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Le duc d'Anjou mourut le 10 juin

2. Catherine de Médicis mourut au château de Blois le 5 janvier

cruels et exécrables, à son occasion) l'alliance du Turq et des Protestans et chercher aultre party de mariage qu'en la mesme maison funeste à la France \ après que lad. Catherine l'avoit conduit au danger d'estre despouillé de lad. succession, et aultre moyem de se gouverner du costé de Savoye que de l'aller chercher en son terrein et y entretenir garnison à ses despens, et entretenir et favoriser les hérésies et hérétiques en France par édit général.

Peu après ceste importante nouvelle fut intercepté une lectre en chiffre du s"" de La Noue, estant à Sedan, au s' de Schelander^, gouverneur de Jametz, que le baron d'Haussonville assiégeoit. Et me trouvant chez le s'^ de Bassompierre, où j'allois visiter le président Janin^, avec lequel j'avois esté nourry au collège de Navarre, à Paris, et en mesme classe, pour pratiquer ses faveurs au voyage que je voulois faire en France, il me pria de tirer la substance de lad. lettre en chiffre, me retenant à disner avec eux. Et ayant desjà prins mon repas, pour luy complaire j'emportay la lectre et

1. Allusion au mariage de Henri IV avec Marie de Médicis. Ce passage prouve que La Huguerye écrivait après le 10 décembre

2. Robert de Schelandre, s. de Soumasane, gouverneur de Jametz, défendit vaillamment la place contre le s. d'Haussonville. Après la prise de la ville, le vainqueur confisqua et s'appropria ses biens (Lepage, Lettres et instructions de Charles III, p. 133, note) .

3. Pierre Jeannin, homme d'État, né en 1540, avocat, conseiller et président au parlement de Dijon, ambassadeur souvent employé par Henri IV, contrôleur général des finances, mort le 31 octobre 1622. Il a laissé des Négociatioiis , publiées pour la première fois par son petit-fils, Nicolas de Castille, et réimprimées dans toutes les grandes collections sur l'histoire de France,

la déchiffray, et reportay la substance à l'issue de leur disner ; qui estoit, en somme, que led. s' de La Noue advertissoit secrètement led. s"^ de Schelander qu'il n'y avoit moyem de le secourir ny de vivres ny d'hommes, qu'il advisast à faire bonne mine, pour tirer composition, la plus honorable qu'il pourroit, l'asseurant que il avoit affaire à gens qui luy tiendroient ce qui luy seroit promis. C'estoit la substance.

Qui fut cause que, congnoissant l'extrémité où estoit réduit led. s' de Schelander, S.A. résolut d'envoyer en son armée devant Jametz Monseigneur le marquis Du Pont, son filz aisné, pour presser la reddition de ceste place, oîi estoit led. s"^ d'Haussonville. Lequel, voyant lad. lectre en chiffre, avec la substance que j'avois tirée, et aymant led. s' de Schelander, qu'il avoit congneu aux armées, en France, trouva moyem de l'aboucher avec seureté. Et luy m.onstrant lad. lectre, il la recongneut et la qualité du chiffre. Et luy en exhibant la substance, que led. Schelander sçavoit d'ailleurs, il luy remonstra, comme son amy, qu'il n'avoit plus de subject de se mectre au hazard de se perdre, ayant faict son debvoir ; que Monseigneur le marquis estoit arrivé et résolu de le forcer incontinent. Ce qui fut cause de faire résouidre led. s"" de Schelander à composer, avec bonne justification, et sortir de Jametz, selon les articles accordez ; ayant esté l'enseigne de sa garnison envoyée à Nancy et pendue à Saint-George ^ .

1. Le siège de Jametz (p. 218, note) dura jusqu'à la fin de juillet. Le marquis de Pont-à-Mousson et l'armée lorraine n'y entrèrent que le 25, en vertu d'une capitulation qui accordait aux catholiques le droit de sauvegarde pour leurs personnes et leurs biens, mais qui ordonnait aux Huguenots de vendre leurs biens dans le délai d'un an. De

Voilà le premier heureux effect après la mort du roy par la surprise et desch'ffrement de lad. lectre.

Cependant se renforçoient les advis que j'avois apporté à S. A. de la levée qui se faisoit en Alemaigne et des menaces de passer en Lorraine et y joindre les s*^' mareschal d'Aumont et d'Inteville^ pour y arrester lesd. forces, faire la guerre en Lorraine et divertir S. A. d'envoyer en France. Qui fut cause que S. A. désira de moy que je continuasse encores la négotiation d'entre luy et led. s"" duc Casimir, pour adviser par son amiti(^ aux moyems d'empescher le passage desd. forces par son estât. Sur quoy je persistay en mon advis dernier, ayant recongneu par la dernière levée, en laquelle led. s"^ n'avoit poinct esté employé, qu'aussy peu le seroit-il peult estre en cestecy, et que, s'y retrouvant led. s" mareschal d'Aumont, pour lacommender, il sçauroit fort malaisément venir à bout de son soulagement, ayant led. mareschal commendement tout contraire, si ce n'estoitpar l'establissement dud. ordre et règlement ancien sur le faict de telles levées de gens de guerre, pour lequel je ne sçay si led. s"" duc se vouldroit si fort descouvrir, à présent que, le roy estant mort, le roy de Navarre est en sa place, qui ne fauldra de le rechercher plus chaudement que jamais en la nécessité de ses affaires, comme je me doubte que desjà il a faict, veu le retardement de ceste négotiation, à laquelle led. s"^ duc estoit auparavant si eschauffé, et que, pour y bien pourvoir, il

nombreuses confiscations furent prononcées contre les défenseurs de la place (Lepage, Lettres et instructions de Charles III, p, 133). 1 . Joachim , baron de Dinteville et de Meurville , lieutenant du duc de Guise en Champagne et gouverneur de Chàlons.

est besoing, en s'aydant tant que faire se pourra dud. s"" duc, de ne laisser pour cela à faire ce qui se peult sans luy, pour divertir cet orage, en rompant ceste levée ou l'empeschant de passer ; à quoy il estoit besoing d'employer ung homme pratique en telz affaires, qui réside secrètement en quelque lieu proche d'Alemaigne, pour négotier cela de bonne heure ; et que je n'y voyois aultre remède.

Sur ceste mienne response, je fuz fort pressé de la part de S. A. par led. s"" président Janin et par lesd. s""^ de Haussonville et Bassompierre de vouloir faire encores ce voyage et entreprendre ceste négotiation. Ausquelz je remonstray que cela ne se pouvoit faire par ung seul voyage, qu'il estoit besoing d'une longue résidence, à laquelle mes affaires qui périssoient ne me permettoient pas de m'obliger, estant sorty d'Alemaigne expressément pour cela ; que d'ailleurs je n'y pourrois estre si secrètement ung si long temps que je ne feusse descouvert, et qu'ayant eu la response dud. s"" duc, qui ne fauldroit de me résouldre tost, pour me renvoyer, on jugeroit aiséement que, ayant laissé ma femme à Nancy et demeurant si longtemps en Alemaigne, ce ne seroit pas sans subject ; que, quelque couverture que j'y apporte, soit de mes affaires particuliers ou aultre, on ne croyra aultre chose sinon que j'y seray pour négotier quelque chose d'importance, qui me pourra engendrer du péril et de la difficulté ; que je suppliois S. A. de m' excuser de cela ; et, s'il ne faisoit ce qu'il m'a promis pour mon affaire contre Dommartin, qu'il me convenoit estre à Paris pour solliciter la vuidange du procès que j'avois pour cet efïect par appel qu'il y avoit interjette du

bailly de Bar-sur-Seyne, et faire mes aultres affaires qui périssoient ; le suppliant de me donner le moyem de passer seurement en France, avec mond. s"^ le marquis, son fîlz, qu'il délibéroit y envoyer. Mays je ne gaignay rien par mes remonstrances ; et S. A. m'asseurant de rechef de sa bouche qu'il me feroit payer dud. Dommartin ou me payeroit luy-mesme et que, pendant mon absence, il me mectroit hors de cet affaire-là sans faulte, et qu'incontinent après mon retour il me donneroit moyem d'aller seurement à Paris, force me fut de m'y résouldre et de partir de Nancy, le 22'^ d'aoust, aud. an 1589, avec lectres de S. A. aud. s"" duc, remectant toute ceste négotiation à ma discrétion et congnoissance.

Et arrivay à Speire le 215^. Et le lendemain j'escripvy aud. colonel Schregel, affin d'advertir led. s"" duc de ma venue, pour affaire d'importance, et de prendre ordre de luy de me venir trouver à Speire, ce qu'il ne peult faire plus tost que le 30® dud. moys, pour l'absence dud. s" duc.

Lequel, à son retour à Heydelberg, l'envoya vers moy. Et, après avoir souppé en nostre poisle, à part, j'employay tout le soir à luy discourir l'accident de la mort du roy et tout ce qui s'en estoit ensuivy en France, qui seroit trop long à répéter ; la reddition de Jametz, qui estoit advenue faulte de secours, et le voyage de Monseigneur le marquis en France ; que ceste mort avoit faict prendre cette résolution à S. A., que pendant la vie du feu roy il n'avoit jamais voulu faire ; mays qu'estant que trop asseuré de la délibération du roy de Navarre de luy faire plus fort la guerre que devant et veu ce qu'il en a naguères esprouvé, à

son grand dommage, et dont il ne se feust si aiséement desveloppé, sans l'amitié dud. s"^ duc, force luy estoit de penser à se bien défendre et conserver, du costé de la France, et y employer tous ses moyems et amis ; en quoy faisant, s'il se présentoit des forces, du costé d'Alemaigne, pour luy courre sus, comme led. s' duc luy en a donné naguères l'advis par moy, il craindroit n'en pouvoir user en sorte que ses voisins et bons amys n'en receussent quelque dommage par l'insolence des gens de guerre, qu'on ne peult si bien régler et policer, en ce temps, qu'ilz ne facent beaucoup de désordres ; et pourroit advenir que telles forces l'attireroient exprès sur les terres de ses bons voisins et amys, à la foule de leurs subjectz, à quoy il n'y avoit aultre moyem de remédier que par l'ouverture que j'avois faict à S. A., de sa part, du restablissement de l'ordre et règlement ancien, sur le faict de telles levées ; auquel eflfect led. s*" duc l'avoit asseuré d'en traicter, en la dernière assemblée de Wormes, et de faire en sorte que les princes et estatz du costé du Rhin en feissent une bonne résolution, mays que, si cela n'estoit encores faict et ne peust estre résolu, avant ceste levée, qui se faict, il estoit expédient, pour le bien commung dud. cercle (et S. A. en supplioit led. s"" duc), qu'on luy feist prendre le chemin de Bourgongne, sans s'arrester en corps d'armée es terres dud. cercle, au voisinage de S. A., qui seroit autrement contrainct de se mectre au devant et leur empescher le passage; ce qui les feroit manger et ruiner l'Elsatz, en leur séjour, et pourroit, par les évènemens des armes, engendrer quelque chose à quoy on n'avoit jamais pensé et à quoy on ne pourroit plus remé-

dier ; que led. s' duc, s'estant résolu de ne s'en plus mesler, avoit beau subject, pour i'intérest particulier de son estât, de tenir la main à cela, dont S. A. luy seroit obligé, pour son soulagement. Qui fut, en substance, ce que je discouru, après toutes les particularitez requises, aud. Schregel, et si amplement qu'il estoit minuit quand nous retirasmes et couchasmes seulz en une mesme chambre.

Et, le lendemain matin, ayant bien pensé à ce que je luy avois dict, il me confessa qu'il ne trouvoit aultre remède que celuy que je luy avois ouvert ; que led. s"" duc se trouveroit fort empesché sur cela, estant tout fraischement fort recherché, de la part du roy de Navarre, et attendant Sancy de jour à aultre, qui le viendra importuner extrêmement de cela ; et que, pour y affectionner led. s"" duc, ilz faisoient estât de gaigner et employer le baron de Dhona et luy, mays que, veu le passé, ilz n'avoient aulcune volonté de faire plus telz voyages ; qu'il ne me vouloit celer une chose fort secrète, dont il me prioit aussy de ne comnicquer à personne (et en prist serment de moy), que pour engager de nouveau led. s"^ duc et luy faire rompre la résolution qu'il a prise de ne s'en plus mesler, on s'est advisé d'ung artifice estrange, en confessant, de k part du roy, (car il portoit lors ce tiltre) que, faulte de moyems, il n'a peu donner aud. s"" duc ny à ses colonelz et gens de guerre le contentement qu'il leur doibt, comme il eust bien désiré, mays que, Dieu l'ayant appelle à une telle succession et estant encores assisté dud. s' duc, pour se maintenir et establir, il luy promettoit de le laisser disposer de tous ses moyems, pour son contentement et satisfiaction de

tous ses colonelz et gens de guerre, et luy en offroit la charte blanche, comme on dict ; que cela n'estoit encores rien, mays que les ministres avoient adjousté à ceste offre ung artifice, le plus meschantet détestable qu'on ouït jamais ; que le s' de Bèze, pour fortifier ceste négotiation, en ayant escript au ministre Beaumont, pour en faire l'ouverture, avoit tant asseuré de l'amitié et bonne volonté dud. s"" roy envers led. s"" duc, et de la vouloir tellement lier et estraindre que, n'ayant qu'une sœur, si led. s"" duc estoit à marier, il n'auroit jamais aultre beau-frère que luy (laquelle particularité bien entendue estoit pour engendrer de terribles eflectz, avec le temps) ; que j'estois ung prophète et avois véritablement prédict aud. s"" duc que, s'il prestoit jamais l'oreille à leurs négotiations, il luy en arriveroit quelque grand inconvénient ; que j'avois très bien faict de me retirer et que led. baron et luy cherchoient les occasions de faire de mesme, pour ceste cause ; et que led. baron en estoit en beau chemin, pour sa part, allant et venant à ses affaires ; mays, quant à luy, qu'il estoit tellement obligé à ce prince, qu'il nesçavoitpar quel moyem s'enesloigner, que, depuis ceste ouverture, bien que j'eusse veu qu'il feist ordinairement peu de cas de madame la duchesse sa femme \ pour beaucoup de raisons que je sçavois, il commençoit à luy faire plus mauvais visage que jamays; et craignoit fort que ce prince, despourveu de ses bons et fidèles serviteurs, se laissant posséder aud. Beaumont, qui a le chancelier de Potlitz à sa

1. Le prince Jean-Casimir avait épousé Elisabeth de Saxe, fille de l'électeur Auguste, morte le 2 avril 1590, dont il eut trois enfants.

dévotion et hait lad. dame duchesse, à cause de sa reUgion, ne le porte à quelque dessein pernicieux, sur de mauvais et dangereux advis, doo* il voyoit desjà quelques acheminemens, qui luy desplaisoient fort et qui estoient pour engendrer ung grand scandale en la maison dud. s' duc, si Dieu ne l'assistoit bien de bon conseil ; qu'il ne m'en pouvoit encore dire davantage et me conjuroit, par le serment que je luy avois faict et nostre amitié, de ne m'en descouvrir à personne ; et qu'après avoir desjeuné ensemble, il s'en retourneroit faire le rapport aud. s"" duc de tout ce que je luy avois dict, sçauroit de luy s'il voudroit me voir en quelque lieu pour m'ouyr et recepvoir les lectres que j'avois de S. A., et m'advertiroit de tout.

Peu après son partement, je receu ung pacquet de Lorraine, pour response à celuy que j'y avois enyoyé, par le messager qui avoit remené mes chevaux ; dans lequel il y avoit beaucoup d'advis des affaires de France, qui touchoient led. s'^ duc et méritoient de l'en advertir, mesmement de quelques lectres qu'il avoit fraischement escript en France. Or j'avois dict aud. s"" Schregel, pour luy oster toute occasion de croire que mon retour feust pour aultre chose que pour mes affaires, qu'en venant icy, pour aller à Francford donner ordre à l'exécution de la sentence que j'avois obtenue et à la citation qu'il convenoit faire faire per edictum, je m'estois chargé des lectres de S. A. et de tout ce que je luy avois dict. Cela fut cause que, n'ayant poinct de nouvelles dud. s'^ Schregel, qui estoit allé à Greutznach avec led. s"" duc, je m'advisay d'escripre à tous deux, affin qu'au retour ils receussent mes lectres. J'escripvis aud. s' duc que, m'asseurant

que led. Schregel n'avoit failly de luy faire rapport de tout ce que je luy avois dict, tost après son parlement deSpeire, j'avois receu aultres advisimportans et entre aultres de quelques lectres siennes, qu'il estoit besoing qu'il sceust ; qu'il me convenoit aller à Francford, et si, avant la foire, il luy plaisoit me donner jour et lieu pour parler à luy ou m'envoyer led. Schregel, je ferois ce qu'il me commenderoit ; que je sçavois qu'il estoit empesché à recepvoir quelques embassadeurs de France ; que je m'accommoderois et attendrois où et tant qu'il luy plairoit.

Mes lectres furent cause de faire retourner led. s"" Schregel vers moy, qui avoit charge de me dire que, pour éviter tout soupçon, il estoit meilleur que je délivrasse les lectres de S. A. aud. Schregel, pour les luy apporter et luy descouvrir tout, pour luy en faire rapport ; qu'il l'avoit chargé de me faire entendre sa volonté. Ce fut le 16^ septembre. Je fei ung bon discours aud. s' Schregel de tout Testât des affaires de France, pour luy, affin que led. s' duc ne se laissast tromper. Et luy monstray la coppie qu'on m'avoit envoyé des lectres qu'il avoit escript en France et particulièrement à Langres, qu'on ne me mandoit pas si elles avoient esté surprises, ou que ce feust par comnication ; que je croiois le second plustost que le premier, pour ce que c'est leur coustume et le faisoient exprès, pour engager led. s'' duc en des difificultez pires que devant et pour mectre ses amys en doubte de son amitié, qui estoit leur but pour rompre ce qui estoit si bien acheminé entre ces deux princes. Dont led. Schregel fut fort marry et recongneut l'artifice, s'asseurant que led. s' duc le recepvroit de mesme.

De la part duquel il m'asseura, pour en advertir S. A., qu'il ne sortiroit rien de son authorité, qui luy portast aulcun dommage, et qu'il en auroit soing, comme pour luy-mesme, et que, quand bien il ne s'en mesleroit poinct, comme il n'avoit aulcune volonté de faire, il ne laisseroit pour cela à disposer ceux qui se résouldroient à faire tel voyage de passer doucement et prendre aultre chemin que par son estât, qui estoit le remède qu'il avoit, pour le présent, le plus propre. Et me feist part des advis qu'il avoit de ceste levée bien particulièrement et ceux que luy avoient donné lesd. embassadeurs, tous contraires à ceux qu'on m'avoit envoyé, en quoy il recongnoissoit qu'on le vouloit repaistrede bonnes espérances, pour l'engager comme on faisoit fort indignement, me continuant les advis qu'il m'avoit donné naguères de Testât de lad. dame duchesse et me disant, pour conclusion, que led. s"^ duc ne me pouvoit dire aultre chose, pour ce qui touchoit led. s' duc de Lorraine, et que sur cela je pouvois retourner et en asseurer Son Altesse, après que j'aurois esté à Francford, où je pourrois voir led. s' baron, qui m'en diroit aultant. Pourquoy je luy baillay les lectres de S. A., une coppie de sa lectre et des advis qu'on m'avoit envoyé. Et il s'en retourna en ceste opinion que j'allois à Francford, comme j'eusse faict, si je n'eusse craint quelque danger, dont je fuz adverty et que je congneu depuis, à l'arrivée de Sancy, estre véritable. Pourquoy ayant de rechef adverty S. A. de toutes choses, je me résolu de séjourner à Speire, lieu propre pour avoir advis de tous costez, le plus couvertement qu'il seroit possible. Gomme je cherchois logis propre, pour me tenir

couvert, affin de me retirer de l'hostelerye, puisqu'il m'y faloit faire séjour, arriva led. s"" de Sancy, en la mesme hostelerie, et le s"" des Réaux avec luy, vestuz en dueil, et toute leur suitte, venant de Monbéliard, où ilz avoient traicté avec le comte. Et venoient traicter, après la mort du roy, avec led. s"^ duc et tous les princes de l'Empire, pour le secours de leur maistre. Et, ayant entendu les nouvelles qui y couroient venues de Lorraine, et sceu du cappitaine Sage, qui m'avoit rencontré, que j'estois là, il me feist prier de le voir, ce que je ne voulu différer de faire, pour cause. Et l'ayant salué, me demanda qui m'avoit amené icy, à présent que je pouvois tant servir en France. Je luy comptay mon affaire de Francford, pour lequel j'estois contrainct de solliciter à la Chambre, et mectre peine d'y faire appeller le procès, pour la faveur trop évidente du magistrat de Francford envers les habitans de Strasbourg, créanciers de feu mon maistre, à la recommendation de leur magistrat, et qu'il m'estoit plus convenable de regarder à mes affaires que de m' aller exposer à mille périlz, en France, après une telle mort de mon maistre. D'où il entra, sur les ad vis qu'il avoit entendu, à son arrivée à Spire, me demandant d'où ils pouvoient venir. Je luy respondi que je ne m'amusoys pas à cela et que ceste chambre d'Empire estoit composé de personnes de qualité, qui avoient des affaires en tous endroits et en recepvoient des advis, dont ilz faisoient part les ungs aux aultres ; et que j'en avois plus apprins, depuis que j'y estois arrivé, que je n'en sçavois ; que l'Alemaigne estoit, comme la France, composée de diverses humeurs et que, s'il le vouloit trouver mau-

vais, il auroit beaucoup jdIus de peine à y remédier que faire sa charge ; qu'il y avoit plusieurs années que feu mon maistre m'avoit employé à ses affaires, en ce pais, où je n'avois laissé à bien et fidèlement faire son service, nonobstant les calomnies que les serviteurs et agens des roys y semoient contre son honneur, et les faulses nouvelles qu'ilz publioient partout, au préjudice de ses affaires, dont je ne faisois que secouer les oreilles. Nonobstant laquelle response très véritable, il entra en opinion que j'eusse apporté de telz advis de Lorraine, et se mist en cholère. Et je le laissay là, bien que led. s"" Des Réaux en feust marry et eust envie de traicter plus avant avec moy, pour mon particulier, comme il feist paroistre, adoulcissant l'imprudente cholère dud. s'" de Sancy, et sans subject. Mays je ne voulu plus parler à l'ung ny à l'aultre, bien que le cappitaine Sage, qui en fut aussy marry, m'en sollicitast de la part dud s' Des Réaux.

Et sur ceste occasion je deslogé de l'hostelerie et prins chambre chez ung chantre de l'Eglise par le moyem du père recteur des Jésuistes, avec lequelj'avois contracté quelque familiarité et duquel je m'aydois en ma négotiation et du s' de Vanderdone ^ l'ung des assesseurs du Païs-Bas en la chambre duquel il m'avoit donné congnoissance ; ausquelz deux seulz je me fiois de beaucoup de choses, et avec raison. Et led. père recteur, ayant d'ordinaire des advis de Rome, m'en comnicqua, pour la première fois, ung de grande

1. Peut-être Van der Does, amiral hollandais, chargé du commandement d'une expédition maritime en 1599 dans l'océan Atlantique. Voyez de Tiiou, liv. GXXII.

importance, qu'il en avoit receu, en langue latine, et qu'il avoit publié par toute l'Alemaigne, qui estoit tel :

Suit un factum en latin non signé, sorte de protestation du parti ligueur par lequel il déclare qu'il ne reconnaît pas le roi de Navarre.

Cette pièce occupe dans le manuscrit le fol. 270.

Si Sancy eust veu ceste nouvelle-là^, jà publiée par toute l'Alemaigne, il feust tombé en une merveilleuse furie, car elle faisoit plus grand dommage aux affaires de son maistre que l'imprudence du gouverneur de Langres, lequel, après la mort du roy, pour gratifier le roy de Navarre, avoit mis tout le clergé hors lad. ville, pour crainte qu'ilz ne s'en asseurassent, disoit-il. Mays il avoit aultre moyem d'y remédier et, s'il pouvoit les en chasser, il pou voit mectre des forces dedans, pour s'en asseurer contr'eux. Et ceste actionlà estoit diamétralement contraire à ce qu'il faisoit négotier à Rome. Et pour confesser la vérité, ces advis-là feirent grand tort aux affaires dud. s' roy de Navarre ; dont il ne se pouvoit plaindre à aultre qu'à luy-mesme, sans s'amuser à vouloir fermer la bouche à tout le monde.

Comme je vey led. Sancy arrivé, sans m'arrester du tout à ce que m' avoit asseuré led. s"" colonel Schregel de lad. levée, pour laquelle on l'attendoit, que led. s' baron de Dhona ny luy ne seroient employez, comme il croyoit; que les aultres vieux colonelz

1. L'envoi par Sixte-Quint au secours de la Ligue du cardinal Gaetani comme légat. Voyez Hubner, Sixte-Quint, t. II, p. 249.

seroient aussy laissez derrière, excepté led. Dommartin, lequel, pour récompense des mauvays tours qu'il avoit faict au dernier voyage aux aultres colonelz, de descouvrir tous leurs secretz et affaires aux agens dud. s' roy de Navarre avoit esté seul employé, estant desjà en chemin pour aller faire sa levée, d'où je sceu qu'il avoit esté révocqué par led. Sancy, pour attendre l'issue de sa négotiation, j'escripvi à mes amys, pour en sçavoir la vérité des colonelz Bouck et Bernstorff, lesquelz on m'asseura ne se vouloir employer et n'estre aussy recherchez, pour ce qu'on sçavoit qu'ilz estoient offensez du mauvais traictement qu'ilz avoient receu en la dernière armée et on craignoit qu'ilz s'en resentissent en retenant les deniers et ne faisant rien, et je manday à celuy qui avoit parlé à eux de leur dire qu'ilz estoient sages, par leur dernier péril, pour se donner garde de retomber encores en pire accident, comme il feist ; et il m'en remercia de leur part et m'advertit que les colonelz de ceste levée estoient led. Dommartin et les s'^^ Frentz et Créange pour la cavalerye qui debvoit être en nombre de 4,000 chevaux, et pour l'infanterie less'^Me Vambach et de Lenty, avec chacun ung régiment, pour faire 6,000 hommes de pied et joindre le tout aux forces que le mareschal d'Aumont debvoit amener en Lorraine, au temps de leur passage, pour les y recepvoir, commender et y faire la guerre ; ce qu'ilz avoient sceu dud. Dommartin mesmes; lequel advis je trouvay tout semblable à ce que led. s"^ duc m'en avoit mandé par led. s*" Schregel ; et, quant aux moyems pour faire lad. levée, qu'ilz avoient traicté avec le comte de Montbéliard, pour une somme qu'il prestoit ; et engageoit quelques terres à cet effect, en

espérance de se vanger, par ceste levée, en Lorraine, des feuz qu'on avoit mis en ses terres ; et estoient d'ailleurs asseurez d'une somme de 36,000 ducatz, d'une part, et de 14,000 escuz soleil d'aultre, soubz le nom du duc de Ne vers, que deb voient fournir deux marchandz à lad. foire de Francford aud. Frentz et Vambach ; les aultres recepvoient des deniers dud. comte. Mays je fuz adverty que lesd. marchandz avoient refusé au s*" de Tuppigny, envoyé exprès, de délivrer lesd. sommes sur des simples lectres, désirant avoir ung mandement, signé et sellé du seau dud . duc de Nevers ; pour quoy on les y feist contraindre devant le magistrat dud. Francford, lequel, en faveur de lad. levée, les y condamna ; mais que, depuis, ilz furent conseillez d'en appeller à Spire, comme ilz feirent. Et je fei recepvoir l'appel au greffe de la chambre, ce qui retardoit la levée desd. Frentz et Vambach et estoit pour engendrer de la confusion en leurs procédures, dont ilz seroient fort aisez à rompre sans péril.

Led. s"" de Vanderdone me servit bien à cet appel et retardement, sur ce que je luy en avois dict, et à ma prière escripvit au gouverneur de Carpen, pour empescher, tant qu'il pourroit, lesd. levées, qui se faisoient en Glèves et es environs, soubz la faveur dud. duc de Nevers et comme pour le secours de Sedan. Lequel advis le gouverneur envoya à ses confidens, à l'entour de luy, pour faire de mesmes. Et de faict lesd. Frentz et Vambach furent fort incommodez en leurs levées. D'aultre part Dommartin avoit de la peine à trouver des reistres, tout le monde estant fort dégousté de tel affaire, à cause du traictement receu

au dernier voyage. J'eu de la peine à sçavoir le temps et lieu de leur rendez-vous, qui estoit le principal, et toutefFoys j'en apprins enfin tout ce qui s'en pouvoit sçavoir : que c'estoit pour le temps de Noël et le rendez-vous près Strasbourg, à la faveur de la ville.

De tout ce que dessus j'adverty souvent S. A., adressant mes pacquetz au s' Guérin, l'ung de ses secrétaires d'estat, qui avoit en main les affaires d'Alemaigne, afïin qu'il se pourveust, pour ce tempslà, de défense convenable, s'ils vouloient entreprendre de passer sur ses terres, comme c'estoit leur dessein, et de prendre bien garde, du costé de France, aux préparatifz etaproches dud. mareschal d'Aumont ; que j'espéroisque, parles difificultezquej'avoisfaictnaistre en leurs poursuittes en Alemaigne, et pour les hommes et pour l'argent, S.A. auroit beau jeu en leur rendezvous, auquel, faulte de bon ordre et des choses nécessaires, ilz viendroient à la file et régiment après aultre ; que les premiers venuz seroient aisez à rompre et renvoyer et, à leur exemple, dégouster les aultres, qui seroient encores en chemin, de passer oultre; que je sçaurois précisément les villages où ilz logeroient, près Strasbourg, et en advertirois S. A., comme je fei tost après, ayant esté seurement adverty que le régiment de Lenty ^ debvoit loger à Vassenau, au dessoubz de Strasbourg, sur le Rhin, village de l'évesché, et le régiment de Dommartin au premier village au dessus de lad. ville, sur le chemin de Basic, couvert de la

1. Le s. de Lenty, dont nous avons déjà parlé (t. II, p. 249 note), était un gentilhomme d'origine française. Il était colonel d'un régiment de lansquenets et fut battu à Aulsay par le duc de Lorraine. Sur ce combat voyez les Lettres et instructions de Charles III, p. 281.

rivière, près et à la faveur de lad. ville de Strasbourg, craignans les forces de S. A. qui se préparoit, selon mes advis, encores qu'ilz feissent contenance de n'en faire poinct d'estat, disant que ce n'estoient que païsans. Et s'estoient ainsy voulu loger, pour attendre plus seurement les régimentz de Frentz et Vambach, qui estoient fort retardez par les difficultez cy-dessus mentionnées, que j'entretenois, tant que faire se pouvoit, donnant advis à S. A. de rompre, pour le plus seur, lesd. régimentz de Dommartin et Lenty, avant qu'ilz feussent tous arrivez et eussent faict monstre, et de commencer l'effort par le régiment de Dommartin, en descendant vers Moltzen, à la faveur de l'évesque, que j'avois pratiqué, comme je diray incontinent, où il passeroit la rivière, les surprendroit à une diane, tous seulz, sans pouvoir estre secouruz desd. landzquenetz de Lenty faisant forcer leur logis, au poinct du jour, par son infanterie, qui estoit bonne, et que le s' de S. Paul*, qu'il faisoit estât d'avoir avec luy, les pouvoit traicîer comme il avoit faict ceulx d' Aulneau ; et qu'ayant deffaict led. régiment, celuy de Lenty ne l'attendroit pas et seroit, au pis aller, aisé à deffaire ou renvoyer.

Je m'aydois , comme j'ay dict cy-devant , du père recteur des Jésuistes de Speire et du s"^ de Vanderdone, assesseur des Pais-Bas, en lad. chambre, et ami confi-

1. Le s. de Saint- Paul, soldat de fortune, originaire de la Brie, s'éleva par la faveur des Guises à la plus haute fortune. Après la mort du duc Henri de Guise, il embrassa le parti de la Ligue et fut nommé maréchal de France par le duc de Mayenne. Il périt à Reims, le 25 avril 1.594, de la main du duc Charles de Guise, qui le perça de son épée. Voyez le Journalier ou Mémoires de Jean Pussot, publié par MM. Henry et Loriquet, p. 53.

dent du s"" président Richardot\ fort habille homme. Led. père recteur, allant à Moltzen, au collège, qui y est de leur société, feist congnoistre, selon leurs confidences et advis, quelque chose de mon affaire au père recteur de Moltzen, comme il me confessa depuis; mays ce fut si peu (car je ne me descouvris pas ouvertement et du tout à luy) que l'advis estoit imparfaict et obscur. Dont led. père recteur de Moltzen ayant donné advertissement au s'^ évesque de Strasbourg^, son prince, lequel estoit à Saverne, en grande peine de voir deux armées prestes de loger en son estât et les régimentz de Dompmartin et Lenty y estre desjà ; et, craignant que, par les évènemens de la guerre incertains et journaliers, lesd. armées y feissent séjour et s'accommodassent de ses places soubz couleur de leurs affaires et conservation, preist résolution d'envoyer avec led. père recteur de Speire ung sien conseiller, pour apprendre de moy la vérité et ce qu'il avoit à faire, espérant que, pour l'amitié que j'avois contracté avec led. père recteur, je m'eslargirois sur cela, aultant que faire se pourroit, pour son contentement et satisfaction; comme estant led. père recteur arrivé à Speire, je ne failly de prendre heure pour l'aller visiter et apprendre de luy ce qu'il avoit veu aud. évesché. Lequel, après m'en avoir esclaircy, selon les aultres advis que j'en avois, me déclara la peine en laquelle estoit led. s'' évesque, me conjurant

1 . Jean Richardot, premier président du conseil privé de Flandre, conseiller au conseil d'État et de la guerre, un des plénipotentiaires du roi d'Espagne aux conférences de Vervins.

2. Jean de Manderscheid-Blankenheim , évêque de Strasbourg de 1569 au 2 mai 1592. Il eut pour successeur le cardinal Charles de Lorraine, en faveur duquel La Huguerye négociait à Trêves.

par nostre amitié d'ayder à ce bon prince-là de tout le conseil que je pourrois, pour le relever de la perplexité où il estoit, et d'avoir agréable, à cet effect, d'en traicter avec ung des siens qu'il avoit exprès envoyé avec luy. Sur quoy je le priay d'avoir agréable que préalablement j'advisasse à cela et que, sur le soir, je le reverrois et luy en dirois ma résolution ; ce qu'il m'accorda.

Et, m'estant retiré en mon logis, méditant sur l'advis que désiroit led. s*" évesque, je me resouvins de la communication d'une lettre que led. père recteur avoit receu de Rome, en laquelle, entre aultres choses, on luy mandoit que le grand duc de Florence* sollicitoit ung chappeau de cardinal pourmons'^de Metz-, second filz de S. A., que, par le moyem dud. chappeau de cardinal, il pourroit tenir plusieurs éveschez; que led. s"" évesque de Strasbourg estoit vieil, son évesché embrouillé d'une division de chanoynes protestans, favorisez de grandz princes, qui aspiroient à le faire tomber en la main d'ung prince protestant; dont j'avois veu les négotiations faittes par led. s'" duc Casimir avec le roy de Dennemarch et aultres princes, et led. s"" évesque de Strasbourg en grande crainte de cela et désireux d'y pourvoir. Sur laquelle occasion espérant jecter les fondemens de quelque bonne négotiation et de faire

1. Ferdinand I^^; second fils de Cosme de Médicis et d'Éléonore de Tolède, né en 1549, cardinal en 1563, devint duc de Toscane après la mort de son frère aîné, François-Marie, le 19 octobre 1587, épousa Christine de Lorraine le 30 avril 1589 et mourut le 17 février 1609.

2. Charles II de Lorraine, né le lerjuillet 1567, cardinal de Bar, évêque de Metz le 1" juillet 1578, mort le 24 ou le 30 novembre

tourner visage aud. s"" évesque de Strasbourg vers la maison de Lorraine, catholique et voisine forte, armée, et fort propre à la conservation de luy et de son évesché contre telles menées, je me résolu de voir le serviteur dud. s' évesque avec led. père recteur, et, sans luy descouvrir le fondz de noz affaires, l'asseurer, pour le faict de son estât, sur la difficulté présente et luy donner advis de ce qu'il avoit à faire doucement et sans bruit, pour sa conservation.

Pourquoy, sur le soir, je retournay vers led. père recteur. Et luy ayant faict entendre que, pour luy complaire, j'estois prest de traiter avec celuy qu'il avoit amené, il l'envoya quérir. Et, estant arrivé, après les complimentz et nous estre promis le secret l'ung à l'aultre, sur ce qu'il me discourut bien amplement de la peine en laquelle estoit son maistre, pour les raisons que dessus, je luy diz que le danger de son maistre estoit encores plus grand qu'il ne pensoit; que je sçavois les résolutions qui estoient prises entre grandz princes protestans et avois esté présent à la négotiation, pour faire tomber son évesché entre les mains d'ung prince protestant; à quoy ilz estoient si résoluz que le roy de Dennemark, bien qu'il n'eust qu'ung fîlz^, s'estoit laissé persuader de le faire chanoyne de Strasbourg, à cet effect; que, depuis la mort dud. s*" roy, son filz luy ayant succédé, on y avoit pourveu d'ung filz de Brandebourg, en sa place, lequel led. s' duc Casimir avoit faict conduire par l'électeur, son nepveu, jusques à Strasbourg; que les rendez-vous

1. Christian IV, né le 12 avril 1577, roi de Danemarck après son père Frédéric II, en 1588, mourut le 28 février 1648, après un règne de soixante ans.

des armées, qui se faisoient sur son estât, tendoient à investir led. prince protestant; et que, dès l'année 1 587, au grand séjour que l'arnnée y feist, il en eust senty des esclatz, n'eust esté que led. s'" duc Casimir ne vouloit estre descouvert en la conduite de ceste armce-là et principalement que le voisinage des forces de Lorraine ne les eust entretenu en crainte et disposé à regarder à se descharger du danger de les voir descendre en Elsatz, quand elles seroient toutes assemblées, pour y faire la guerre, à la foule et ruine non seulement de son évesché mays aussy de tous les estatz du Rhin ; que encores c'estoit à présent l'intention de l'armée, qui s'assemble sur son estât, et que, si ce n'estoit la crainte qu'ilz ont des forces que prépare S. A., pour venir vers eux et leur empescher l'entrée en son estât, il les verroit desjà loger dedans quelques unes de ses places ; que sans double il doibt sa conservation à S. A. en ces deux occasions-là; qu'il n'avoit poinct de subject de doubler de S. A., duquel il ne debvoit attendre que toute amitié et courtoisie; que, sans luy dire davantage de cet affaire-là , j'estois d'advis qu'il ne pouvoit, pour le présent, faire aultre chose que de prendre bien garde à ses places, les faire garder par les habitans, de peur de surprise, et que S.A. seroit cause qu'ilz n'entreroient pas avant en son Estât et ne s'y estendroient pas, ains se tiendroient serrez près de Strasbourg; et, passant plus oultre pour la conservation de son évesché, je le pouvois asseurer qu'encores que Dieu luy feist la grâce, par beaucoup d'accidens inopinez, de le conserver sa vie durant, ainsy qu'il luy est succédé en la grande armée et à présent, par le moyem des forces de S. A., si

est-ce que je le pouvois asseurer que, venant à mourir, il laisseroit son évesché en telle et si grande division, pour la succession, qu'il en tomberoit en ung danger évident de guerre, si quelc'un se vouloit opposer à l'entreprise desd. princes protestans, qui employeroient toutes leurs forces, pour establir celuy de la maison de Brandebourg; à quoy je ne voyois qu'un seul remède, doux et paisible, de choisir, de bonne heure, par son maistre, ung coadjuteur de qualité, maison, force et authorité convenable et y disposer son chappitre catholique; et que, quand il aura bien regardé à l'entour de luy, il jugera qu'il ne sçauroit faire meilleur eslection que de mons"" de Metz, qui est à présent ou sera bientôt cardinal, second filz de S. A., prince fort catholique, puissant et voisin, et bien appuyé d'amys, oultre que led. s' évesque de Metz a desjà de soy des forces et de l'authorité, pour ung tel effect, mays que, pour éviter aux armes, après sa mort, il conviendroit faire de bonne heure lad. coadjution et establir pour coadjuteur led. évesque de Metz, ce qui feroit refroidir le desseing desd. princes protestans, à plusieurs desquelz il est amy et allié, mesmes aud. s"" duc Casimir, qui conduist toute ceste barque; et qu'en tout cas, si après sa mort ilz se résolvoient à faire faire eslection par les chanoynes protestans, en faveur dud. prince de la maison de Brandebourg, la maison de Lorraine ayant desjà les armes en main et ung peuple bien aguerry, joignant son évesché, seroit capable de renverser leur dessein et bien défendre le droit de lad. coadjution, en espérance d'avoir l'Empire favorable, tant à cause de la religion que par l'intercession de mons"^ de Bavières;

ce que je luy disois non tant pour affection que j'aye au service de S. A. que pour Ja raison et vérité que sçavois et congnoissois mieux qu'aultre de ma qualité ; qu'il feist ce discours à son maistre et l'asseurast qu'il ne recepvroit aulcun inconvénient des forces qui se présentoient ; que bientost il en seroit délivré. Auquel discours led. père recteur me seconda et confessa que mon advis estoit conforme à celuy de beaucoup de gens de bien, qui le désiroient, pria led. conseiller de bien représenter tout ce discours à son maistre, lequel y penseroit meurement. A quoy j'adjoustay que, si son maistre voyoit que en une si bonne occasion je puisse advancer quelque chose, j'estois prest à luy faire service. Ainsy nous séparasmes, qu'il estoit nuict, avec mille remerciemens, que me feist led, conseiller, et asseurance que son maistre n'en seroit poinct ingrat. Je le priay derechef de tenir secret ce que je luy avois dict et de supplier son maistre, de ma part, de faire de mesme, et ne le comnicquer à personne.

Au mesme temps, j'en deux advis de Heydelberg : que le duc de Saxe, qui estoit allé jusqu'à Strasbourg, et que Sancy espéroit debvoir commender l'armée, moyennant de grandes offres qu'il luy faisoit de grandz biens en France et de ceux de la maison de Guyse mesmes, pour l'engager [que le duc de Saxe] , veu le peu d'ordre aux rendez-vous et les advis du voyage de S. A. avec ses forces, n'avoit voulu passer oultre, et estoit retourné par Germesheim, où led. s"" duc Casimir l'estoit allé attendre pour le recepvoir et festoyer et luy oster l'occasion de venir à Heydelberg et y voir la duchesse, sa cousine, et parler à elle, qui n'eust esté sans se plaindre du tort qu'on luy faisoit de la tenir prison-

nière et de luy imposer des choses ausqiielles elle ne pensa jamais; qui estoit l'aultre advis que j'avois receu de Heydelberg, et que, pour colorer le faict, on avoit faict prendre prisonnier le gentilhomme Poulennois, luy imposant l'adultère commis avec lad. duchesse, et qu'on avoit mené led. Poulennois au chasteau de Manheim, faisant ceux qui manioient cet affaire tellement passer oultre aud. s"" duc Casimir, sur l'espérance qu'on luy avoit donné du mariage, que j'ay dict cydessus, et encores une aultre ouverture que faisoit le s'' de La Noue du mariage de la duchesse de Bouillon avec mons"" l'Electeur ^ son nepveu, pour embarquer de rechef ce prince au service du roy de Navarre et de ceste jeune duchesse de Bouillon, qu'il ne prestoit l'oreille à aulcune justification de lad. duchesse, sa femme, ny aux asseurances contraires que toutes ses dames et damoiselles donnoient de l'honneur et innocence de leur maistresse, laquelle ilz afïîrmoient n'avoir jamais abandonné ; nonobstant toutes lesquelles paroles l'affaire passa oultre jusques à la mort de lad. duchesse, qui n'est advenue sans grand soupçon de poison. Dont, pour achever l'histoire sans plus y retourner, led. s'^ duc Casimir, s'estant laissé depuis gaigner avec le duc Christierne de Saxe, pour une aultre levée, conduite par ung prince d'Anhaldt-, et voyant que, ce

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