‹ MémoiresChapitre 9 sur 168 · Antoine de Laage, sieur de Puy-Laurens · texte numérisé non relu

Antoine de Laage, sieur de Puy-Laurens

2. Henri d'Escoubleau, marquis du Coudrai-Montpensier. ^. Marguerite Philippe de Cambout, fille de Charles de

Cambout, marquis de Coislin et baron de Pontchasteau.

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çoit celui d'Espagne , dent on n'avoit parlé jusqu'alors que par conjectures ■ ; ce ne fut plus un mvstère , et l'on assura , vers le commencement de juillet 1654, qu'on alloit délivrer incessamment de l'argent aux officiers qui dévoient faire des levées pour l'armée du duc d'Orléans; de sorte que ses domestiques et ses créatures à qui il avoit promis de Temploi, alloient secrètement en France pour s'assurer du plus grand nombre de monde qu'il seroit possible , et faisoient ces menées avec d'autant plus de sûreté , que le Cardinal , pour ôter toute défiance de ce qui se pratiquoit avec lui , ferm.oit les yeux sur ces voyages et faisoit semblant de les ignorer.

Le sieur de Senantes^, parent de du Coudrai et le mien, qui étoit fort considéré de lui et du duc son maître, ayant un frère dans le régiment où je servois, lavoit fait venir à Bruxelles et engagé à s'attacher à Puilaurens. Le dessein de m.e mettre aussi dans le chemin de la fortune, à

1 . Le traité de Gaston avec l'Espagne est daté du 22 mai 1634. Il se compose de dix articles et porte les signatures : Gaston , le marquis d'Aytone ; et plus bas : le duc de Lerme et Puy-Laurens. On le trouve dans le Recueil de pièces concernant l'histoire de Louis XIII, depuis l'an 1631 jusqu'à l'année 1642. Paris, François Montalant, 1716, 4 vol. in- 12.

2. Les deux Senantes restèrent attachés à la fortune de Puy-Laurens; et quand ce dernier, rentré en France avec le duc d'Orléans, comme on le verra tout à l'heure, fut arrêté le 14 février 1635, ils le furent tous deux le lendemain. Cependant l'un d'eux servit en Italie dans l'année 1640. La Gazette nous le montre chargé, le 23 avril, de garder un passage pour couvrir le siège de Casai que faisoit le comte d'Harcourt. Exîraord. du 9 mai.

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ce qu'il pensoit, lui étant venu en l'esprit, il m'écrivit à Rocroi où j'étois en garnison, pour me prier de me rendre, un jour qu'il m'indiqua, à Chimai, qui n'en est éloigné que de quatre lieues, sur les terres d'Espagne, et d'amener avec moi un soldat de la compagnie de son frère, qui lui avoit toujours été fort attaché ; ce que je fis sans avoir aucun soupçon de ce qu'il avoit dessein de me dire ; mais je ne fus pas long-temps sans en être instruit, m'ayant proposé, dès les premiers instans de notre entrevue, d'entrer dans un parti qui ne se faisoit, disoit-il, ainsi qu'on a toujours coutume de le prétexter en ces sortes d'occasions, que pour délivrer le Roi et le royaume de la tyrannie du cardinal de Richelieu. U m'offrit la cornette du sieur du Coudrai et beaucoup d'autres avantages. Je répondis que je n'étois à la vérité qu'un 'pauvre cadet qui cherchoit à faire fortune ; mais que je ne souhaitois j' parvenir que par des voies honorables, et qu'étant actuellement dans les troupes du Roi et dans une place qui lui appartenoit, il ne convenoit point, ce me sembloit, de m'engager, que je n'eusse auparavant remis ma charge à mon mestre de camp ', parce qu'après que cela seroit fait, j'aurois une raison valable pour me disculper, en ce que je n'aurois pas agi en déserteur, et que Monsieur étant frère du Roi et héritier présomptif de la couronne, on ne pouvoit me taxer de trahison; d'autant qu'il m'assuroit que

I . Le sieur de Cargret. Les commandants de régiments avoient alors le titre de mestre de camp, celui de colonel étant réservé au colonel général de l'infanterie.

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ce Prince ne prétendant pas se départir de l'obéissance qu'il devoit à S. M., n'en vouloit qu'au Cardinal son ennemi, comme tout le monde savoit. Il approuva fort la façon dont j'en voulois user, et nous nous séparâmes sur l'assurance réciproque, lui de me procurer les avantages qu'il m'avoit promis, et moi de me rendre à Bruxelles aussi-tôt que j'aurois remis mon brevet et fait un tour chez mes parens, pour leur communiquer mon dessein et tirer quelqu'argent, afm de me mettre mieux en équipage et d'une manière que je ne lui fisse pas déshonneur.

Senantes parla ensuite en particulier au soldat que j'avois amené avec moi , et l'engagea , à ce que j'ai su depuis, à débaucher le plus de monde qu'il pourroit, comme il l'avoit promis à son frère. Cela fait, nous retournâmes, le soldat et moi, à Rocroi, d'où il se rendit à Maubert- Fontaine, petite ville qui n'en est qu'à deux lieues' et où sa compagnie étoit en quartier; mais comme ces sortes de gens n'ont pas ordinairement la discrétion nécessaire pour de pareilles intrigues, il arriva qu'après s'être enivré, le lendemain, avec des bourgeois du lieu, il eut l'imprudence de les convier à servir le duc d'Orléans, et de leur dire tout ce qu'il savoit, et même ce qu'il ne savoit pas; de manière que ses discours n'ayant pas manqué d'être rapportés presqu'aussi-tôt à Chantemêle, capitaine-commandant les compagnies de cette garnison, il le

I . C'étoit alors une petite place ; mais elle fut démantelée quelques années après. Maubert-Fontaine n'est plus aujourd'hui que le chef-lieu d'une commune rurale, canton et arrondissement de Rocroy, département des Ardennes.

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fit arrêter sur le champ, et l'ayant interrogé devant le gouverneur qui venoit d'arriver, il confessa, sans se faire beaucoup presser, tout ce qu'il avoit dit aux bourgeois, alléguant pour s'excuser que c'étoit moi qui Pavois mené à Chimai; sur quoi le gouverneur, selon son devoir, en donna aussi-tôt avis à celui de Rocroi. Mais comme Chanteméle, qui éîoit mon ami, envoya son enseigne en grande diligence m'avertir de ce qui se passoit, il prévint l'exprès du gouverneur, et j'eus le temps de me sauver avec deux de mes camarades que j'avois déjà engagés à remettre aussi leur emploi , pour venir avec m.oi servir le même parti. Nous passâmes donc pardessus la cérémonie de remettre nos brevets à notre mestre de camp, selon notre dessein, et partant de Rocroi dans le moment, nous gagnâmes au plus vite Bruxelles , où nous apprîmes , peu de jours après, que le soldat, convaincu par sa propre confession, avoit été pendu; mais que comme il n'avoitpurien déposer de certain contre moi, qui ne lui avois en effet rien dit, on n'avoit point travaillé à faire mon procès , non plus que celui de mes camarades.

Le duc d'Orléans nous ayant fort bien reçus tous trois et promis de l'emploi, nous attendions de jour en jour qu'on délivrât de l'argent pour faire des levées; mais on retardoit à cause que le marquis d'Aitona étoit à l'armée espagnole, avec laquelle il avoit investi Maëstricht; ce qui avoit engagé Puilaurens , pour contenter l'impatience de ceux qui ne savoient pas son dessein, et pour mieux empêcher qui que ce fût d'y pénétrer, de se rendre auprès du Marquis avec une

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troupe de volontaires, qui s'empressèrent de l'accompagner à cette expédition. Il partit donc de Bruxelles suivi de quarante gentilshommes, du nombre desquels j'étois, et, passant par Louvain et par le pays de Liège, nous nous rendîmes devant Maëstricht. Le marquis d'Aitona s'étoit contenté de bloquer cette place, et même d'assez loin, avec une armée de vingt-cinq mille hommes de pié et de quinze mille chevaux, qu'il a voit eu soin de bien faire retrancher; mais outre que la ph.ce étoit munie de toutes les choses nécessaires pour se bien défendre, le prince d'Orange • y avoit mis une forte garnison d'infanterie et de cavalerie, et pour gouverneur le duc de Bouillon 2, son neveu, jeune prince dont la valeur s'étoit déjà fait remarquer, et qui laissoit dèslors entrevoir l'habileté et les grands talens qu'on ne peut nier qu'il a fait paroître dans la suite, dans les difïérens états de fortune oij il s'est trouvé; de sorte que Maëstricht n'étoit pas un morceau bien aisé à emporter, à moins que d'y employer beaucoup de temps, de troupes et d'argent.

Le marquis d'Aitona ne s'étoit décidé à ce blocus , après que le prince d'Orange eut dispersé ses troupes dans des quartiers, que dans l'espérance que, ne pouvant les rassembler sitôt, il auroit le temps de faire de bons retranchemens autour de son camp; que comme on ne pourroit alors l'en déloger, il emporteroit la place par

1. Frédéric-Henri, prince d'Orange, stathouder des Provinces-Unies des Pays-Bas. Il mourut le 14 mars 1647.

2. Frédéric-Maurice de La Tour d'Auvergne, duc de Bouillon; celui de la Fronde, mort en i6j2.

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famine, la quantité de monde qui étoit dedans faisant juger qu'elle ne tiendroit pas jusqu^au printemps, et qu'ainsi les Hollandois ne seroient point en état de rien entreprendre avant qu'il s'en fût rendu maître et mis en mesure de s'opposer à leurs desseins. Il y a même apparence qu'il eût réussi dans le sien, si le prince d'Orange, quoiqu'on fût presque à la fm du mois d'août, n'eût pas rassemblé son arm.ée avec une si grande diligence, qu'il le fit avorter; car sans s'amuser à vouloir aller forcer les retranchemens des Espagnols, il marcha promptement à Bréda, et en fit faire la circonvallation, pour réduire le marquis d'Aitona à lever son blocus ou à laisser prendre cette importante place ; ce qui lui réussit ; car le Marquis , sur l'avis que le Prince se retranchoit devant Bréda , qu'il n'ignoroit pas être hors d'état de soutenir un siège, ne trouva pas à propos de continuer une entreprise incertaine , au risque de perdre une ville aussi considérable, décam.pa promptement et arriva à portée des lignes des Hollandois avant qu'elles fussent hors d'état d'être forcées. Puilaurens, dans la pensée qu'il y auroit une bataille, voulut accompagner le général espagnol, et nous marchâmes dans cet espoir, trois petites journées d'armée, vers Bréda; mais le prince d'Orange n'eut pas plutôt appris notre décampement de Maëstricht, qu'il en usa de même, et se confiant assez aux connoissances sur l'art militaire qu'il avoit communiquées au duc de Bouillon tandis qu'il avoit servi sous lui, pour ne pas douter qu'il n'eût fait combler les travaux des Espagnols aussi-tôt qu'ils les eurent abandonnés , il s'en retourna par le même che-

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min qu'il étoit venu, sans néanmoins séparer son armée que lorsqu'il sut que le marquis d'Aitona, se voyant hors d'espérance de rien faire le reste de la campagne, avoit ramené ses troupes en Brabant, où il les avoit laissées sous le commandement du duc de Lerma, pour revenir à Bruxelles, où nous nous étions retirés aussi du moment que nous avions connu qu'il n'y avoit plus d'apparence de bataille.

Le retour du Marquis ayant donné lieu de croire qu'il alloit enfm faire délivrer incessamment l'argent après lequel on attendoit pour les levées dont j'ai parlé, le bruit s'en répandit avec d'autant plus de vraisemblance, que le prince Thomas de Savoie ' étoit arrivé quelques jours auparavant, pour être lieutenant-général de l'armée qu'on devoit former, et que tous les gentilshommes françois attachés au duc d'Orléans étoient pareillement venus; de sorte qu'il n'y avoit personne qui ne crût qu'on alloit commencer incessamment la guerre ; mais tout cela se faisant par politique et par dissimulation , le traité du duc d'Orléans avec le Roi son frère n'avoit pas laissé d'aller son train ; si bien qu'ayant été entièrement conclu vers ce temps-là - , il n'étoit plus question que de chercher des voies pour

1. Thomas-François de Savoie, général d'abord au service de l'Espagne, puis au service de la France. Il fut le père du comte de Soissons, qui épousa Olympe Mancini, nièce du cardinal Mazarin , et l'aïeul du célèbre prince Eugène.

2. La Déclaration du roi en faveur de monseigneur le duc d'Orléans est daiée du mois d'octobre 1634; vérifiée en parlement le 27 novembre. On la trouve dans le Recueil de pièces concernant l'histoire de Louis XIII, etc.

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qu'il pût se retirer de Bruxelles sans que les Espagnols le soupçonnassent de vouloir les quitter. Pour le faire plus sûrement, il crut qu'il falloit les accoutumer à le voir sortir de temps en temps de la ville, et il commença par aller à Anvers, comme étant un endroit hors de portée des frontières de France, d'où il n'y avoit pas lieu de croire qu'il pût avoir aucun dessein d'y passer, et je l'y suivis avec quelques-uns de ses domestiques. Il fit ensuite le projet d'aller à Namur quelques jours après son retour, comptant pouvoir gagner aisément de là le pays liégeois, d'où il seroit passé en France; mais le Marquis d'Aitona y étant venu avec une partie des troupes qu'il avoit assemblées, pour recevoir le cardinal Infant', qui devoit arriver afin de remplir sa place de gouverneur général des Pays-Bas et de commandant en Flandre, cet incident fut cause que le duc d'Orléans abandonna son projet, étant revenu avec le Marquis à Bruxelles, sans avoir osé hasarder sa retraite.

Ce n'étoit pas sans raison qu'il se défioit de ce gouverneur, lequel , ayant pris du soupçon sur des avis qu'on lui avoit donnés, n'avoitpu s'empêcher de le témoigner quelques jours auparavant à du Coudrai, en lui disant, sur ce que, pour mieux dissimuler, il le pressoit fort de faire délivrer de l'argent aux officiers qui depuis si longtemps attendoient après, qu'il ne convenoit pas de lui parler ainsi de guerre, lorsqu'il étoit bien instruit que le duc d'Orléans faisoit ménager son

I. Ferdinand d'Autriche, fils de Philippe III, roi d'Espagne. Il étoit cardinal-archevêque de Tolède.

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accommodement avec le Roi , son frère ; à quoi , comme on peut bien juger, du Coudrai ne manqua pas de répondre que les bruits dont il parloit étoient faux , hors de toute raison et sans doute une pure raillerie de sa part. Mais il en profita dès le moment qu'il eut quitté le Marquis, et alla dire à son maître qu'il n'y avoit plus à retarder, à moins qu'il ne voulût risquer d'être arrêté, étant à présumer que ceux qui composoient le conseil d'Espagne, jugeant bien que le cardinal de Richelieu ne vouloit le retirer d'entre leurs mains que pour déclarer la guerre au roi Catholique, ne manqueroient pas de s'assurer de sa personne , d'après la conviction que la France n'entreprendroit rien contre le Roi leur maître tant qu'ils auroient en leur puissance l'héritier présomptif de la couronne, Louis XIII n'ayant point encore d'enfant, quoiqu'il y eût dix-huit ans qu'il fût marié; qu'enfm il n'étoit peut-être redevable de la liberté qu'on lui laissoit encore qu'au doute où étoient les Espagnols qu'il osât jamais se mettre entre les mains du cardinal de Richelieu, son ennemi déclaré. Ces raisons, qui étoient plausibles, ayant fait leur effet, il fut conclu entre le Prince, Puilaurens et lui, de partir dès le lendemain, et pour cela de sortir de la ville sous prétexte d'aller à la chasse aux renards dans la forêt qui en est voisine. Cela se dit exprès tout haut le soir dans le palais, et que, pour avoir plus de plaisir, il falloit que chacun menât un bon cheval de main, afm de le monter quand celui sur lequel on auroit commencé la chasse seroit fatigué; ce que tous ceux qui voulurent être de cette partie ne manquèrent pas

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de faire. Du Coudrai, auprès duquel j'avois acquis quelqu'estime, me pressa beaucoup de venir aussi avec eux, sans me rien dire du véritable dessein; mais comme je n'ai jamais pris de goût à cet exercice, je le refusai opiniâtrement et je ne sortis point de la ville , non plus que beaucoup d'autres gentilshommes françois qui s'y étoient rendus depuis peu.

Le duc d'Orléans monta donc à cheval le dimanche premier octobre de grand matin , sans avoir rien dit de son projet à la Reine sa mère ' qui s'étoit aussi retirée à Bruxelles, non plus qu'à la Duchesse sa femme - qui étoit venue l'y trouver. Il étoit accompagné de Puilaurens, de du Coudrai, de du Fargis, de la Frette? et de quelques autres gentilshommies françois au nombre seulement de vingt-cinq , sans qu'aucun , excepté les trois premiers et le sieur de la Frette , qu'ils avoient averti la veille, afin d'avoir de ses chevaux qui étoient excellens, songeât à rien autre chose qu'à s'aller divertir. Ils ne furent pas plutôt arrivés à l'entrée de la forêt, proche d'une chapelle où le Duc avoit ordonné qu'on vint lui dire une messe, qu'il déclara à ceux qui l'avoient suivi que cette partie n'étant qu'une feinte pour se retirer plus sûrement en France, ceux qui voudroient faire comme lui n'avoient qu'à piquer et

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