‹ MémoiresChapitre 88 sur 168 · LETTRE XXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXI

Enfin M. le Cardinal veut que l'on assiège Corbie, contre toutes les apparences et contre l'avis des plus sages , dans une saison si proche de l'hiver, et dans des temps pluvieux, comme ont été tous les derniers jours; cela nous fait croire qu'il a quelque intelligence dans la place, ou qu'il a commerce avec le gouverneur que les ennemis y ont laissé, ou du moins qu'il \eut hasarder ce siège contre le sentiment d'un chacun, pour en avoir l'honneur s'il réussit, et afm que M. le Comte, qui commandera après que Monsieur sera parti, ait la honte de l'avoir levé, ou du moins que cela diminue sa réputation , qu'il trouve trop grande ; mais pour faire quelque réflexion sur nos lettres passées , je vous dirai que je n'ai que trop bien prédit. Monsieur s'en va dans peu de jours , et nos princes se sont contentés de montrer leur union , sans que cela ait produit aucun effet; c'est-à-dire qu'ils ont mis les gens en garde contre eux , et qu'ils n'ont rien conclu pour leur sûreté à l'avenir; je vous avois écrit que l'affaire aboutiroit là, quand je vous mandai la prise de Roye , le voyage d'Amiens , la défaite d'Eguetel et de Gassion ' par

I. Jean de Gassion, maréchal de France. L'année précédente , il avoir , avec cinq cents chevaux , poussé six mille chevaux de Jean de Wert et en avoit pris mille cinq cents. On n'admettoit pas que ce fût une défaite.

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Jean de Vert, notre marche vers le pays ennemi , et notre prompt retour. Mais vous me faites des questions trop délicates sur la journée d'Amiens; quand on pourroit dire le détail de ce conseil qui s'y tint et de tout ce qui s'y passa, ce ne sont pas choses qu'on puisse confier à une lettre , et ce mystère ne sera pas divulgué du vivant des intéressés; quelque projet qu'on y ait fait, et quoi qu'il s'y soit passé, tout n'est su que de Monsieur, de M. le Comte, de MM. de Montrésor, de Valiquerville et de Saint-Ybalt; que si je suis le sixième, j'en dois la découverte au dernier, qui m'a témoigné en cette occasion qu'il étoit tout à fait mon ami; il est vrai que le jour d'auparavant, M. le Comte me dit : u Le Roi vient demain à Amiens, à cause que M. le Cardinal y est. Monsieur et moi avons ordre de nous y trouver ; je crains qu'on n'en veuille à ma personne : tenez vous toujours auprès de moi , et avertissez sans bruit ceux que vous croyez de mes amis , afin qu'ils n'en soient pas loin. » C'est tout ce qu'il me dit, et ce que vous ne saurez, du moins par écrit'. M. de la Va-

I . Le secret d'Alexandre de Campion n'en est plus un depuis bien long-terfips. Le cardinal de Retz particulièrement l'a divulgué avec toute l'assurance de la complicité, dans ses Mémoires. Le duc d'Orléans et le comte de Soissons avoient formé le projet de se défaire du cardinal de Richelieu pendant le siège de Corbie. Leurs instrumens étoient Montrésor, Saint- Ibal et Varicarville. Le complot devoit être exécuté à Amiens, d'où le cardinal suivoit les travaux du siège. Pourquoi ne le fut-il pas r on ne le sait pas encore précisément. Ce que l'on sait , c'est que les deux princes , craignant d'être découverts ou trahis, prirent le parti de se retirer, le premier à Blois et le second à Sedan , où le duc de Bouillon avoit promis de

d'Alex, de Campion. 515

lette' est retourné en Guyenne auprès de M. son père, qui n'est pas moins suspecta M. le Cardinal que nos princes, quoiqu'il ait épousé sa parente; enfin trop d'amis, trop de conseils , trop d'éclat, et pas assez de résolution , quoique notre prince soit le plus vaillant et le plus généreux homme du monde. Je me tiens à présent aussi assuré de son estime comme je pensois l'être de son inclination , et j'ose vous dire que ce n'est pas sans raison; enfm son amitié et la vôtre font toute ma joie et toute mon inquiétude.

Au camp de Pons, près Corbie, ce 2j septembre 1636.

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