Chevir, venir a bout
comme le s"^ de Champaignay*, homme de bon esprit et qui avoit communément en la bouche une sentence deCicéron très-véritable, qu'il applicoit aud. s"" prince d'Orenge Bellum gerimus uni necessarium, omnibus periculosum, traversa cette négotiation-là, tant qu'il peult, envers lesd. Estatz; leur remonstrant qu'il n'estoit raisonnable de bazarder en leurs affaires la vie de ce prince-là, qui estoit tant nécessaire aux affaires de France que sans luy naguères son party estoit en grand péril, que grâces à Dieu il y avoit assez d'aultres princes en France ; et négotia tellement sur cela avec led. s' duc d'Alençon qu'il feist choisir le duc de Montpensier% frère de sa femme ^, par le moyem de laquelle il en sçauroit disposer à son plaisir, eu esgard au naturel dud. s"^ duc de Montpensier qui estoit facile à manier, et, pour peu d'expérience qu'il avoit es affaires du monde, aisé à tromper.
Et, ne pouvant faire gouster cela à lad. province
1. Frédéric Perrenot, seigneur de Champagney, né à Barcelone, le 3 avril 1536, gouverneur d'Anvers pour Philippe II en 1573, s'était laissé « brabantiser », suivant l'expression du cardinal de Granvelle, son frère (Groen Van Prinsteren, Arch. de Nassau, t. VI, p. 339), et avait passé au parti des États. Il mourut en 1600. La Société de l'Histoire de la Belgique a publié ses mémoires, 1860, in-8.
1. François de Bourbon, duc de Montpensier, fils aîné de Louis de Bourbon, duc de Montpensier, et de Jacqueline de Longwic,né en 1539, gouverneur de Touraine et plus tard de Normandie, servit avec éclat la cause royale sous Henri III et sous Henri IV, malgré les passions ligueuses de sa femme, la célèbre Catherine- Marie de Lorraine, fille du duc de Guise. Il mourut à Lisieux, le 4 juin 1592.
3. Charlotte de Bourbon-Montpensier, princesse d'Orange, dont nous avons parlé t. I, p. 196 et 251, notes.
de Flandres, qui congnoissoit Tintention dud. s*" prince d'Orenge et demeuroit résolue en la personne dud. s"" prince de Condé par noz négotiations soubz le nom dud. s"" duc Casimir, il chercha ambitieusement le moyen de la forcer à son but par les voyes extraordinaires, plusieurs fois en vain ; et tant y travailla qu'enfin il ayma mieux perdre ceste province qu'y voir ung aultre prince que luy en authorité ; ce que je dy en gros, laissant les particularitez des négotiations et armes de ce temps-là à aultres, pour ce que je n'y ay pas tousjours esté et ne veux parler que de ce que j'ay veu et négotié, pour faire entendre qu'enfin led. s"" duc Casimir estant arrivé en Flandres, avec seize mille hommes de guerre ^ contre la volonté dud. s"^ prince d'Orenge. Voyant qu'il estoit traversé par luy en son dessein pour led. s' prince de Condé, commença à traicter, par led. s"" d'Hargenlieu et moy, au camp avec les deux régimentz de Stuard et Beffort, escossois, et avec les deux régiments anglois de Xoritz (et l'aultre colonel s'appelloit Morgant, ce me semble). Et eusmes plus de peine à persuader lesd. Escossois que les Anglois, qui sçavoient que led. s' duc Casimir estoit serviteur de leur maistresse, mays enfin nous en vinsmes à bout; ruinans du tout le régiment dud. s"" de La Garde et augmentant, led. s' d'Hargenlieu, son
1. Loduc Joan-Gasimir de Bavière, le protecteur de La Huguerye, ne rêvait que des conquêtes à son profit. Il parut à la fin d'août dans les environs de Malines avec une armée de 12,000 hommes eu partie soudoyée par la reine dAngletorro. Il ne montra pas plus de capacité que ses deux rivaux, l'archiduc Matthias et le duc d'Anjou. Voyez les récits de Motley [Hist. de la fond, di's Prov. unies, trad. Guizot, t. IV, p. -231. iT:, 279. 281 à 286). Voyez la note 3 de la page 22.
régiment des soldatz dud. La Garde, qui estoient tous françoys et ne désiroient rien plus que de venir en France. Cependant que led. s"^ duc Casimir traictoit par ses colonclz de reistres et lansquenetz avec les aultres reistres et lansquenetz de l'armée, qu'il tiroit tous à soy, de sorte qu'estant asseuré de vingt mil hommes de pied f'rançois, escossois, anglois et alemandz et de douze mil reistres, il s'advança jusques en Flandres, avec le régiment seul dud. s"^ d'Hargenlieu, pour advertir led. s"^ prince de Condé de se tenir prest et se rendre par l'Angleterre en Flandres, pour, lorsqu'il seroit arrivé, faire marcher la force, prendre artillerie et munitions à Gand et entrer en Picardye avec ceste force, qui estoit encores sus pied et estoit proche du licenciement, quant aux Alemandz, aflfin d'y faire tout l'hyver le plus grand effort qu'il leur seroit possible pour restablir l'édict de may 1 576 et led. s"" prince aud. gouvernement et de là retourner avec la mesme force en Flandres et y asseurer les affaires de ces peuples-là, tant contre la tyrannie des Espaignolz que dud. s' prince d'Orenge. C'estoit la plus belle négotiation qui fut faicte de long temps pour servir à ces peuples-là et rendre la pareille au prince d'Orenge et au duc d'Alençon qui avoient tant traversé lesd. s""* prince de Condé et duc Casimir.
Led. s"" Du Plessis, après la paix de France, s'estoit rendu en Flandres S et, voyant led. s^ d'Hargenlieu et
1. Au mois d'avril 1577, Du Plessis-Mornay s'était rendu en Angleterre au nom du roi de Navarre. Il y resta quinze mois. En juillet 1578, il passa dans les Pays-Bas, et y resta jusqu'en 1580 {Mémoires de mad. de Mornaxj, édit. de la Soc. de l'Hist. de France, p. 114 à 129).
moy en l'armée dud. s' duc Casimir manier tous les affaires et disposer ces fbrces-là, se doubta, voyant le temps proche du licenciement en septembre 1 578, de quelque grand dessein. Et, pour faire bonne mine et en apprendre la vérité, comme il nous voyoit travailler avec le consentement des Estatz à la vente des terres dud. s"^ prince de Condé, creut que c'estoit pour faire les fraiz, nous vint trouver; et communiqua lectres du roy de Navarre, son maistre, se plaignant de ce retranchement de paix, qu'il avoit faict seul touteffois, et de plusieurs contravencions, et désirant se servir de l'occasion des forces dud. s' duc Casimir toutes prestes pour en avoir raison; auquel eflfect il avoit receu pouvoir dud. s' roy de vendre ou engager aussy de ses terres en Flandres pour telle somme qui seroit nécessaire. Et de faict nous monstra ses lectres et pouvoirs. Et nous doubtans bien, veu ses déportemens d'Angleterre et ceux de La Personne en Alemaigne en l'année précédente, que ce n'estoit qu'une continuation du mesme artifice, avec l'advis du prince d'Orenge, pour rompre tout, nous luy respondismes que, si le roy son maistre estoit mal, il n' avoit que ce qu'il avoit désiré et négotié pour rompre le col au grand secours dud. s' duc Casimir, qui estoit tout prest d'entrer en France, et, quant à nous, que nous n'avions aultre affaire en Flandres que pour la vente des terres dud. s"^ prince, dont je luy fei voir le pouvoir et le consentement desd. Estatz en torme ; et que led. s' d'Ilargenlieu, veoyant estre occuppé à cela, au temps que led. s"" duc Casimir venoit en armes en Flandres, luy ayant beaucoup d'obligation en général et on particulier, il ii'avoil pvu irfuscr l'iioii-
neur qu'il luy avoit l'aict des quatre régimentz dont il en avoit voulu commender ung seulement, à condition de s'en descharger, quand led. s"" duc sortiroitdud. pais; auquel de parler d'affaire quelconque nous n'en avions poinct de charge, ne désirant led. s"" prince que de se servir de l'occasion et authorité desd. Estatz pour vendre lesd. terres et en payer ses debtes ; et que, s'il avoit commen dément du roy son maistre de négotier quelque chose avec led. s' duc, il le pouvoit faire. Il répliqua que c'estoit son intention, mays c(ue n'ayant poinct d'accèz vers luy il nous prioit de l'assister, dont nous excusasmes pour n'avoir de ce faire aulcun commendement dud. s"^ prince, qui seroit adverty ou le debvroit estre ; s'il estoit ainsy qu'il nous disoit, qu'il s'adressast hardiment aud. s" duc Casimir, lequel, tost après, nous advertismes. Et feusmes d'advis qu'il laissast faire led. s"" Du Plessis et entrast en quelque traicté avec luy, en vertu de ses pouvoirs, et en tirast ce qu'il pourroit par la vente desd. terres, et, pour le descharger de la difficulté de vendre, prist en gage la terre d'Anguyen', pour 2iOO mille écus, et traictast là-dessus avec luy par escript. Si led. s"" Du Plessis le faisoit, ce seroit une justification et beau fondement de ses armes, y eust tant d'artifice qu'on vouidroit ; s'il y reculoit, descouvriroit la vérité de son intention, qui ne tendoit qu'à
1. Enghien, ville du Hainaut, que le roi de Navarre tenait de son père, Antoine de Bourbon. Elle demeura en sa possession jusqu'après son avènement au trône de France, époque où il la vendit au prince d'Aremberg. C'est pour perpétuer le souvenir de cette possession patrimoniale de la maison de Bourbon que le nom d'Enghien a été donné à une seigneurie située près de Montmorency.
sentir le but dud. s"" duc et l'empescher, et lors il en pourroit user comme il verroit le requérir un tel cas. Led. s' duc Casimir se gouverna de mesmes, et Le Plessis, estant près de luy, luy ayant exhibé ses lectres et faict voir ses pouvoirs, Beutterich ne se peult tenir, selon sa liberté, de dire : « May s est-ce à bon escient, mons"" Du Plessis? Nous avons esté si souvent trompez! Ung chat eschaudé craint l'eaue froide. » Led. s'^ Du Plessis asseura que c'estoit l'intention de son maistre et qu'à cet effect il estoit desjà en quelque traicté pour vendre ou engager quelques terres pour telle somme qu'il luy diroit estre nécessaire. Beutterich deist que c'estoit commencer bien tard à vendre pour avoir de l'argent, lorsqu'ilz estoient sur le poinct d'estre licenciez, et que cela s'appelloit faire et ne faire pas; mays que, s'il y alloit à bon escient, ilz sçavoient ung moyem prompt pour trouver la somme de deux cens mille escuz qu'il convenoit avoir pour aller de Flandres en France avec force convenable. Du Plessis deist que son pouvoir n'avoit poinct de somme limitée, sinon telle qu'il seroit de besoing; qu'il espéroit que son maistre auroit très agréable ce qu'il feroit par l'advis dud. s' duc. Lequel, prenant la parole, deist : « Je ne veux pas conseiller au roy, vostre maistre, de vendre; mays il y a deux cens mille escuz en ung lieu à ma dévotion ; engagez-moy la terre d'Anguyen pour cette somme-là et je la prendray sur mon crédit et feray davantage ; je ne partiray poinct de France que la somme ne soit rendue par le roy et la terre rendue par moy à vostre maistre, sans qu'il luy en couste ung liard. » Le Plessis se trouva pris et ne peult aultre chose respondre, sinon
qu'il supplioit led. s"^ duc de coucher cela par articles, lesquelz il envoyroit en poste en toute diligence vers son maistre et s'asseuroit d'en avoir response dans quinze jours. Geste response, (jui ne rompoit ny asscnroit, foist assez congnoistre aud. s"" duc qu'il y avoil de l'asne', et luy deist : « Vous avez puissance de traicter, traictez ; et ce sera à vostre maistre de ratifier, ainsy qu'on a accoustumé. » Et comme led. Du Plessis demeura là, led. s"^ duc, pour luy oster tout moyem de soupçonner de son intention, luy deist : « Le terme est long et je ne sçay si je seray encores en ce pais, vous en ferez comme il vous plaira; aussy bien ai-je des affaires qui m'appellent en Alemaignc. » Nous avions près de nous ung varlet de chambre dud. s"" prince de Gondé, exprès pour l'advertir par luy de nostre intention, afïin qu'estant prest à partir il donnast advis partout de la force preste à entrer et de son partement, pour faire prendre les armes partout, sur ung extrême mescontentement qui estoit es cueurs de tous ceux du party d'avoir ainsy esté trompez. Je fei la dépesche en chiffre, si difficile que je n'avois peur qu'il feust descouvert, estant de quatre alphabetz de divers caractères, lesquelz signifioient ou lettres ou sillabes, ou vocables ou nulles. Du Plessis, qui nous hantoit familièrement, congnoissoit led. varlet de chambre et feist semblant de vouloir escripre par luy au roy de Navarre ; mays nous dismes qu'il n'alloit pas en Guyenne, ains seulement à Paris, au conseil dud. s*^ prince, sur quelques difficultez qui sont
1. Locution proverbiale qui signiQe qu'il y a un malentendu (Littré).
en la vente desd. terres. li ne deist mot là-dessus, mays il escripvit par la poste à l'agent du roy de Navarre en court de France* de ses soupçons, fort coniidenment; et par la poste ordinaire desd. Pais- Bas donna advis du voyage dud. varlet de chambre, lequel, passant à Paris, et cherchant au Louvre le s"" Philippes, thrésorier dud. s"^ prince, pour avoir de l'argent affin de passer oultre en diligence, fut recongneu et pris prisonnier avec nostre pacquet qu'il avoit en mains; dont n'ayant peu tirer la substance entière, y veirent quelques traictz de plume entrelacez, en langue vulgaire, qui leur creiirent le soupçon; et ne pouvans rien apprendre dud. varlet de chambre, qui ne sçavoit aussy rien, après l'avoir retenu quelques jours et esgaré le pacquet, le renvoyèrent. Et fut prise résolution, pour pourvoir à la crainte que leur donna led. s"" Du Plessis par ses advis, de faire accorder une conférence entre la royne et led. s' roy de Navarre à Nérac, pour y résouldre tout ce qui estoit requis à ceux du party dud. s"^ prince de Gondé de reprendre les armes en ceste occasion.
Pendant toutes les négotiations des s"^* Des Pruneaux et de Bussy d'Amboise (qui avoit led. Dommartin en Anvers avec luy vers les estatz, et l'aultre estoit en Ilolande, près le prince d'Orenge), nous ne faisions mine d'aultre chose que de chercher à vendre les terres
1. Le roi de Navarre n'avait pas de représentant résidant à la cour de France; son agent habituel à la cour, à la lin de 1578, était le s. de Goustans. A l'appui de cette indication, outre les documents cités dans le t. I des Lettres de Henri IV, nous pouvons signaler une importante instruction du 12 juillet 1578 publiée dans le Dvllcti/i du comité de la Langue, i« série, t. III, p. 60.
(Jud. s' prince, dont nous avions obtenu la permission ilesd. Estatz, contre la volonté dud. s"" prince d'Orenj^e, qui se doubtoit que ce feust pour armer (et il vouloil servir à garder la paix en France toute telle qu'elle estoit, pour en tirer secours, affin de s'establir et après se mocquer des Françoys). Nous estions souvent recherchez des serviteurs dud. s»^ duc d'Alençon pour servir à ses affaires ; et nous excusions sur les affaires de nostrc maistre, qui ne nous permettoient pas de faire longue résidence èsd. Pais-Bas. Et me voyant pressé par led. s" de Bussy d'en dire mon advis, je luy déclaray librement que, pour la longue congnoissance que j'avois des humeurs de ces païs-là et des affaires et secretz dud. s' prince d'Orenge, je ne croiois pas que leur maistre feist aultre chose en Flandres que d'y perdre beaucoup de réputation et de noblesse, et qui pis est, graver au cueur du roy d'Hespaigne ung ardent désir de s'en venger, à l'advenir, en pareil ou aultre cas, en France; que le but de tel, qui luy faisoit bonne mine, n'estoit aultre que de faire renaistre la guerre, entre les deux rois et de s'establir présentement par les forces de leur maistre et puis se maintenir par les dissentions entre les deux royaumes. Led. Dommartin, qui estoit présent, recongnoissoit bien ce que je disois, et on voyoit beaucoup d'argumentz en leurs négotiations ; mays l'ambition avoit tellement aveuglé ceux qui possédoient ce prince-là qu'ilz ne pensoient à aultre chose qu'à se rendre maistres des estatz dud. Pais-Bas et en faire leurs affaires, soubz l'authorité dud. s' duc d'Alençon, leur maistre.
20 MÉMOIUES ME LA IIUGUERYE.
Et, comme Icd. s' duc d'Alençon en eut receu quelque advis et en recongnoissoit quelque chose, estant à Montz en Haynault et nous lors en l'armée dud. s"" duc Casimir, il s'advisa de me faire escripre par led. s"" comte de Lalaing, gouverneur de Haynault, son confident en ses négotiations de Flandres, tendant à me persuader d'aller à Montz soubz couleur de quelques aultres affaires qui s'y estoient passez, durant qu'elle fut occuppée par led. feu s"" comte Ludovic de NassauS frère dud. s"" prince d'Orenge,maysj"apperceu bien par le style de la lectre que c'estoit aultre chose qui l'avoit meu à m'escripre. Et ayant communiqué ses lectres aud. s'^ duc Casimir et discouru avec luy sur le vray but d'icelles, ores qu'il congneust bien que je pourrois apprendre beaucoup de choses en ce petit voyage-là pour le bien de ses affaires, si eut-il telle appréhension de quelque péril pour moy qu'il ne me voulut jamais permettre d'y aller, bien de faire response au subject ouvert de la lectre dud. s' comte, si pertinemment (ju'il y pouvoit bien recongnoistre que j'avois bien senty qu'il ne me prioit pas d'aller à Montz pour ce qu'il m'escripvoit, mays que c'estoit pour m'employer à réconcilier led. s*^ duc Casimir aud. s"" duc d'Alençon, auquel il donnoit ung grand empeschement en ses desseins, n'y ayant rien peu advancer par ung voyage que led. s"" duc d'Alençon avoit auparavant taict faire au cappitaine Beaujeu a cet effect, lorsque nous estions encores en Gueldres (led. s"^ duc Casimir estant d'humeur, comme tous