‹ MémoiresChapitre 12 sur 40 · JEAN 6RI · texte numérisé non relu

JEAN 6RI

Chose étrange, c'étaient, à part moi, les bons, les forts nageurs qui avaient disparu; sans doute» se confiant dans leur habileté, avait-ils négligé de s'emparer des débris flottants, et avaient-ils espéré se soutenir sur Teau sans ce secours, tandis qu'au contraire, parmi ceux que je retrouvais sains et saufs autour de moi, étaient quelques jeunes Américains que j'avais vus embarrassés pour traverser un bras de rivière de dix pieds de large.

Cela me paraissait incroyable, et cependant c'était la vérité.

Le monde me semblait un désert.

Je m'assis sur la plage, je laissai tomber ma tête dans mes mains, et je crois que je pleurai.

Au milieu de mon atonie une plainte pénétra jusqu'à moi.

Je me rappelai alors que, quoique ces hommes me fussent inconnus, presque étrangers, *— puisque j'étais leur chef dans le combat ou le naufrage, — je devais être leur père dan.^ Ja détresse.

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«M MÉMOinES

Je relevai la tête.

— Qu'y a-t-il, dem^odfti-je, et qui se plaint? Deux ou trois bouches grelottantes répondirent :

— J'ai froid.

Mors, moi qui n'y avais point pensé jusque-là, je sentis aussi que j'avais froid.

Je me levai, je me secouai, quelques-uns de mes compagnons étaient déjà engourdis et assis ou couchés pour ne plus se relever.

Je les tirai par le bras.

. Trois ou quatre étaient dans cette période de torpeur qd tkii préférer la langueur de la mort à la souffrance du mouvement.

J'appelai à mon aide les plus vigoureux, je forçai ceux qui étaient engourdis k se lever, j'en pris un par la main, je dis à ceux qui n'avaient pas encore perdu leurs forces d'en faire autant, et je leur criai :

— Courons!

En même temps. Je donnai l'exemple.

Ce fut d'abord une difficulté, je dirai plus, une douleur Irès^ande que d'être obligés de faire jouer nos articulations roidies; mais peu à peu nos membres retrouvèrent leur élasticité.

^ Nous nous livrâmes pendant une heure à peu près à cetexerciee; aubout d'une heure, notre sang réchauffé avait repris sa circulation dans nos veines.

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DE J. QAUIDALDI 147

Noaa nous étions livrés à cotte gymnastique près du fleuve TAserigua, qui court parall^ement à la mer pour s'y jeter à un demi-mille de distance de l'endroit où nous étions ; nous remontâmes la rive droite du fleuve, et à quatre milles environ de notre point de départ, nous trouvâmes une estancla, et dans cette estancia Thospitalité qui demeure éternellement assise k la porte d'une maison améri* caine.

Notre second bâtiment, eommandé par Origgs, et nommé k Sileal, quoique à peine plus grand que le BuhPurdùj mais de construction différente, put lutter contre la tempête, la braver, et poursuivre victo<rieusement son chemin.

U faut dire aussi que Origga était un excellent marin.

J^éoris au Jour le jour, obligé de quitter demain peut-être l'asile oà Je me repose aujourd'hui, «»• je ue sais paa si j'aurai plus tard Iç temps de dire de cet excellent et valeureux jeune homme tout le bien que j'en pense; je vais donc, puisque son nom fie trouve sous ma plume, payer le tribut que je dois è sa mémoire.

Pauvre Griggsl j'ai à pmne dit un mot de lui, et cependant où ai-je rencontré jamais un homme d'un plus admirable courage et d'un plus charmant

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caractère? — Né d'une riche famille, il était venu offrir son or, son génie et son sang à la république naissante, et il luiadonné tout ce qu'il lui avait offert. — Un jour arriva une lettre de ses parents de TAmérique du Nord l'invitant à venir recueillir un colossal héritage; mais il avait déjà recueilli le plus bel héritage qui soit réservé à Thomme de convie-* tion et de foi, — la palme du martyre, — il était mort pour un peuple infortuné, mais généreux et vaillant* Et moi qui ai vu tant de glorieuses morts, j'avais vu le corps de mon pauvre ami séparé en deux comme le tronc d'un chêne par la hache du bûcheron; le buste était resté debout sur le pont do la Cassapara, avec son visage intrépide, encore empourpré de la flamme du combat, mais les membres fracassés et détachés du corps étaient épars autour de lui; un coup de canon chargé à mitraiHe l'avait frappé à vingt pas, et il se présenta à moi mutilé ainsi, le jour où moi et un compagnon, mettant le feu à la flottille, par ordre du général Canavarro, je montai sur le navire de 6riggs,qui venait d'être littéralement foudroyé par l'escadre ennemie. 0 liberté I liberté ! quelle reine de la terre peul se vanter d'avoir à sa suite le cortège de héros que tu as au ciel ! %

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DE J. 6ARIBALDI 149

6AIKTE CATHERINE*

La partie de la province de Sainte-Catherine, où nous naufrageâmes, s'était heureusement soulevée contre l'empereur à la nouvelle de l'approche des forces républicaines ; au lien de trouver des ennemis, nous trouvâmes donc des alliés; au lieu d'être combattus, nous fûmes fêtés ; nous eûmes donc à Tintant même à' notre disposition tous les moyens de transport que pouvaient nous offrir les pauvres habitants à qpi nous avions demandé l'hospitalité.

Le capitaine Baldonino me fit présenter son cheval, et nous nous mîmes immédiatement en marche pour rejoindre l'avant-garde du général Ganavarro, commandée par le colonel Texeira, qui se portait aussi rapidement que possible sur la lagune de Sainte-Catherine, dans l'espérance de la surprendre ^

Je dois avouer que nous n'eûmes pas grand mal

1. Cette province de Sainte-Catherine est celle qui fut donnée en dot par l'empereur du Brésil à sa seur, lorsqu'elle épousa le prince de Joinville.

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à nous emparer de la petite ville qui commande la lagune, et qui lui a empranté son nom. La garnison battit précipitamlûfeût en retraite, et trois petits navires de guerre se rendirent après un faible combat ; je passai avet mes naufragés à bord de la goélette Itapanka^ armée de sept pièces de canon.

Pendant les premiers jours de cett« occupation, la fortune semblait avoir fait un pacte avec les ré* publicains : ne croyant point à une invasion si su* bite, dont ils n'avaient que de vagues nouvelles, les impériaux avaient ordonné de fournir la laguud d'armes, de munitions et de soldats; or» armeSf munitions, soldats, arrivèrent quand nous étions déjà maîtres de la ville, et, par conséquent, tombé"* rent dans nos mains, sans aucune peine de notro part; quant aux habitants, ils nous accueillimnt comme des frères et comme des libérateurs^ titr4» que nous ne sûmes point justifier pendant notre séjour au milieu de cette population amie.

Canavarro établit 6on quartier général dans la ville de la lagune, baptisée par les républicains Giuliana, parce qu'ils y étaient entrés pendant le mois de juillet. Il promit l'érection d'un gouvernement provincial, duquel fut premier président un prêtre vénérable et qui exerçait un grand prestige surtout ce peuple i Rossetti, avec le tike de secrétaire du

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DE J. GARIBALDI iSl

gouvernement, en fut véritablement Tâme; il est vrai que Rossetti était taillé pour tous les emplois.

Tout marchait donc à merveille : le colonel Texeira, avec sa brave colonne d'avant-garde, avait poursuin les enaemis jusq[a'à les fbi'cei* de s'enfermer dans la capitale de la provitice^ et 6*étail emparé de 1a majeure partie du pays; de tous les t^ tés, nous étions reçus à bras ouverts, et nous recueillions bon nombre de déserteurs impéria\îx.

De magnifiques projets étaient f^iU pat le gêné-* rai Canavarro, loyal soldai s'il en flil : rude en ap^ potence, excellent aU fond, il avait Thabitude de de dire que de cette lagune de Saitite^Catherine, sortirait l'hydre q;ui dévorerait Tempire, et peut^ être eût^il dit vrai) si Ton eût poutvu à cette expédition avec plus de jugement et de prévoyance; mais nos orgueilleuses &çons vis-à-vis des habi» tants et l'insuffisance des moyens» firent perdre le fruit de cette brillante campagne.

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