‹ Mémoires et souvenirs de Augustin-Pyramus de CandolleChapitre 67 sur 152 · ÉTABLISSEMENT A MONTPELLIER · texte numérisé non relu

ÉTABLISSEMENT A MONTPELLIER

Mon séjour à Montpellier, vu de la distance de plus de deux cents lieues et après une vie active, me semble comme un jour dans ma carrière. J’ai quelque peine à en tracer les phases dans mon souvenir. Il pourrait bien m’arriver, par conséquent, de faire dans mon récit quelques transpositions d’époques; mais comme fort heureusement je ne suis pas un personnage historique, et que peut-être personne ne lira ce que j'écris, ces légères erreurs, s’il y en a, n’auront aucune conséquence.

Mon arrivée à Montpellier, à la fin de mars 1808, est

une époque assez importante dans ma carrière. Jusqu’alors

J'avais vécu à Paris sans état fixe et avec les habitudes d’un commençant ; je n'étais dans le monde et dans les sciences qu'un jeune homme que l’on recevait avec bienveillance, mais que son peu de fortune et sa privation de carrière positive rendaient un peu dépendant des uns et isolé des autres. Je commençai. en arrivant à Montpellier, à m’apercevoir des indices d’une autre existence. Le jour même de mon arrivée tous mes collègues vinrent me faire des visites très-aimables, les employés du Jardin vinrent prendre mes ordres, le préfet vint lui-même m'engager à diner chez lui. La plupart des amis et parents de M. Chaptal me firent des

avances, et les familles protestantes, qui me connaissaient de nom par leurs relations avec Genève, m’accueilirent avec une bonté parfaite. Je fus, je l’avoue, extrêmement sensible à cette réception, et une impression très-favorable se fit dès cé moment dans mon esprit, je dirai presque dans mon cœur.

À peine arrivé, j'annonçai au doyen de l’École, M. Dumas, mon Gésir d'accélérer mon cours, afin d'aller faire ensuite mon voyage botanique. Il fallut procéder de suite à mon installation. Elle fut fixée à peu de jours de distance, et Dumas ne me communiqua que la veille le discours auquel je devais répondre. Ce soir-là je n’étais pas en train d'écrire, et je me couchai sans avoir rien rédigé d’un discours que je devais prononcer en grand public le lendemain à dix heures. Ma femme en était toute troublée ; je dormis bien : je me levai à huit heures ; à dix heures le discours était fait. Il était court et eut assez de succès. Lorsque je le vis quelques jours, après inséré en entier et à mon insu dans le Moniteur, j'eus quelques regrets de l'avoir traité avec tant de légèreté. Je réparai cette brièveté l’année suivante à la rentrée de l’École, après les vacances. Je prononçai l'éloge de mon prédécesseur, Auguste Broussonet, homme pour lequel j'avais eu de l'amitié, et dont la vie un peu aventureuse et la fin extraordinaire étaient propres à ce genre de composition.

Son frère, Victor Broussonet, mon collègue à l'École de médecine, fut un de ceux qui me furent le plus utiles à mon arrivée ; lui et sa femme nous firent préparer notre appartement et nous aidèrent avec bonté dans tous les sois matériels qu'exigeait l'établissement d’un ménage. Broussonet nous rendit aussi un service essentiel, comme médecin, en rétablissant la santé d’Alphonse, que la fatigue du voyage et le changement de climat faisaient dépérir à vue d'œil. Nous avions encore dans la maison un abbé Durand (ancien compagnon de voyage de Broussonet, et conserva-

teur des collections du Jardin), qui à notre arrivée chercha à nous être utile et s'était établi notre familier. Enfin, l’un de mes collègues, M. Prunelle, ami de MM. Chaptal et Berthollet, et qu'à ce titre je connaissais un peu plus que les autres, venait aussi sans cesse chez moi. Ma femme. accoutumée à la vie des femmes de Paris qui reçoivent tous les soirs et sortent rarement, s’'accommodait de cette société incohérente dont je voyais déjà les inconvénients ; mais dans ce premier séjour, qui devait être très-court, je ne cherchaï pas à l’en détourner.

Je commençai mon cours dès le lendemain de mon installation. J’avais pensé que, puisque les élèves restaient quatre ans dans École, je devais combiner mes leçons de manière à faire alternativement un cours d’organographie et de phy= siologie, terminé par un aperçu sommaire de classification, et un cours d'histoire des familles, précédé par un aperçu très-abrégé de la structure des organes. Je commençait par le premier de ces cours qui était neuf à Montpellier, où les leçons de botanique avaient toujours été réduites à la démonstration des plantes. Il eut un grand succès parmi les quatre à cinq cents élèves qui le suivaient, soit par la nouveauté des idées, soit parce que j'improvisais, tandis que jusqu'alors tous les cours étaient lus. Le succès de limprovisation fut tel dans l'École, qu’en peu d'années les autres professeurs furent obligés d'adopter cette méthode; sous peine de perdre leurs auditeurs. Je faisais une leçon tous les jours et le dimanche je menais les jeunes gens her= boriser à la campagne. Aïnsi, en deux mois, je me trouvai avoir achevé mon cours et je pus me préparer pour mon voyage.

Mon père, quoique déjà âgé de soixante-douze ans, voulut voir mon établissement et vint me faire une visite à laquelle je fus profondément sensible. Il avait été à Montpellier cinquante ans auparavant, et se rappelait l’époque où l’on ne parlait que patois dans toutes les sociétés ; mais il trouvait

la ville bien changée sous ce rapport, et parut heureux de me sentir placé comme je létais, dans un poste honorable et paisible, avec un bon logement, un beau jardin et un traitement sufhisant pour vivre. Il se chargea de conduire chez lui, à Genève, ma femme et mon enfant, et le 127 juin je partis pour l’Italie accompagné d’un jeune jardinier nommé Sieulle, qui devait m'aider à recueillir des plantes pour les Jardins de Paris et Montpellier.

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