Corbie fut repris par les François le 10 novembre
nous persuadons que les affaires n'en iront pas mieux pour vous. Nous savons bien que vous êtes ravi d'avoir fait une si belle action : j'ai été assez témoin de la manière dont vous y travailliez pour n'en pas douter; nous sommes assurés aussi de la joie que vous avez quand vous trouvez matière de servir le Roi et l'Etat, et j'avoue que c'est le plus considérable service que vous leur pouviez rendre, et que tout bon François s'en doit réjouir ; mais nous craignons que vos bonnes volontés ne soient mal reconnues , et que ce qui devroit vous apporter du bien et des récompenses considérables n'achève d'attirer la colère et la vengeance de M. le Cardinal, qui ne souffrira pas que vous vous rendiez maître de tous les cœurs dans un royaume où il l'est de tout le reste. Tant que la ville de Corbie eût été entre les mains des ennemis, la crainte qu'il eût eue de vous pousser eût fait votre sûreté; mais à présent qu'il n'aura peur de rien au dehors, il voudra être maître du dedans , ce qu'il croira ne pouvoir faire sans s'assurer de vous : cette considération alarme fort vos serviteurs , et j'en ai une que je ne leur dis pas , et que vous entendez bien ', qui m'oblige à vous écrire de la sorte. Enfin, Monseigneur, la passion que j'ai pour votre service m'oblige à vous dire derechef, avec le respect que je vous dois, que les voies moyennes, en l'état où vous êtes, sont tout à fait dangereuses , et vos vrais serviteurs qui ont du jugement souhaitent que vous fassiez un véri-
I . Allusion évidente au projet formé d'assassiner le cardinal de Richelieu dans Amiens.
d'Alex, de Campion. 315-
table accommodement avec M. le Cardinal, où vous pouvez trouver encore sûreté ; et si vous y avez tant de répugnance, que vous regardiez les moyens de le perdre ; autrement, comme il ne fait pas les choses à demi , vous courez hasard d'être cause par votre malheur de l'accroissement de sa réputation et de la bonne opinion que l'on a de son esprit et de sa conduite. J'ai eu de longues conférences avec ceux que vous m'avez commandé de voir, auparavant que de me hasarder à vous écrire avec tant de liberté. Ce qui me console est l'article de votre lettre qui dit que M. le Cardinal vous a promis que vous irez mettre toutes les troupes en garnison, et passer l'hiver dans votre Gouvernement, car cela vous donnera le temps de résoudre et de négocier : cependant un homme assez bien instruit d'ordinaire m'a dit que le Roi vous devoit mander après que la place seroit rendue; cela ne plairoit à aucun de vos serviteurs, et j'oserai dire, Monseigneur, moins à moi qu'à tout autre. De Paris, ce 11 novembre 1636.
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