I. Baroerin, neveu du pape Urbain VIII
Année 1645. 227
mettroit au château Saint-Ange, qui est comme la Bastille à Paris. Mon ami me prit à part pour m'engager à me retirer promptement, puisque, si l'on me connoissoit, je serois arrêté comme lui. J'en faisois difficulté, tant j'étois touché de son malheur; mais le lieutenant du Barigello me fit sortir.
J'allai chez le duc de Bouillon lui donner avis de cet accident; il en témoigna beaucoup de déplaisir, et dit que j'avois trop hasardé , puisqu'assurément j'eusse été arrêté si l'on eût su mon nom, et qu'il me conseilloit de prendre garde à moi, m'offrant tout ce qui dépendoit de lui. Je me retirai à mon logis , quoique je n'y crusse pas grande sûreté; mais Beaupuis m'ayant prié en le quittant de mettre à couvert ses hardes et huit cents pistoles en or qu'il avoit, je voulus satisfaire à son désir. Je me saisis de l'argent et de l'équipage, que je portai le lendemain au duc de Bouillon, qui eut la bonté de s'en charger et de me bailler un reçu. Je fus prier le cardinal de Médicis de solliciter la sortie de Beaupuis. Il me
dit , en se montrant touché de son malheur, aue ... . . . . '
des sollicitations si promptes seroient inutiles; que l'on n'alloit pas si vite à Rome , et que quand il en seroit temps il s'emploieroit de la bonne sorte. Je vis les cardinaux François et Antoine Barberin ', qui me dirent la même chose. Voyant que je ne pouvois rien faire pour la liberté de mon ami, j'employai le crédit des mêmes cardi-
1. Neveux du pape Urbain VIII. Us ne tardèrent pas à être disgraciés , et ils furent contraints de se réfugier en France , où le second devint archevêque de Reims et grand aumônier de France.
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naux pour lui faire donner son valet-de-chambre et lui procurer un bon traitement au château Saint-Ange, où on l'avoit mis dès le matin. Je retournai chez le duc de Bouillon, qui me représenta qu'après avoir fait tout ce qui se pouvoit pour le prisonnier, et même trop hasardé dans la situation inquiétante oij je me trouvois personnellement , il étoit d'avis que je sortisse de Rome avant que l'on sût mon nom. J'en fis quelque difficulté; mais sur ce qu'il repartit que, si j'étois pris, le duc de Vendôme diroit peut-être que je l'avois voulu être, je me résolus à partir.
Le duc de Bouillon me procura le soir des chevaux de poste, comme pour courre de sa part, et je m'en allai droit à Florence le plus vite que je pus, pour avertir le duc de Vendôme de l'accident de Beaupuis, et l'exciter à faire solliciter le Grand-Duc en sa faveur. lime reçut assez civilement, parut fâché de la prison de mon ami, et fit agir le Grand- Duc et les amis qu'il avoit en Italie; mais cela n'a pas empêché le pauvre Beaupuis de rester au château Saint-Ange jusqu'après l'évasion du duc de Beaufort du donjon de Vincennes. Beaupuis sortit alors l'esprit un peu aliéné; de sorte que son père le retira chez lui en Gascogne, sans qu'il ait paru dans le monde depuis '.
Je restai en Italie jusque vers la fin de l'été, espérant toujours la liberté de mon ami; mais
I . Le duc de Beaufort se souvint de lui en 1 649 , pendant les négociations de la paix de Saint-Germain. Il demanda « le retour de Beaupuis, et son rétablissement dans ses charges. » Demandes des princes et seigneurs qui ont pris les armes avec le parlement et peuple de Paris.
voyant que c'étoit inutilement, je fus prendre congé du duc de Vendôme, lui disant que j'ailois chercher à me consoler en changeant de pays. Il me dit adieu fort obligeamment, sans s'opposer à mon dessein. Je m'embarquai à Livourne, et vins par mer à Marseille. Si Beauregard eût fait comme moi, ainsi que je le lui conseillai, il se fût épargné le déplaisir qu'il essuya depuis, d'être forcé par les mauvais traitemens du Duc, son maître, de se donner au cardinal Mazarin, son ennemi, auprès duquel il est mort blâmé de plusieurs, quoiqu'injustement, et, si je ne me trompe, peu satisfait en lui-même. Cela me fait croire que jamais homme prudent ne demeurera avec un maître ou un supérieur duquel il a la conviction d'être haï, étant certain qu'il ne lui en peut arriver que des déplaisirs sensibles ou des accidens sans remède.
De Marseille, je m'en vins par la Provence à Orange , Lyon et Roanne , où je me mis sur la rivière de Loire jusqu'à Orléans; de là, prenant la traverse, je me rendis à Vert, chez mon frère le bénéficier, en résolution de regagner l'île de Jersei, afin que mon retour en ce lieu écarté fit connoître à tout le monde que les seuls mauvais traitemens du duc de Vendôme m'avoient fait revenir. Après avoir été deux jours avec ma mère et mes proches, j'en allai passer quatre ou cinq chez le sieur de Vacueil , mon beau-frère , où je retrouvai Magdelaine de Martinville, à laquelle j'avois souvent écrit pendant mon absence et reçu beaucoup de ses lettres. Nous étions l'un et l'autre dans les mêmes sentim.ens qu'en nous quittant. Nous souhaitions nous marier, mais
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deux obstacles s'y opposoient : l'un , ma situation embarrassante ; l'autre , le peu de bien que nous avions tous deux. Je dis à mademoiselle de Martinville que je m'allois encore retirer pour quelque temps à l'île de Jersei , et que quand l'affaire du duc de Beaufort, dont l'on ne parloit plus , auroit encore un peu vieilli , je reviendrois voir si nous pourrions achever la nôtre. Je partis avec ce dessein et me rendis par la Basse- Normandie à Jersei, où, après un voyage de onze cents lieues, je retrouvai Brillet et les autres que j'y avois laissés.
Au bout de trois mois, nous eûmes avis que le cardinal Mazarin , ayant découvert notre retraite, cherchoit les voies de nous y faire prendre. La crainte qu'il n'en vint à bout par le moyen de la reine d'Angleterre, qui s'étoit réfugiée à Paris et avoit besoin de sa faveur, nous fit consulter ensemble sur le meilleur parti à suivre. Nous résolûmes de sortir de l'ile pour chercher notre sûreté chacun en particulier, ce que nous exécutâmes. Nous étant séparés, je résolus de m'aller renfermer chez le sieur de Vacueil, et de m'y tenir tant que j'y pourrois rester sans péril. Je m'y rendis seul et de nuit. Peu après mon valet de chambre y vint aussi sous un prétexte plausible, et j'y passai les années 1646 et 1647 tout entières, sans que les domestiques du logis , à la réserve d'une servante très-fidèle , le sussent, en sorte que j'y étois fort sûrement.
Je ne songeois plus qu'à acheminer mon mariage. Je voyois bien que nous n'étions pas dans la saison de l'achever, mais je cherchois les moyens de le conclure avec le temps. Ce qui
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me peinoit le plus étoit l'assurance que , quoique mon dessein fût raisonnable, il seroit peu approuvé, tant il étoit éloigné de la pratique ordinaire du monde. Je savois que les mariages ne se font que par deux considérations, qui sont lamour et l'intérêt ou tous les deux ensemble ; que ceux qui se font par amour sont presque toujours blâmés avec justice, la fm n'en étant le plus souvent guère heureuse, et que pour les autres, quoique la satisfaction n'en soit la plupart du temps qu'apparente, ils ont ordinairement l'approbation générale. Je voulois prendre une route toute contraire à la commune, puisque je ne me fondois que sur l'humeur, la vertu, et la bonne naissance, qui sont choses où personne ne s'attache. Je jugeois que l'on diroit que quand même il seroit raisonnable à un autre de se marier pour ces trois raisons, cela étoit ridicule à un homme qui n'avoit pas le bien nécessaire pour faire un choix si désintéressé; qu'après avoir paru si ambitieux et n'avoir eu pensée que pour deux filles, dont l'une avoit douze fois plus de fortune que celle que je voulois épouser et l'autre six, c'étoit sans motif apparent trop diminuer mes prétentions. Ce qui m'embarrassoit le plus, est qu'ayant jusques-là affecté de ne rien faire qui ne fût approuvé de tout le monde, je trouvois fâcheux de prendre un autre chemin; mais après avoir pesé toutes ces raisons, je considérois qu'il y a de la folie de préférer l'approbation d'autrui à notre satisfaction particulière, quand elle ne choque point les bons principes ; que je ne pouvois être blâmé des sages, de préférer à l'intérêt la vertu et la rai-
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son ; que c'est en ces matières seules qu'il est permis de s'éloigner de Tusage, et que je ne devois pas renoncer à un bien solide pour suivre une opinion vulgaire. Je jugeois d'ailleurs qu'avec ce que nous possédions tous deux et l'argent que j'avois en bourse, nous pourrions vivre selon notre condition. J'étois assuré que nous étions gens à nous régler, et que cette règle ne seroit honteuse ni à nous ni à nos proches. Outre cela, je croyois comme je fais encore, que Dieu m'avoit inspiré ce dessein, et quoique je ne vécusse pas assez irréprochablement pour espérer un soin particulier de sa providence, je ne laissai pas de m'y confier entièrement, et je puis dire qu'elle m'a jusqu'à présent assisté audelà de mon espérance, m'ayant toujours depuis envoyé de temps en temps des choses que je ne pouvois prévoir, et qui m'ont fait subsister plus honorablement qu'aucun de mes voisins, quoique leur bien soit fort au-dessus du mien. Au reste, j'avoue que sans la ferme croyance que Dieu vouloit que j'achevasse mon dessein, je ne l'eusse jamais exécuté '.
Après avoir examiné toutes choses à loisir et sans nulle passion, je proposai l'affaire à ma sœur de Vacueil. Je crois qu'elle en souhaita l'accomplissement, mais la crainte que le sieur du Parc , mon oncle , ma mère et mes frères ne fussent de contraire sentiment l'engagea à m'en dissuader. Néanmoins elle me promit d'en parler
I . Il peut être curieux de lire à cette occasion le septième des Entretiens sur divers sujets d'histoire, de politique et de morale. On y trouvera avec plus de développement les idéeiprincipales de ce passage des Mémoires.
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au sieur du Parc et à mon frère le bénéficier, qui vinrent chez elle peu de temps après , ce qu'elle exécuta; mais dans l'appréhension qu'ils ne crussent qu'elle contribuoit à ma résolution , elle leur en parla comme la désapprouvant : ils furent de même avis, et la chargèrent de m'exhorter à changer une pensée qui alloit à mon entière ruine; mais moi, qui ne m'étois pas décidé légèrement, je la priai de les assurer que c'étoit une chose entièrement résolue , et que je promettois seulement de ne point l'achever qu'ils ne l'approuvassent. L'affaire demeura en cet état, mademoiselle de Martinville et moi nous étant promis de nous marier sitôt que mes embarras le permettroient, ce que je fis approuver à ma mère et à tous ses parents, qui témoignèrent le souhaiter ardemment, d'autant qu'ils connurent qu'il seroit inutile de m'en dissuader. Pendant les deux années que je restai enfermé, je me fortifiai toujours dans ma résolution par la connoissance entière que j'eus des bonnes qualités et des vertus de celle avec qui j'étois continuellement. Durant ce temps je lisois, ou étois en conversation avec les gens de la famille , consistant en cinq ou six personnes. J'allois tous les six mois me cacher quelque temps chez mon frère le bénéficier, où je voyois la plupart de mes proches. Je recevois toujours mes deux mille francs de la maison de Vendôme, sans qu'ils sussent où j'étois.
Mon beau-frère de \'acueil étant mort en 1 647, dans le logis où j'étois réfugié , je résolus , voyant l'affaire du duc de Beaufort oubliée, d'acheter une terre dans une autre partie de la province »
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€î de me marier. Le sieur du Parc, ma mère et mes frères approuvèrent cet arrangement. Nous fûmes chez le sieur de Martinville faire le mariage, qui s'acheva le 7 janvier 1648. En même temps j'achetai du sieur de Campion de Montpoignant '■, mon cousin-germain, la terre du Boscferei, près d'Elbeuf, lieu de ma naissance et notre première demeure , que mon frère aîné lui avoit vendue pour en acheter une autre dans le pays de sa femme ^ : il me la céda sur mes instances, en lui donnant quelque chose de plus que mon frère n'en avoit tiré. Nous demeurâmes encore six mois chez ma sœur de Vacueil, pendant que je faisois réparer et meubler la maison, où nous vînmes bientôt nous établir. Je ne me montrai qu'à mes amis particuliers jusques vers la Pentecôte , que le duc de Beaufort trouva moyen de se sauver de Vincennes, avec des cordes que Vaumorin lui fit donner par un garde avec qui il avoit intelligence 5. Sitôt que je le sus libre, je me mis en chemin pour le chercher; mais il me fit écrire une lettre très-bienveillante par Brillet, pour me prier de me tenir chez moi jusqu'à ce que j'eusse de ses nouvelles, et qu'il
!. N. de Campion, écuyer, sieur de Montpoignant , Feugueray, Limare, Saint-Amant, Boisfré ou Boscféret, mort le 4 novembre 1666.
2. Probablement en 1643. ^'0"S lisons, en effet, dans VAvis touchant l'affaire de M. de Beaufort: « Nous avons été chez M. Fraset, garde de la manche, où nous n'avons rien appris, sinon qu'il y avoit deux jours que Campion étoit venu prendre possession d'une petite terre proche de lui, attenant Nonancourt, dont il est à présent seigneur, et i^u'il y tarda fort peu. »