Mais Celui de là-haut a plus de sens que nous tous. Une fontaine d'eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux qu'une fontaine d'or ? Et ce
pré ! Ne croyez-vous pas que la moindre rosée fasse plus de bien à son herbe, — que si la traversait le carrosse d'un roi, chargé d'or et d'argent? Rendre service, quand on peut, à notre frère prochain, comme il nous est recommandé, mes amis, voilà, voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je vous conte encore ceci :
L'an passé, la servante de notre curé d'Aurel (qui vous le certifierait) me fit appeler à la cure.
— Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le curé, ce matin, est allé à Carpentras, oii l'on juge aux assises un jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il devait, me l'ayant promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà descend, et je ne vois venir personne : je ne sais que m'imaginer. Si au moyen de votre science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas se passe, ah ! que vous me feriez plaisir!
— Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce avec quoi les hosties se font.
Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en représentation de Celui qu'on ne voit pas, l'Amour suprême, le bon Dieu.
A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, pour représenter la Justice.
Devant l'Amour et la Justice, je mis un verre d'eau — qui représentait l'inculpé. Et derrière l'inculpé je posai un gobelet de vin troublé avec de l'eau : ça représentait l'avocat.
Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement.
je demande à Dieu, l'Amour suprême, si l'accusé était condamné.
La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres.
Bon! je demandai alors si on l'avait acquitté. La baguette entre mes doigts tourna joyeuse, comme en danse.
— Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous pouvez dormir tranquille : l'inculpé est acquitté.
— Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, Fortuné, informez-vous un peu sur les témoins.
Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour mieux dire, à la Justice, si les témoins retournaient et s'ils étaient en chemin.
La verge demeura muette.
Humblement, je demande s'ils étaient poursuivis. . . Il me fut répondu qu'ils étaient poursuivis très sérieusement... Eh bien! n'est-il pas vrai que le lendemain, messieurs, le curé d'Aurel vint nous confirmer tout ce que nous avions vu la veille avec la verge ! On avait à Carprentras acquitté l'inculpé et retenu les témoins.
— Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, là au frais, prenez garde de vous morfondre.
Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des collines, vers ces quartiers d'Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus tard par Félix Gras dans son grand et
frais poème qui a nom Les charbonniers^ et nous allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis à Sault, la ville des Étrangleurs de truie.
Après avoir salué, dans le château fort en ruines, le blason et la gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d'Agoult (qui est Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette Comtesse de Sault qui, au temps de la Ligue, maîtrisait la Provence, nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure dans le gai répertoire des contes populaires.
Ce curé avait une vache... Et voici qu'un pauvre homme, qui avait un tas d'enfants, vola et tua la vache, la fit manger à ses marmots et, après la bombance, en manière de grâces, leur fit dire la petite prière que voici :
Nous rendons grâces, mon Dieu, Au bon curé de Monieux :
Nous avons bien soupe, Dieu merci et sa vache!
Mais les enfants répètent tout. Le curé en eut vent, et ayant questionné un des petits mangeurs, il lui dit :
— Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris pour vos grâces une prière si jolie ? Comment est-elle ? voyons un peu...
Et le petit répéta :
Nous rendons grâces, mon Dieu, Au bon curé de Monieux :
Nous avons bien soupe, Dieu merci et sa vache!
— Oh la galante prière ! fit le prêtre au petit ! Eh bien, sais-tu, mignon, ce qu'il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me trouver à la première messe ; tu monteras en chaire avec moi, n'est-ce pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde l'apprenne, tu diras la prière que ton père vous fait dire.
— Il suffit, monsieur le curé.
Et l'enfant, tout de suite, va conter à son père le propos du curé; et le père, un fin matois, dit alors à l'enfant :
— Ah ! oui, venir parler de vache en pleine chaire ! Mais tu ferais rire tous... Je vais t'en apprendre une autre, mon fils, d'action de grâces, qui est bien plus belle encore :
Je rends grâce au bon Dieu !
Les hommes de Monieux Ont tous porté du bois de leur curé joyeux : Mais lui tout seul, mon père Ne s'est pas laissé faire.
T'en souviendras-tu demain?
— Je m'en souviendrai, père.
Le curé, le lendemain, au prône de la messe, monte donc à la chaire, accompagné du petit, et commence :
— Mes frères, vous l'avez tous appris, on nous a volé notre vache... Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité fut toujours bonne à con]iaître, et toujours la vérité sort de la bouche innoc»mte... Allons, mignon, dis ce que tu sais.
Et le petit alors :
Je rends grâce au bon Dieu !
Les hommes de Monieux Ont tous porté du bois de leur curé joyeux : Mais lui tout seul, mon père Ne s'est pas laissé faire,
Je vous laisse à penser le rire. . .
Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, petit cours d'eau sauvage, qui bondit, comme dit Gras,
Entre deux falaises à pic, couvertes de halliers. Où les bergers pendent l'appât Pour attraper les merles.
et nous marchâmes là dans les rochers, à tout hasard, pour gagner, si nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui compte sans l'hôte, dit-on, compte deux fois : le soleil se couchait que nous errions encore parmi les précipices, au pied d'un haut escarpement qu'on nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous plaçâmes l'épisode de Calendal lorsqu'il dénicha les ruches d'abeilles.
La Nesque, par dessous, affreuse, Ouvrait sa ténébreuse gorge
et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici qu'à un endroit appelé le Pas de l'Ascle, un véritable labyrinthe, nous n'y voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de glisser et tomber^ la tête la première, par là-bas je ne sais où.
— Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos os ici dans quelque gouffre, avant
d'avoir accompli notre œuvre félibréenne. Je serais d'avis de retourner.
— Hé! en avant, fit Gri volas, nous verrons tout à l'heure a les effets de la lune » sur les roches de la Nesque.
— Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre à toi, mon ami Pierre ! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire dévorer par les loups.
Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant de ci de là, pour nous sortir des précipices, harassés, défaillants, tout en nage. Nous vîmes alors par bonheur, dans l'obscurité, au loin, poindre une petite lumière.
Nous y allâmes. C'était une masure écartée dans la montagne, qu'on appellait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et de leur mieux ces braves gens (une famille de chévriers) nous firent l hospitalité et ils nous dirent :
« Vous avez certes bien fait de retouriier sur vos pas ; l'autre année, une nuit d'hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui arrivait. . .
« Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes mort dans la Nesque, là-bas vers le Pas de l'Ascle, un pauvre prêtre qui s'était dérochí^ et tout meurtri. »
— Eh bien, tu vois, nigaud? si nous t'avions suivi, fit Aubanel à Grivolas.
— Bah ! repartit le peintre, vous êtes des soldats du pape.
La ménagère, en même temps, avait mis la mar-
mite sur le feu, avec de l'ail, de la sauge, et une poignée de sel, le tout aspergé d'huile. Elle nous trempa bientôt une odorante eau bouillie^ si bonne qu'Aubanel, tout petit homme qu'il fût, en vida onze assiettées, et le grand félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, dans son Livre de V Amour, il y fait l'allusion suivante :
La femme vivement avec le tranchoir — Taille le beau pain brun, va quérir de Veau fraîche — Avec son broc de cuivre; ensuite sur le seuil — Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la maison. — Et la soupe est versée : pendant qu'elle sHmbibe, — Vhôte amical vous fait boire un coup de sa piquette; — Puis^ chacun à son tour^ aïeul, mari, femme et enfants, — Tirent une assiettée et apaisent leur faim.
— Et vous mangez la soupe et êtes de la famille. — Mais, le repas fini, déjà chacun sommeille : — L'hôtesse avec une lampe vous va quérir un drap, — Un beau drap de toile blonde, tout rude et tout neuf. — Du corps la lassitude est un baume pour l'âme. — Ah ! qu'il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, — Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, — N'être ensuite réveillé que par les grelots
— Des chèvres, le matin, et aller avec les pâtres — Se coucher tout le jour et sentir le marrube !
Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante d'abeilles, des abeilles en essaims
qui y humaient le miel des fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui faisait béer les lézards, au village de Méthamis. Nous demandâmes l'auberge. Mais va-t'en voir s'ils viennent ! Nous y trouvâmes porte close; l'hôte et l'hôtesse moissonnaient.
Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on voudrait nous apprêter quelque chose pour dîner.
— Cela m'est défendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme !
— Eh pourquoi ?
— C'est que l'auberge, appartenant à la commune, s'afferme sous condition que personne autre n'ait le droit de donner à manger aussi.
— Il nous faut donc crever de faim ?
— Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre chose qu'à boire.
Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de là, tout poussiéreux, nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis.
Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé comme une poêle à châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs d'estrade, nous fait brutalement, comme quelqu'un que l'on dérange :
— Que voulez-vous ?
— Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafetier l'autorisation nécessaire pour nous servir à manger, du moment, monsieur le Maire, qu(; votre auberge est fermée...
— Avez-vous des papiers ?
— Que diable ! nous sommes d'ici d' Avigrion : si
l'on ne peut plus faire un pas, ni manger une omelette dans le département, sans avoir des papiers...
— Ça, point tant de raisons ! vous irez vous expliquer, accompagnés de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton.
— Mais peste ! vous voulez rire ? nous voilà n'en pouvant plus...
— Oh ! je vous ferai charrier sur ma charrette; j'ai un bon mulet.
Cela commençait, parbleu ! à ne plus tant nous amuser, d'autant plus, saprelotte ! que nous n'avions rien dans le ventre.
— Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez M. le curé, je suis sûr qu'il nous connaîtra.
— Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.
Et arrivés au presbytère, en présence du prêtre :
— Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous connaissez ces individus.
Le curé de Méthamis, dans son petit salon, nous offrit d'abord des chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages :
— Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs.
— Mais regardez-moi bien, monsieur le Curé, fit Aubanel, ne vous souvient-il pas de m'avoir vu en Avignon, dans ma librairie?
— Ah ! monsieur Aubanel ?
— Précisément.
— Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis,
libraire et imprimeur de notre Saint-Père le Pape ! . . . Jacomone, Jacomone ! apporte vite les petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Goult à la santé de VAlmanach provençal, et des félibres !
Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la mine du maire de Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte qu'il ne pouvait retrouver, grommelait :
— Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il faut que j'aille mettre au joug.
C'est bien. Quand nous sortîmes, au bout d'un moment, l'aubergiste sur son seuil, le cafetier de^•ant sa porte, nous appelaient :
— Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de dire que si vous désiriez "manger. . .
Mais dépités et dédaigneux, nous, tels que des apôtres qui ont été méconnus, en resserrant nos ceintures nous secouâmes sur Méthamis la poussière de nos souliers et nous reprîmes clopin-clopant la descente de la Nesque.
— Eh bien, mon vaillant Pierre, disait Aubanel à Grivolas, tu vois que les soldats du Pape sont encore bons à quelque chose ?
— Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait notre artiste en se léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête de Montbrun, il me semble que tout à l'heure, mes amis, nous y taperions!
Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque, l'aubergiste, charron de son métier, nous fit souper, l'animal, avec un épais ragoût de pommes de terre au plat, rissolées dans de l'huile infecte, que nous ne pûmes avaler.
Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois d'yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de paille qui, dans la nuit, s'éparpillèrent, et, à cause des bûches anguleuses et noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes fermer l'œil.
Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, le visage hâlé, mais allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revînmes à travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la Barbarenque, en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et le Calavon (non sans autres aventures dont le récit serait trop long), nous revînmes de là aux plaines d'Avignon.
Alphonse Daudet dans sa jeunesse. — La descente en Arles. — La Roquette et les Roquettières. — Le patron Gafet. — Le souper chez le Counënc. — Les chansons de table. — Le registre du cabaret. — Le pont de bateaux. — La noce arlésienne. — Le spectre des Aliscamps. — Une lettre de Daudet (pendant le siège de Paris) .
Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse [Lettre de mon Moulin et Trente Ans de Paris), a raconté, à fleur de plume, quelques échappées i^u'il fit, avec les premiers félibres, à Maillane, en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf ; je dis avec les félibres de la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement, surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fond du peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous conter la joy(use
équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque quarante ans.
Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de côte, qui depuis a donné de si belles pressées, n'était qu'à sa première feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait composé une poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait nom : les Prunes. Tout Paris la savait par cœur, et M. de Morny, l'ayant ouïe dans un salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il l'avait pris en grâce.
Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d'une pâleur mate, avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque, tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des Prunes lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les cheveux de son doigt hautain :
— Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre ?
— La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant répondait le poète.
Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit Daudet la même observation, et tou-
jours le poète lui répondait la même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet.
A cet âge, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon était déjà un gaillard qui voyait courir le vent : impatient de tout connaître, audacieux en bohème, franc et libre de langue, se lançant à la nage dans tout ce qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures. Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.
Je me souviens d'un soir où nous soupions au Chêne-Vert^ un plaisant cabaret des environs d'Avignon. Entendant la musique d'un bal qui se trouvait en contre-bas de la terrasse où nous étions attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'une treille, au beau milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.
Une autre fois, du haut du chemin qui pas:-e au pied du Pont du Gard, il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir, avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse, à coup sûr, buvait le bouillon de onze heures.
Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à l'île de la Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait, pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient :
— C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes
LA PJBOTE DE TRINQUETAI! k 34.^
au Rhône le cadavre de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve d'exemple aux Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embêter !
Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil, bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait :
« Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir à ta rencontre jusqu'à Saint- Gabriel. Mathieu et Gri volas viendront nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas!
« Ton
« Chaperon Rouge. »
Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez Sarrasine. nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant sur la route blanche.
Nous demandâmes au cantonnier :
— Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à Arles?
— Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland, vous en aurez encore pour deux heures.
— Et où est cette tombe?
— Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du Vigueirat.
— Et ce Roland?
— C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des Sarrasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal.
Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, dès nous mettre en chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et des chaumes du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais poursuivons. Allègrement, nous voilà descendant en Arles, où l'Homme de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, nous entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre à l'espagnole, nous allâmes aussitôt déjeuner à l'hôtel Pinus.
IÍI
On ne nous servit pas jtrop mal... Et, vous save2, quand on est jeune, que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de tel que la table pour décUquer le rire et les folâtreries.
LA RIBOTE DETRINQUETAILLE 347
il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garçon en habit noir, la tête pommadée, avec deux favoris hérissés comme des houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette sous le bras, ne nous quittant pas de l'œil, et, sous prétexte de changer nos assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles folles.
— Voulez- vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir cette espèce de patelin?... Garçon !
— Plaît-il, monsieur?
— Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.
— Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué.
— Pour y mettre un viêdase! répliqua Daudet d'une voix tonnante.
Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous laissa tranquilles.
— Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hôte les commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brivela-Gaillarde, on vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats : des brouets de carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver la cuisine indigène, notre vieille cui-
348 CHAPITRE XVIlí
sine appétissante et savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le peuple.
— Si nous y allions ce soir? dit le peintre Gri volas.
— Allons-y, criâmes-nous tous.
On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla prendre sa demi-tasse dans uncafeton populaire. Puis, dans les rues étroites, blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou derrière le rideau de cane^ as transparent ces Arlésiennes reines qui étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en Arles.
Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails béants, le Théâtre-Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et son cloître, la Tète sans nez, le palais du Lion, celui des Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand- Prieur.
Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à Tâne de quelque barralière qui vendait de l'eau du Rhône. Nous rencontrions aussi les tibanières brunes qui rentraient en ville, la tête chargée de leurs faix de glanes, et les cacalausières qui criaient :
— Femmes, qui en veut, des colimaçons de chaumes ?
Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le jour déclinait, nous deman-
dames à une femme en train de tricoter son bas :
— Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la bonne apostolique ?
La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux autres Roquettières,qui, à son éclat de rire, étaient sorties sur leurs seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, aux bouts noués en crête :
— Hé! voilà des messieurs qui cherchent une taverne pour souper ; en sauriez-vous une ?
— Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique- Moute.
— Ou chez la Gâtasse, dit une autre.
— Ou chez la veuve Viens-Ici.
— Ou à la porte des Châtaignes.
— Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles : nous voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la portée de tous, et où aillent les braves gens.
— Eh bien ! dit un gros homme qui fumait là sa pipe, assis sur une borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, que ne vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous y conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du Rhône, au faubourg de Trinquetaille... Ce
n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! de premier ordre; mais les gens de rivière, les radeliers, les bateliers qui viennent de Condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas mécontents.
— Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counënc?
— L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village près de Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui vous parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma part.
— Etes- vous allé loin?
— Oh ! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au Havre-de-Grâce... Mais
Pas de marinier Qui ne se trouve en danger.
Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui nous ont toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombré en mer.
— Et l'on vous nomme?
— Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, quelque moment, descendre au Sambuc ou au Graz, vers les îlots de l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont ensablés.
Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette époque, était un pont de bateaux, tout en causant
nous arrivâmes. Lorsqu'on le traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des bateaux plats juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en s'élevant, vous abaissait en s 'abaissant.
Passé le Rhône, nous prîmes à gauche, sur le quai, et, sous un vieux treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous vîmes, comment dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, deux ou trois chats rongeaient, en grommelant, les tètes qu'elle leur jetait.
— C'est la Counënque, nous dit soudain maître Gafet.
Pour des poètes qui, depuis le matin, ne rêvions que de belles et nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais, enfin, nous y étions.
— Counënque, ces messieurs voudraient souper
— Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des gens comme ça...
— Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat d'anguilles !
— Ah! si un catigot d'anguilles peut faire leur félicité... Mais, voyez, nous n'avons rien autre.
— Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que le catigot. Entrons, entrons, et vous, maître
Gafet, veuillez bien vous attabler, nous vous en prions, avec nous autres.
— Grand merci! vous êtes bien bons.
Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous entrâmes tous les cinq au cabaret de Trinquetaille.
Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un corroi de mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il y avait une longue table où l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux.
Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, étaient pendus des chasse-mouches (faisceaux de tamaris où viennent se poser les mouches, qu'on prend ensuite avec un sac) , et, vis-à-vis de ces hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une autre table, nous prîmes place sur des bancs.
Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le catigot^ la Counënque, pour nous mettre en appétit, a})porta deux oignons énormes (de ceux de Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage pétri, des olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux de merluche braisée.
— Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria patron Gafet qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin de noces!
— Dame ! repartit la borgne, si vous nous aviez prévenus, nous aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette à la mode des gardiens ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe, messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.
C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu à pareille gogaille de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons épatés, dorés comme un pain de Noël, et hardi! à belles dents, et feuillet à feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant du fromage pétri, tantôt de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le seconder, tous nous faisions notre possible.
Patron Gafet, lui, soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus :
— Çà, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon ? L'oignon fait boire et maintient la soif.
En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos joues une allumette. Puis, arriva le catigot\ où le bâton d'un pâtre se serait tenu droit, — salé comme mer, poivré comme diable...
— Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est prieur !
Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, terminaient leur repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait un grand verre de vin ; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la bouche, tous ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, savoureusement, en claquant des lèvres.
Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci :
Quand notre flotte arrive En rade de Toulon, Nous saluons la ville A grands coups de canon.
Daudet nous dit :
— Tonnerre ! n'allons-nous pas aussi faire craquer la nôtre?
Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la guerre aux Vaudois du Léberon) :
Chevau-léger, mon bon ami, A Lourmarin, l'on s'éventre!
Chevau-léger, mon bon ami, Mon cœur s'évanouit.
Mais les gens de rivière, ne voulant pas ttre en reste, chantèrent lors en chœur :
Les filles de Valence
Ne savent pas faire l'amour :
Celles de la Provence
Le font la nuit, le jour,
— A nous autres, collègues, criâmes-nous aux chanteurs.
Et tous à l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous répliquions superbement :
Les filles d'Avignon Sont comme les melons :
Sur cent cinquante N'y en a pas un de mûr;
La plus galante...
— Chut! nous fit la borg-nesse, car si passait la police, elle vous dresserait « verbal » pour tapage nocturne.
— La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal d'elle.
— Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre où vous inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.
La Counënque apporta le livre, et le gentil secrétaire de M. de Morny écrivit aussitôt de sa plus belle plume :
A. Daudet, secrétaire du président du Sénat;
F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur;
A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape ;
P. Grivolas, maître peintre de l'École d'Avignon,
— Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô Counënque, venait jamais, te chercher noise, que ce
soit commissaire, gendarme ou sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes de mouches sous la moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous écriras à Paris, et, va, moi je me charge de les faire danser.
Nous soldâmes, et, accompagnés de la vénération publique, nous sortîmes tels que des princes qui viennent de se révéler.
Parvenus au marchepied du pont de Trinquetaille :
— Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa l'infatigable et charmant nouvelliste de la Mule du Pape^ les ponts de la Provence ne sont faits que pour ça. . .
Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en chantant :
La farandole de Trinquetaille, Tous les danseurs sont des canailles !
La farandole de Saint- Remy, Une salade de pissenlits!
Tout à coup, — nous arrivions sur le milieu du Rhône, — voici que, dans la pénombre, au-Cievant de nous autres, nous voyons s'avancer une rangée d'Arlésiennes, de délicieuses Arlésiennes, chacune avec son cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des couples qui se
parlaient à voix basse dans la nuitée pacifique, dans le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les barques, c'était vraiment chose suave.
— Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittés.
— Une noce? fit Daudet, qui, avec sa myopie, ne se rendait pas bien compte de cette agitation, une noce arlésienne ! Une noce à la lune ! Une noce en plein Rhône !
Et, pris d'un vertige, notre luron s'élance, saute au cou de la mariée, et en veux-tu des baisers...
Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vîmes en presse, ce fut bien cette foislà... Vingt gars, le poing levé, nous entourent et nous serrent :
— Au Rhône, les marauds!
— Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron Gafet, en refoulant la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire en Trinquetaille, à la santé de l'épousée, et que de reboire nous ferait du mal?
— Vivent les mariés ! nous écriâmes-nous. Et, grâce à la poigne de ce brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa présence d'esprit, les choses en restèrent là.
Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze heures... Et nous dîmes :
— Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.
Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de peupliers qui mène au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu des sépulcres éclairés par la lune et des auges mortuaires alignées sur le sol, voici que, gravement, nous répétions entre nous l'admirable ballade de Camille Reybaud :
Les peupliers du cimetière Ont salué les trépassés.
As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière !
MOI
Des blancs tombeaux du cimetière.
Le couvercle s'est renversé.
As-tu peur des pieux mystères ?
Passe plus loin du cimetière.
Sur le gazon du cimetière Tous les défunts se sont dressés.
TOUS
As-tu peur des pieux mystères ?
Passe plus loin du cimetière.
MOI
Frères muets, au cimetière, Tous les morts se sont embrassés.
TOUS
:res ?
As-tu peur des pieux mystèr»
Passe plus loin du cimetière.
C'est la fête du cimetière, Les morts se mettent à danser.
As-tu peur des pieux mystères ?
Passe plus loin du cimetière.
MOI
La lune est claire : au cimetière, Les vierges cherchent leurs fiancés.
TOUS
As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.
Leurs amoureux, au cimetière, Ne sont plus là, si empressés.
As-tu peur des pieux mystères ?
Passe plus loin du cimetière.
Oh ! ouvrez-moi le cimetière.
Mon amour va les caresser. . .
Le croirez-vous ? Soudain, d'une tombe béante, à trois pas de nous autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, sépulcrale, nous fait entendre ces mots :
— Laissez dormir ceux qui dorment !
36o CHAPITRE XVIII
Nous restâmes pétrifiés, et à l'entour, sous la lune, tout retomba dans le silence.
Mathieu disait doucement à Gri volas :
— As-tu entendu ?
— Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans ce sarcophage .
— Cela? Patron Gafet dit en crevant de rire, c'est un couche-vêtu, un de ces galimands ^ comme nous les nommons en Arles, qui viennent se gîter, la nuit, dans ces auges vides.
Et Daudet :
— Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas été une apparition réelle ! Quelque belle Vestale, qui, à la voix despoèteS; eût interrompu son somme, et, ô mon Gri volas, fût venue t'embrasser!
Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantâmes :
— De l'abbaye passant les portei-, Autour de moi, tu trouverais Des nonnes l'errante cohorte, Car en suaire je serais !
— O Magali, si tu te fais
La pauvre morte, La terre alors je me ferai :
Là je t'aurai.
Là- dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la niain, et nous allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour Avignon.
Sept ans après, hélas! l'année de la catastrophe, je reçus cette lettre :
Paris, 31 décembre 1870.
« Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté un gros tas de baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue provençale ; comme ça je suis assuré que les Barbares, si le ballon leur tombe dans les mains, ne pourront pas lire mon écriture et publier ma lettre dans le Mercure de Soîiabe.
« Il fait froid, il fait noir ; nous mangeons du cheval, du chat, du chameau, de l'hippopotame (ah ! si nous avions les bons oignons, le catigot et le cachât de la Ribote de Trinquetaille !) Les fusils nous brûlent les doigts. Le bois se fait rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien. Les blattes de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les remparts de Paris... Et puis, si Paris est perdu, je connais quelques bons patriotes qui feront voir du chemin à M. de Bismarck dans les petites rues de notre pauvre Capitale.
(( Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers : un pour moi, l'autre pour ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne année, comme toujours, d'aujourd'hui à un an.
« Ton félibre,
« Alphonse DAUDET.
Et puis, on viendra me dire que Daudet n'était pas un excellent Provençal ! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculisé les Tartarin, les Roumestan et les
Tante Portai et tous les imbéciles du pays de Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour cela Tarascon lui garderait rancune ?
Non ! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois.
yì>'^
Les Alpilles. — La chanson de Maillane. — Ma famille, — Maître François, mon père. — Délaïde, ma mère. — Jean du Porc. — L'aïeul Etienne. — La mère-grand Nanon. — La foire de Beaucaire i
L'enfcint de ferme. — La vie rurale. — Mon père à la Révolution. — La bûche bénite. — Les récits de la Noël. — Le capitaine Perrin. — Le maire de Maillane en 1793. — Le jour de l'an 18
A la rencontre des Rois. — La Crèche. — Les sornettes maternelles. — Dame Renaude. — Les hantises de la nuit. — Le cheval de Cambaad. — Les Sorciers. — • Les Matagots. — L'Esprit Fantastique 37
Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu. — La vieille de Papeligosse. — Les bohémiens. — Le tonneau du loup : rêve 53
L'abbaye en ruines. — M. Donnât. — La chapelle dorée. — La Montagnette. — Frère Philippe. — La procession des bouteilles. — Saint Anthime de Graveson. — Le pensionnat en débandade. — Le couvent des Prémontrés 67
L'oncle Bénoni. — La farandole au cimetière. — Le voyage en Avignon. — Avignon il y a cinquante ans. — Le maître de pension. — Le Siège de Caderousse. — La première communion. — Mlle Praxède. — Pèlerinage de Saint-Gent. — Au Collège Royal. — Le poète Jasmin. — La nostalgie de mes quatorze ans 89
CHEZ M. DUPUV
Joseph Ronmanille. — Notre liaison. — Les poètes du « Boui- Abaisso ». — L'épuration de notre langue. — Anselme Mathieu. — L'amour sur les toits. — Les processions avigno- ^naises. — Celle des Pénitents Blancs. — Le sergent Monier. — L'achèvement des études 1 14
Le voyage de Nîmes. — Le Petit Saint-Jean, — Les jardiniers.
— Le Remontrant. — L'explication du baccalauréat. — Le retour aux champs. — Les camarades du village. — Les veillées. — Les notaires de Maillane. — L'oncle Jérôme. . . 130
La vieille Riquelle. — Mon père nous raconte l'ancienne Révolution. — La déesse Raison. — Le père du banquier Millaud.
— Les républicains de Provence. — Le Thym. — Le carnaval. — Les remontrances paternelles. — M. Durand-Maillane. — Les machines agricoles. — Les moissons d'autrefois.
— Les trois beaux moissonneurs 150
Mlle Louise. — L'amour dans les cyprès. — La ville d'Aix. — L'école de droit. — L'ami Mathieu vient me rejoindre. — La blanchisseuse de la Torse. — La baronne idéale. — L'anthologie Les Provençales 174
L'éclosion de Mireille. — L'origine de ce nom. — Le cousin Tourrette. — Le moulin à huile. — Le bûcheron Siboul,
— L'herborisateur Xavier. — Le coup d'État (1851). — L'Excursion dans les astres. — Le congrès des Trouvères : Jean Reboul. — Le Romévage d'Aix : Brizeux, Zola 193
Le groupe avignonais. — La fête de sainte Agathe. — Le père de Roumanille. — Crousillat de Salon. — Le chanoine Aubanel. — La famille Giéra. — Les amours d^Aubanel et de Zani. — Le banquet de Font-Ségugne. — L'institution du Félibrige. — L'oraison de saint Anselme. — Le premier chant des félibres 213
l'almanach provençal
Le bon pèlerin. — Jarjaye au paradis. — La grenouille de Narbonne. — La Montelaise. — L'homme populaire 231
La caravane de Beaucaire, — Le charretier Lamouroux. — Les rouliers de Provence. — Alarde la folle. — La Camargue en pataugeant. — Les filles sur le dos. — La Mecque du golfe. — La descente des châsses. — Le retour par Aigues- Mortes 265
L'adroit laboureur. — Le char de verdure. — La légende de saint Éloi. — L'air de Magali. — La mort de mon père. — Les funérailles. — Le deuil. — Le partage 288
Adolphe Dumas à Maillane. — Sa sœur Laure. — Mon pemier voyage à Paris. — Lecture de Mireille en manuscrit. — La
lettre de Dumas à la Gazette de France. — Ma présentation à Lamartine. — Le quarantième « Entretien de littérature. »> — Ma mère et l'étoile 305
Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas, — L'ascension
et la descente. — Les gendarmes nous arrêtent. — La fête de
Montbrun. — Le devineur de sources. — Le curé de Monieux.
— La Nesque et les Bessons. — Le maire de Méthamis. —
■ Le charron de Venasque 320
LA RIBOTE DE TRI NQ U ETAILLE
Alphonse Daudet dans sa jeunesse. — La descente en Arles, — La Roquette et les Roquettières. — Le patron Gafet. — Le souper chez le Counenc. — Les chansons de table. — Le registre du cabaret. — Le pont de bateaux. — La noce arlésienne. — Le spectre des Aliscamps. — Une lettre de Daudet (pendant le siège de Paris) 342