‹ Mémoires historiques sur l'AustralieChapitre 33 sur 79 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

1 . Quant aux croyances religieuses des sauvages, il est difiicile d'en porter un jugement exact. Néanmoins quelques voyageurs en ont parlé tout à leur aise, comme de chose non secrète et connue de tout le monde. Ignorant leur langue, ne les ayant vus que pendant quelques jours et même quelques heures, ils n'ont pas hésité à se donner comme très-versés dans la connaissance des mœurs , des idées et même de la religion des Australiens ; mais ceux-ci ou par malice, ou par l'effet d'une réserve traditionnelle chez eux, cachent soigneusement aux étrangers leurs habitudes et leurs croyances particulières. Je suis sûr que tel d'entre ces voyageurs aura demandé à un sauvage s'il croyait posséder une âme raisonnable ; et le sauvage lui aura répondu par un mouvement de tête de gauche à droite, disant en lui-môme : « Je ne te comprends pas. » Pourtant le voyageur, fier de la découverte, écrit dans ses mémoires que les sauvages ne croient pas avoir une âme raison-

(a) Si nous sommes bien informés, Conaci, est mort au couvent de//a cava. Le climat d'Europe paratt funeste aux jeunes australiens.

{Note du Traducteur,)

nable. Il est vrai que de telles gens ne méritent pas le nom de voyageurs ; et néanmoins il est incontestable que leurs relations, parce qu'elles sont succinctes et vendues à bon marché, passent dans toutes les mains et sont lues par plus de personnes que les ouvrages volumineux d'hommes instruits et dignes de foi.

Il m'est arrivé à moi-même, dans les premiers temps de la mission, d'être souvent trompé par les sauvages sur le véritable nom des choses : comme, par exemple, la première fois que je demandai comment ils appelaient Veauj Tun d'entre eux me répondit malicieusement : « Cona ; » mais peu après je m'aperçus que ce mot signifiait excrément. Supposé que le sauvage soit sincère dans sa réponse , chose bien rare, quand il ne parle pas à une personne qui ait sa confiance, le tour figuratif de son langage n'est pas une petite difficulté. Demandez-lui comment s'appelle son manteau^ il vous répondra mapOj ce qui signifie la peau dont il est formé ; tandis que le mot propre, pour signifier mçLnteau^ Q?Xboca. Si donc il y a tant de difficulté pour arriver à connaître seulement les noms de choses matérielles et visibles, quelles ne seront pas les difficultés pour arriver à connaître les choses abstraites et cachées? De fait le comte Strzlecki examinant si les sauvages de la partie orientale ont ou n'ont pas connaissance d'un être suprême, nous assure qu'ils ont cette connaissance (a), tandis que le missionnaire protestant Schmidt affirme le contraire (b). M. Uniake, parlant de ceux qui vivent dans le voisinage du fleuve PumiceStoney nous dit : « Je ne puis certifier si ce peuple a quelque idée de religion ; il n'a ni respect, ni crainte pour aucun esprit bon ou mauvais ; et les naufragés anglais que nous trouvâmes là, n'ont jamais aperçu aucun

(a) Strzlecki, page 338.

(6) Lang, ouvrage cité, page 45(i.

acte qui ressemblât à une cérémonie religieuse (a). » Trois années de soins continuels et d'étude pour s'instruire soi-même et enseigner aux autres, comme il convient à un missionnaire catholique, me mettent à même d'apporter quelque lumière sur un point aussi intéressant. Les sauvages des environs de la Nouvelle-Nursie n'adorent aucune divinité, ni vraie, ni fausse. Ils ont pourtant ridée d'un être toutrpuissant, créateur des cieux et de la terre, qu'ils appellent Motogon. Ce Motogon, qu'ils croient être un homme très-fort, haut de taille, sage, de la même couleur et du même pays que les Australi^is, lorsqu^il créa, disent41s, le kanguroo, le soleil, les arbres, etc., employa ces paroles : « Terre, parais dehors ; » et il souffla, et la terre fiit créée. « Eau, jurais dehors «, » et il souffla, et l'eau fut créée. *•• ï> et ainsi du reste. C'est là un récit en vérité qui a la plus grande analogie avec les paroles de la sainte Bcariture : <c Que la lumière soit , et la lumière fut. y> En y ajoutant Fexpression « il souffla, )> ils nous donnent évidemment à entendre quMl y a eu parmi eux tradition de la formule de la Genèse employée exclusivement pour la création de l'homme.

Us ont en outre l'idée d^un e^rit malin et supérieur à rhomme, qu^ila redoutent souverainement et qu'ils appel* \jSssA Cienga. C'est cet esprit, selon eux, qui dédiaine les tourbillons et les pluies torrentieUes. Invisiblement il fait mourir leurs enfants et dessèdie leurs membres. Il a pour doneure le centre de la terre. De là on peut conclure que les Australiens admettent deux principes, savoir : \à Motogon^ auteur du bien, ^ le Cienga^ auteur du mal. Motogon pourtant, sdk)n eux, n'existe plus, étant mort depuis longtemps et dans un âge de décrépitude. On ne doit donc pas, en un sens, s'étonner qu'ils ne lui rendent aucun culte»

(a) Uniake's narrative, etc. page 60.

Mais ce qui est tout à fait étrange, c'est que se croyant affligés par Cîenga de calamités continuelles, ils ne fassent rien pour se le rendre propice. De fait, jamais je ne les ai aperçus pratiquant par aucun atcte de religion un culte extérieur (a)y et nul indice ne put me faire Soupçonner qu'ils eussent un culte intérieur.

Quand ils sont sufpris par uii ouragan accompagné de grande pluie, de tôlmerres et d'éclairs, ils crient horriblement, ils frappent du pied la terre, ils crachent vers le ciel, souhaitait mort et malheur à Cienga^ qu'ils croient auteur de ce mal, et courent s'abriter sous les arbres voisins. Me souvenant des accidents funestes arrivés en pareil cas, je demeurais exposé aux averses plutôt que de tne mettre a couvert, au risque d'être foudroyé ; mais les sauvages me firent comprendre que la foudre îie se dirigeait point vers les arbres tortueux sous lesquels ils se réfugiaient. Effectivement je ne trouvai jamais qu'aucun de ces arbres eût été frappé de la foudre.

Ils croient que l'esprit malin va rodant de nuit dans les bois, et comme tous les sauvages, ils se frappent Timagînation de l'idée qu'ils l'ont vu très-souvent; aussi n'estce qu'à grand peine que la nuit ils s'écartent de leurs feux. Un jour après le coucher du soleil, je trouvai une jeune personne très-effrayée et immobile , parce qu'elle prétendait qu'à quelques pas de là était Ciengaj sur un arbre qu'elle regardait fixement. Je supposai que c'était un oiseau, je lançai quelques pierres contre l'arbre; mais après cela elle ne persista pas moins à dire que Cienga, dont elle ne prononçait le nom qu'à voix basse, était tou-

(a) On a va d-tlé^âttt, page ÛOÙ, qde les sftuvtfg^étf royant les P. ËénédictlM dire U utile eppeteit eeli leut Jalûru» D*o<r rofi pourriU ootidnre, ce lemble» que 1« Jalaru, ou detue loleftnelle^ Ait à rorigine un exeroice de leur culte. (Note du traducteur»)

qui pourrait sortir de la bouche de l'Européen le plus éhonté.

4. Outre le Cienga et le BogUa^ il y a encore la Lunejf qui selon eux e^t du sexe masculin, et est un être malfaisant. Sa compagne est le Soleil {a) : elle est amie des sauvages autant que la lune en est X ennemi. Ce dernier astre se promène dans le ciel accompagné de beaucoup de chiens qu'il envoie sur la terre pour aller en quête de sa proie quand il se sent aflFamé. Lorsqu'il se donne la peine de descendre lui-môme, il dérobe souvent les enfants des sauvages, que le soleil, son épouse, le force ensuite de leur rendre, attendu que ces deux astres ont d'ailleurs de la famille de rçste. Aussi adressent-ils à la lune autant d'invectives qu'il leur en vient à la bouche.

Ils croient aussi que les étoiles sont mariées entre elles et qu'elles ont des enfants. Ils ne nomment qu'à voix basse les étoiles de première grandeur, croyant qu'elles s'offensent lorsqu'elles s'entendent nommer. Ils appellent Tonder l'étoile du matin. Ce n'est que très-rarement , et encore à voix basse, qu'ils prononcent le nom de leurs trépassés.

S'ils ont besoin de pluie, ils s'arrachent des poils soua les aisselles, ou le long des cuisses 5 ensuite ils les soufflent vers le point du ciel d'où ils veulent que vienne la pluie ; mais lorsqu'ils veulent la détourner, ils allument un morceau de bois de sandal, et, de ce tison, ils frappent fortement la terre.

5. Si les sauvages, à cause du Cienga^ craignent de marcher la nuit, ils craignent encore plus de s'approcher des grands réservoirs d'eau, où selon eux se cache un grand serpent appelé Dbcol^ lequel leur donne la mort s'ils osent y boire ou y prendre de l'eau pendant la nuit.

De nombreux sauvages vinrent un soir me demander de

(a) Etre du seue fdmlnfn.

l'eau. Les premiers ayant pris et bu tout ce que j'en avais, les autres, au nombre de quinze environ, me prièrent d'en aller puiser pour eux au réservoir prochain. « Voici le vase, leur dis-je, allez-y vous-mêmes. » Tous demeurèrent muets, et aucun n'osa prendre le vase indiqué, ni me dire un mot de sa frayeur. Enfin au bout d'une heure environ , l'un d'eux, d'un ton tout à fait convenable , se mit à me dire : N^alla cape uotOy chet^ chet quàragn; nunda uoto quaragn iudad; c'est-à-dire : « Si nous allons, nous, prendre l'eau, à l'instant , à l'instant même nous serons tués ; si vous y allez, vous, vous ne risquez pas d'être tué . » Je compris aussitôt qu'il y avait là pour eux une superstition ; je m'offris donc à les y accompagner, pour les tirer en même temps de leur erreur. En nous dirigeant vers la rivière ou le réservoir, ils me firent passer devant eux , et me suivirent tous à la file, en observant un grand silence. Pendant qu'ils se désaltéraient, me voyant faire quelques pas , ils se mirent tous à la fois à me crier : Nànap^ nànap^ c'està-dire : (( Arrêtez, arrêtez, » craignant que je ne les laissasse seuls. Lorsque nous retournâmes à la cabane, ils se mirent à courir, pour me précéder tous, rangés en file, en sorte qu'alors je demeurai le dernier. Ensuite, comme je leur reprochai leur absurde croyance , il me répliquèrent avec mépris : Nunda tonga but; c'est-à-dire : «Vous n'y comprenez rien. »

Quoique les sauvages, tant hommes que femmes, aient coutume de se baigner en été , en agitant leurs membres à peu près comme font les quadrupèdes et en particulier les chiens, ils ne le font pourtant pas dans les amas d'eau dont la couleur noire annonce une grande profondeur, parce qu'ils assurent que là se trouve le grand serpent Ubcolj qu'ils craignent même pendant le jour.

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