SOCIÉTÉ D'ENCOURAGEMENT
De retour à Paris, je trouvai qu’une idée mise en avant par moi l’année précédente dans la Société philanthropique avait prospéré depuis que cette réunion, d’abord si modeste et toute vouée aux soupes économiques, avait pris un but plus général. J'avais cherché à attirer son attention sur les causes de la pauvreté, et J'avais essayé de montrer toute Putilité qui résulterait d’encouragements pécuniaires aecordés avec discernement aux industriels. Je lus à ce sujet un mémoire dans une des séances : je fis comprendre que ce but était trop vaste pour être lié au nôtre, et exigeait une société particulière. La Société philanthropique, entrant dans mes idées, décida d'adresser copie de mon mémoire au ministre de l’Intérieur, en lappuyant d'une recommandation. Le ministre était alors M. Chaptal qui, par ses antécédents et ses connaissances, était très-porté à ce genre d’encouragements. Il recommanda l'affaire à quelques-uns des chefs de ses bureaux, et on forma à cette occasion un
petit comité préparatoire composé de MM. Huzard, de Gérando, Costaz, Delessert et moi. Nous nous réunimes une ou deux fois chez Delessert pour poser quelques bases, puis ce comité chargea M. Costaz et moi de la rédaction d’un projet de règlement. Costaz, à son tour, me chargea de rédiger un plan. Je m'en acquittai, en ayant principalement dans l'esprit celui qu'avait alors la Société des arts de Genève, mais en l’agrandissant pour l'adapter à la France, et en le mariant, pour ainsi dire, avec les bases de celui de la Société philanthropique. M. Costaz admit mon projet presque de confiance, et lorsqu'il fut présenté au comité préparatoire, j'eus le plaisir de l’y voir fort goûté et admis sans changement. Le ministre l’approuva aussi, et nous publiâmes alors le projet de la Société pour l’encouragement de industrie nationale’. J'ai eu le plaisir de voir que la part à la formation de cette société que je viens de mentionner n'était pas oubliée. Longtemps après, dans une course faite à Paris, en 1833, j'assistai comme visitant à une séance de la société. On me fit placer à côté du président, et on rappela de la manière la plus obligeante mon titre de fondateur. Nous eûmes très-vite une foule de souscripteurs. Nous dressâmes une liste du premier comité à élire, qui fut admise sans restriction par la première assemblée générale, sous la présidence du préfet de police, M. Frochot, et j'eus ainsi le plaisir de penser qu’à vingt-quatre ans j'avais contribué à fonder, dans la capitale de la France, deux sociétés qui ont eu une influence considérable sur le sort des pauvres et sur celui des industriels. Peu de gens ont connu toute la part que jy avais eue. J’y pensais à peine, car, Je le répète, je me livrais à ces travaux comme à une sorte de compensation de ce que l'étude théorique de la botanique
* D’après ces détails, il ne faut pas s’étonner si la Société d’encouragement à encore une organisation analogue à celle qu'avait la Société des Arts de Genève avant 1820 : division en comités, membres effectifs des comités et membres simplement souscripteurs, ete. (Alph. de C.)
ne me paraissait pas assez applicable au bien-être actuel de mes contemporains. En remplissant ce genre de devoir vis-à-vis d'eux, je satisfaisais à ma propre conscience, et je retournais ensuite à mes occupations favorites avec une nouvelle ardeur. J’ai fait pendant quelques années partie du comité de la société d'encouragement.
Nous construisimes à cette époque, Delessert et moi, une machine destinée à conserver longtemps de l’eau chaude, et nous parvinmes, en enveloppant un vase de tissus peu conducteurs, à y renfermer de l’eau bouillante qui, trois jours après, était encore à 50 degrés. Nous nous occupâmes beaucoup de l'amélioration des poêles et des moyens populaires de chauffage, et nous recevions tous les jours quelque invention à ce sujet. J’eus dès lors occasion de voir (et je lai souvent vérifié depuis) que la multiplicité des petites inventions modernes et leur apparence de diversité exagérée par les fabricants, sont au nombre des causes qui retardent le plus leur diffusion. Quand le public voit qu’on lui propose vingt formes de poëles ou de fourneaux, ne sachant laquelle choisir et craignant que dès le lendemain on en annonce une meilleure, il garde son poêle ou son fourneau de vieille fabrique. Cette considération rend compte de la permanence des vieux usages populaires, qui semble en opposition avec la multiplicité des inventions modernes. Elle m'a guidé utilement dans la suite lorsque j'ai voulu influer sur certaines pratiques populaires.
Ce que j'ai fait de plus utile, comme membre de la société d'encouragement, ce fut d'y proposer la publication du bulletin de ses travaux. Je fus même de la première commission qui en fixa le plan et la marche, mais dès qu'il fut organisé, je regardai mon action comme terminée, et me déchargeai de ce soin pour retourner à ma chère botanique, objet constant et perpétuel de mon affection.