‹ Mémoires et souvenirs de Augustin-Pyramus de CandolleChapitre 58 sur 152 · RELATIONS AVEC M. CORREA · texte numérisé non relu

RELATIONS AVEC M. CORREA

Ce goût de la haute botanique contribua à me lier avec un homme fort remarquable sous ce rapport et sous plusieurs autres, M. Correa de Serra : une amitié assez in-

time s'établit promptement entre nous, malgré la différence d’âges, et je puis d'autant mieux me permettre d'en parler en détail que la conversation de cet homme supérieur est une de celles qui ont le plus contribué à développer mon intelligence.

Joseph Correa de Serra était alors un homme de cinquante-cimq à soixante ans; il était Portugais et issu d’une famille ancienne qui à produit plusieurs hommes de lettres. Il avait fait ses études à l’université de Coimbre et de là avait été envoyé au collége de la Sapience à Rome, où il avait fait pendant douze ans des études de théologie, mais d'où il était sorti sachant une foule d’autres choses. A son retour en Portugal, il fut nommé gouverneur du prince héréditaire, secrétaire de l’Académie des sciences, etc., et devint l’un des hommes les plus influents, tant par son esprit que par son crédit sur son élève; on croyait généralement que le prince devant être roi à sa majorité, puisque sa mère m'était que régente, Correa deviendrait ministre, et que son premier acte serait de renverser l’inquisition ; mais le prince mourut la veille, pour ainsi dire, de sa majorité, et Correa resta en butte à la haine des jaloux et des prêtres. Au bout de quelques temps il obtint la permission d’aller en

Angleterre, où 1l vécut dans la société des savants réunis chez sir Joseph Banks'; de là il vint se fixer à Paris où il vivait aussi dans la société des savants et des gens de lettres, et où 1l montra le plus noble caractère lorsque Bonaparte, en s'emparant du Portugal, le priva de toutes ses ressources. Il était doué d’une singulière faculté de tout savoir sans avoir jamais l'air de travailler : il n’y a que les méridionaux qui sachent allier une grande facilité avec une profonde paresse. Celle-ci l’a empêché de publier autre chose que de petites dissertations fort inférieures à son talent; mais

* Robert Brown était du nombre. Ne serait-ce point de lui que venaient certaines idées nouvelles et profondes attribuées par mon père à Correa ?

c'était dans la conversation que toutes ses connaissances. toutes ses vues ingénieuses se développaient avec grâce.

Dans ce temps-là, Huüumboldt et Cuvier venaient souvent chez moi et il m'arrivait de temps en temps de les réunir avec Correa. Quoique la réputation des deux premiers soit à juste titre, d’après leurs travaux, bien plus grande que celle du dernier, cependant Correa avait toujours de l’avantage sur eux, et ce n'était pas l’une des parties les moins piquantes de ces petits dîners de causeries que l'espèce de crainte et de déférence que Cuvier et Humboldt paraissaient avoir en énonçant leurs opinions devant Correa qui, parfois, avec la grâce et la malice d’un chat, savait en découvrir à l'instant les côtés faibles. Comme les deux autres, il savait également toutes les sciences historiques et naturelles, et employait ses vastes connaissances avec une logique sévère et une rare sagacité. Il venait souvent passer des heures dans mon herbier, et les aperçus fins et ingénieux qu'il m'indiquait rapidement à la première vue de plantes étrangères, que souvent il ne connaissait pas même, ont beaucoup contribué à m’apprendre l’art d'observer et surtout de combiner mes observations en botanique. À tant de talents il joignait une âme élevée et un cœur dévoué à l'amitié. Ce fut un vif chagrin pour moi de le voir, âgé de plus de soixante ans, quitter l’Europe pour rejoindre au Brésil le roi qui l'avait persécuté, mais dont il avait oublié tous les torts dès qu'il avait vu malheureux. Correa est mort ambassadeur aux États-Unis. Je l'ai pleuré comme un excellent ami et comme un homme d’un rare talent.

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