JEAN-BAPTISTE SAY'! À AUG.-PYR. DE CANDOLLE, À MONTPELLIER
Paris, 12 juin 1814.
Monsieur et bien cher ami,
Votre Théorie élémentaire de la botanique ne vous place pas seulement au premier rang des botanistes où vous étiez déjà par vos autres ouvrages, mais au rang des meilleurs philosophes. Je puis vous certifier qu'après l'avoir lue d’un bout à l’autre et après m'être étonné que vous ayez pu me faire comprendre, à moi ignorant, tant de choses, il m'a semblé y voir un chef-d'œuvre d'analyse et de raisonnement. Ge sera un des caractères de notre âge que cette philosophie appliquée aux sciences, cette vue d'en haut qui permet de saisir, outre leur relation avec les autres branches de nos connaissances, la relation de toutes leurs parties entre elles. La rectification de leur langage, conduisant à la rectification de leurs idées, caractérise aussi leurs progrès modernes. |
Je viens de profiter des circonstances pour mettre au jour la seconde édition de mon Économie politique dont MM. Juillerat et Encontre ont bien voulu se charger de vous porter un exemplaire. C’est un ouvrage tout nouveau, retravaillé pendant onze années, et où je crois avoir fixé les principes de cette science, dont j'ai fait, comme on le doit faire de toutes les sciences, une exposition de faits. Je puis dire : Voilà comment les choses se passent dans ce qui a rapport aux richesses des particuliers et de la Société. Je mets cet ouvrage sous votre protection. C'est vous qui ferez sa fortune dans le midi. Les philosophes accusent un peu les naturalistes et les géomêtres de ne pas croire aux sciences morales et politiques, mais je crois que ce reproche ne pourra bientôt plus s'adresser qu’à la vieille école des savants. La nouvelle sentira que les événements moraux s’enchaînent l'un à l’autre comme les événements physiques ; que
1 Cette lettre est, du côté de J.-B. Say, le pendant de ce que dit mon père (page 124) sur l’analogie de leurs méthodes de raisonnement. Le célèbre économiste avait une logique plus serrée ; le naturaliste, plus d'imagination. En échangeant leurs idées ils les complétaient. (Alph. de C.)
dans les premiers comme dans les seconds, il n'y à point d'effets sans cause; que par conséquent on peut parvenir à assigner ces causes et à produire à volonté tels ou tels e flets.
Il appartient à ceux qui, comme vous, Monsieur et cher ami, joignent de nombreuses connaissances à un solide jugement, et à une grande aptitude à la réflexion, d’être l'appui d’une doctrine d’où l’on peut attendre quelque amélioration dans l’ordre social. On prétend que l’homme ne vaut pas la peine qu'on l'éclaire ; mais c’est une pétition de principes : c’est parce qu'on n'en prend pas la peine qu'il ne vaut pas mieux. Et cependant on finit par rendre justice à ceux qui marchent en avant de leur siécle ; on suit enfin à force de broncher les routes qu'ils ont indiquées et on les proclame de grands hommes. À la vérité il est souvent un peu tard pour qu'ils en jouissent, mais ils attrapent toujours par-ci par-là quelques bons moments. C’en sera un três-bon pour moi si vous prenez la peine de me parcourir. Cette édition est infiniment plus que l’autre digne de votre attention. Elle classera beaucoup d'idées que vous avez sans doute déjà, et j'ose dire qu’elle vous en découvrira quelques-unes. obtiens ici une approbation bien flatteuse de tous ceux dont l'approbation a quelque prix.
Du reste, si vous me demandez comment va le monde, je vous repondrai que nous sommes délivrés du cauchemar ! ; mais voilà tout. J’ai tort, nous y avons gagné des processions.
Je vous prie, etc.
L'ARCHITRÉSORIER DE L'EMPIRE, DUC DE PLAISANCE, GRAND MAITRE DE L'UNIVERSITÉ, ETC., À M. DE CANDOLLE, PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE MONTPELLIER.
Paris, 27 mai 1815.
Monsieur,
La connaissance que j'ai de votre mérite, m'a déterminé à faire choix de vous pour le Rectorat de l'Académie de Montpellier. Je vous adresse une ampliation, etc...
Joss Je connais trop bien aussi votre sagesse pour craindre que la différence de communion existant entre vous et le plus grand nombre des fonctionnaires de votre Académie puisse jamais donner lieu à aucune désunion
1 J.-B. Say avait beaucoup de cauchemars. Jai cru d’abord que c'était celui de la guerre ; mais non, car sa lettre est datée de six jours avant Waterloo ; ce doit être le cauchemar des Bourbons. (Alph. de C.)
préjudiciable aux intérêts qui vous sont confiés. Vous sentez aussi bien que moi combien il est important de maintenir un parfait accord et une confiance réciproque parmi tous les hommes associés à vos travaux. de vous recommande à cet égard une précaution particulière, que je crois in dispensable et dont vous saurez apprécier le motif: c'est de n’exercer jamais que par des intermédiaires votre surveillance rectorale sur les Ecoles ecclésiastiques '.
Recevez, Monsieur le Recteur, etc.