‹ Mémoires (inédits)Chapitre 26 sur 27 · MAINE · texte numérisé non relu

MAINE

Deuxième atation.

Le cortège étant arrivé dans cet ordre au boulevard l'oissonnlère , on rencontrera, sous un portique ou arc de triompbc , les héroïnes des 5 et 6 octobre 1789 , assises , comme elles étaient alors, sur leurs canons; les unes porteront des branches d'arbres, les autres des trophées , signe non équivoque de la victoire éclatante que ces courageuses citoyennes remportèrent sur les serviles gardesdu-corps. Là elles recevront, des mains du président de la Convention nationale , une branche de laurier j puis, faisant tourner leurs canons , elles suivront en ordre la marche, et toujours dans une attitude fière , elles se réuniront au souverain.

Sur le monument il y aura des inscriptions qui retraceront ces deux mémorables journées. Les harangues , les chants d'allégresse, les salves d'artillerie se renouvelleront à chacun des postes.

Troisième station .

Citoyens , nous sommes arrivés à l'immortelle et impérissable journée du 10 ^ c'est sur la place de la Révolution , c'est à l'endroit oii est mort le tyran qu'il convient de la célébrer.

Sur les débris existans du piédestal de la tyrannie , sera élevée la statue de la liberté, dont l'inauguration se fera avec solennité ; des chênes touffus formeront autour d'elle une masse imposante d'ombrage et de verdure ; le feuillage sera couvert des oflfrandes de tous les Français libres , rubans tricolores , bonnet de la liberté , hymnes , inscriptions , peintures , et tous les emblèmes qui plaisent à la déesse. A ses pieds sera un énorme bûcher avec des gradins au pourtour; c'est là que , dans le plus profond silence , seront offerts en sacrifice expiatoire les imposteurs attributs de la royauté : là , en présence de la déesse chérie des Français , les quatre-vingtsix commissaires , chacun une torche à la main , s'empresseront à l'envi d'y mettre le feu. Là, la mémoire du tyran sera dévouée à

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rexécralion publique , et , aussitùt après, des milliers il'uiscauv reudus à la liberté, portant à leurs cols de légères Landerolles sur lesquelles seront écrits quelques articles des Droits de l'Honinie , pitînilront leur vol rapide dans les airs , et porteront au ciel K- t(''irjoignage de la liberté rendue à la terre.

Quatrième station.

lia quatrième station se fera sur la place des Invalides. Au un lieu de la place , sur la cime d'une montagne, sera représenté eu sculpture, par une figure, le peuple français ^ de ses bras vigoiir(uix rassemblant le faisceau départemental ; l'ambitieux fédéralisme sortant de son fangeux marais , d'une main écartant les loseaux , s'eflorce de l'autre d'en détacher quelque portion; le peuple français l'aperçoit, prend sa massue, le frappe et le fait n'iitrer dans les eaux croupissantes pour n'en sortir jamais.

Cinquième station.

Kniiu , la cMKjuieme et dernière station auia lieu au Champ- Ic- Mars; avant d'y entrer, on rendra un hommage éclatant à l'égalité par \\\i acte authentique et nécessaire dans une république. On passera sous un portique dont la nature seule semblera avoir fait tous les frais ; deux thermes , symbole de l'égalité et de la liberté, ombragés par un épais leuillagc, séparés et en face l'un de 1 autre , liendront, à une distance proportionnée, une guirlande tricolore et tendue , à laquelle sera suspendu un vaste niveau , le niveau national; il planera sur toutes les tètes indistinctement : orgueilleux , vous courberez la tète.

Arrivés au Chaiiq>-dc-jMars , le président de la Convention nationale ,1a Convention nationale , les quatre-vingt-six commissaires «les envoyés des assemblées primaires , les envoyés des assemblées primaires , monteront les degrés de l'autel de la patrie. Pendant ce temps , chacun ira attacher son ollVande au pourtour de l'autel , les fruits de son travail , les instrumens de son métier et de son .ni : c'est ainsi qu'il se trouvera plus magnifiquement paré que par les emblèmes d'une futile et insignifiante peinture ; c'est un peuple immense et laborieux qui fait hommage à la pairie des instrumens de sou métier avec lesquels il lait vivre .sa femme et ses cufans.

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(^et te cérémonie lerminde, le peuple se rangera .uitoiii «le l'autel ; là , le président de la Convention nationale ayant dépose sur l'aufcl de la pnlrio fous les actes de rccnnseincnt des votes des assemblées primaires , le vote du peuple français sur la Constitution sera proclamé en présence de tous les envoyés du souverain et sous la voûte du ciel. Le peuple fera serment de la défendre jusqu'à la uiori : une salve d'artillerie annoncera cette sublime prestation.

Le serinent fait, les quatre-vingt-six commissaires des envoyés des assemblées primaires s'avanceront vers le président de la Convention ; ils lui remettront cbacun la portion de faisceau qu'ils ont portée à la main tout le temps de la marcbe. Le président s'en saisira ; il les rassemblera toutes ensemble avec un ruban tricolore , puis il remettra au peuple le faisceau étroitement uni , en lui représentant qu'il sera invincible s'il ne le divise pas ; il lui remettra aussi l'arche qui renferme la Constitution; il prononcera à haute voix : «Peuple , je remets le dépôt delà Constitution sous lasauvegarde de toutes les vertus, w Le peuple s'en emparera respectueusement; il les portera en triomphe, et des baisers fraternels mille fois répétés termineront cette* scène nouvelle et touchante.

Citoyens, n'oublions pas les services glorieux qu'ont rendus à la patrie nos frères morts pour la défense de la liberté ; après avoii confondu nos sentimens mutuels dans de tendres embrassemens , il nous reste un devoir sacré à remplir, celui de célébrer par des hymnes et des cantiques le trépas glorieux de nos frères. Le président de la Convention nationale remettra au peuple l'urne cinéraire , après l'avoir couronnée de laurier sur l'autel de la patrie. Le peuple s en emparera majestueusement, il ira la déposer dans l'endroit désigné pour y être élevé par la suite une superbe pyramide. Le terme de toutes ces cérémonies sera un banquet frugal; le peuple, assis fraternellement sur l'herbe et sous des tentes pratiquées à cet elïet au pourtour de l'enceinte, confondra avec ses frères la nourriture qu'il aura apportée. Enfin , il sera construit un vaste théâtre où seront représentés , par des pantomimes , les principaux événemens de notre révolution.

Indépendamment du décret que vous avez rendu pour le traitement de route et du séjour à Paris des envoyés des assemblées primaires , il sera pourvu par la municipalité au logement des envoyés

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tlos asscmblc'es piiniaires : l'iionncur d'exercer envers eux Ici droits sacrés de l'hospitalité sera réservé aux citoycnr. estimés par leurs sections jMJur être les plus vertueux , ou qui auront rcr;du le plus de services à la révolution; comme ceux-là sont souvent les plus indigcns, il leur sera 'accordé uae indemnité honorable jxjur qu'ils puissent mieux accueillir leurs hôtes; tous également doivent recevoir cette indemnité. Le portique de la maison qu'habitera un cnvo>é des assemblées primaires sera décoré tic guiilaïuîus (le chêne; ces maisons seules jouiront de cet honneur, toutes les autres auront seulement , ainsi que celles-ci , une ilamnie tricolore sur le comble.

Décret rendu à la suite de ce rapport.

La Conveullon nationale , après avou" entendu le rapj:)orl de son comité d'instruction publique, décrète que ce rapport sera imprimé, afliché et envoyé aux départemens et aux armées ; charge le conseil exécutif provisoire de toutes les dispositions nécessaires dont les frais seront acquittés parle Trésor national; autorise le comité d'ins- Iruction publique à nommer deux commissaires qui surveilleront iniim'dii.fi r.ienf le<; pr«'j)ar.ild"s et l exécution.

Sisnié H. t^tT'TLLF.MAnnET.

Note (G), page ^5.

Recueil des six Discours prononcés par le président dt la Convention nationale , le 10 août de Van 2^ de la république , aux six stations de la fête de l'unité et de l'indivisibilité de la république.

J* rentière station à la fontaine de lu régénération.

SorvEB4i>'r. du sauvage et des nations éclairées, ô nature! ce peuple iîTin:ense , rassenibh' nuv premiers rayons du jour d'îvnnt ton image , est digne de îoi, il est libre. C'est dans ton sein, c'est dans tes sources Sacrées qu'il a recouvré serdroits , qu'il s'est ré-

i/\6 ÉCI.AIRCISSKMENS HISTOItlQLES

généré. Après avoir traversé tant de siècles d'erreurs et de servi* tude , il fallait rentrer dans la simplicité de tes voies pour retrouver l'égalité et la liberté. O nature ! recois l'expression de rallacliement des Français pour les lois, et que ces eaux fécondes qui jaillissent de tes mamelles, que cette boisson pure qui abreuva les premiers humains , consacrent , dans cette coupe de la fraternité et de l'égalité, les scrmcns que te fait la France en ce jour le plus beau qu'ait éclairé le soleil depuis qu'd a été suspendu dans limmcnsité de l'espace !

Seconde station devant V arc de triomphe.

Quel spectacle ! la faiblesse du sexe et l'héroïsme du courage ! ô liberté ! ce sont là tes miracles ! c'est toi qui , dans ces deux journées , oïl le sang à Versailles commença à expier les crimes des rois , allumas dans le cœur de quelques femmes cette audace qui fit fuir ou tomber devant elles les satellites du tyran ! Par toi , sous des mains délicates roulèrent ces bronzes, ces bouches de feu qui firent entendre à l'oreille d'un roi le tonnerre , augure du changement de toutes les destinées. Le culte que t'ont voué les Français , a été impérissable à l'instant oii tu es devenue la passion de leurs compagnes. O femmes! la liberté, attaquée partons les tyrans , pour être défendue , a besoin d'un peuple de héros ; c'est à vous à l'enfanter. Que toutes les vertus guerrières et généreuses coulent avec le lait maternel dans le cœur des nourrissons de la France. Les représentans du peuple souverain, au lieu de fleurs qui parent la beauté, vous offrent le laurier, emblème du courage et de la victoire; vous le transmettrez à vos enfans.

Troisième station à la place de la révolution.

Ici la hache de la loi a frappé le tyran. Qu'ils périssent aussi ces signes honteux d'une servitude que les despotes affectaient de reproduire sous toutes les formes à nos regards ! que la flamme les dévore , qu'il n'y ait plus d'immortel que le sentiment de la vertu qui les a effacés. Justice , vengeance , divinités tutélaires des peuples libres , attachez à jamais l'exécration du genre humain au nom du traître qui , sur un trône relevé par la générosité , a trompé la confianced'un peuple magnanime. Hommes libres, peuple d'égaux,

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«l'amis et de frères , ne composez i)liis les images de votre gran- (lc\ir que des attributs de vos travaux, de vos taleiis et de vos vertus. Que la pique et le bonnet de la lii)erté , que la cbarrue et la gerbe de blc, que les emblèmes de tous les arts, par qui la société est enrichie, embellie, forment désormais toutes leiî décorations de la i-épubliquc. Terre sainte , couVre-toi de ces biens réels qui se partagent entre tous les hommes , et deviens stérile pour tout ce qui ne peut servir qu'aux jouiss.iuccs cvclux'ivej J(. l'orgueil.

Quatrième station au colosse des Imatides.

Peuple français ! te voUà ofl'ert à tes propres regards sous un emblème fécond en leçons instructives. Le géant dont la main puissante réunit et rattache en uu seul faisceau les départemeus qui font sa grandeur et sa foice, c'est toi! Ce monstre dont la main criminelle veut briser le faisceau, et séparer ce que la nature a uni <:'est le fédéralisme. Peuple dévoué à la haine et à la conjuration de tous les despotes, conserve toute ta grandeur pour défendre la liberté; qu'une fois au moins sur la terre , la puissance soit alliée à la vérité et à la justice; fais à ceux qui veulent te diviser, la même guerre qu'à ceux qui veulent t'anéanlir , car ils sont également coupables ; que tes bras , étendus de l'Océan à la Méditerranée , et des Pyrénées au Jura , embrassent partout des frères , des enlans. Retiens, sous une seule loi et sous une seule puissance, une des plus belles portions de ce globe , et que les peuples esclaves, qui ne savent admirer que la force et la fortune , témoins de tes vastes prospérités , sentent le besoin de s'élever, comme toi, à cette liberté (pli t'a fait l'exemple de la terre.

Cinquième station à l'autel de la patrie.

Français , vos mandataires ont interrogé , dans 86 déparlemens , votre raison et votre conscience sur l'acte constitutionnel qu'ils vous ont présenté; 86 départemens ont accepté l'acte constitutionnel ; jamais un vœu plus unanime n'a organisé une république plus grande et plus populaire. Il y a un an, notre territoire était occupé par l'ennemi ; nous avojis proclamé la république , nous fûmes vainqueurs. Maintenant, tandis que nous constituons la

i/\H IXLAIKCISSKMENS KISTOniQUtS

l'ijinco, riùiropo l';itl;«fjuo dn toul<;s parts ; jurons fie {l(' rend ro la cDiistllutioii jusqu'à la mort; la r('j)ul)liquc est t! te rn elle.

Sixième et dernier discours au Uiainp-de-Mars y devant le monument funèbre dea guerriers morts jiour la patrie.

Au moment oii nous venons de proclamer solennellement, en présence du peuple iraurais , l'acceptation de l'acte constitutionnel , pourrions-nous ne pas couronner celte auguste journée par le louchant adieu que nous devons à ceux de nos frères qui ont succombé dans les combats ; ils ont été privés de concourir à la constitution de leur pays , ils n'ont pas dicté les articles de la liberté française , mais ils les avaient préparés , inspirés par leur dévouement héroïque. Hommes intrépides ! cendres chères et précieuses ! urne sacrée ! je vous salue avec respect , je vous embrasse au nom du peuple français , je dépose sur vos restes protecteurs la couronne de laurier que la Convention nationale et la patrie vous présentent. Ce ne sont pas des pleurs que nous donnerons à votre mémoire; l'œil de l'homme n'est pas fait pour en répandre. Pour qui ces larmes? Serait-ce pour vos parens et pour vos amis? Votre renommée les console. Ils se sont dit que vous étiez fortunés de reposer dans la gloire. Ils n'ont jamais pu souhaiter que vous fussiez exempts du trépas', mais dignes d'avoir vécu. Serait-ce pour vous? Ah ! combien vous avez été heureux ! vous êtes morts peur la patrie , pour une terre chérie de la nature , aimée du ciel ; pour une nation généreuse qui a voué un culte à tous les sentimens , à toutes les vertus ; pour une république oli les places et les récompenses ne sont plus réservées à la faveur, comme dans les autres Etats , mais assignés par l'estime et par la confiance. Vous vous êtes donc acquittés de votre fonction d'hommes et d'hommes français j vous êtes entrés sous la tombe après avoir rempli la destinée la plus glorieuse et la plus désirable qu'il y ait sur la terre. iNous ne vous outragerons point par des pleurs.

Mais, ô nos frères ! c'est en vous admirant, c'est en vous imitant , que nous voulons vous honorer; et si , comme il est doux de le supposer quand on aime, les morts conservent quelques senlimens pour ceux qui vivent, je viens vous dire , au nom de tous vos amis que vous avez laissés sur le sol de la France, que

ET PIÈCI'S Ol 1 ICIKILICS. l49

nous sommes piots à nous dévouer à votre exemple , impatiens cratleiidre l'ennemi el de continuer votre valeur, afin <ju'on dise que vous étiez vraiment nos proches , et que votre cœur s'en réjouisse ; je viens vous dire que nous tacherons même de vous surpasser; car si nous ne faisions que consommer le fonds de gloire que vous nous avez léj^ué , si nos vertus ne luttaient pas avec les vôtres , vous seriez aussi humiliés de cette triste supériorité , que nous sommes en ce jour tlattés de celle que vous avex sur nous. La mort moissonne également le lâche et le brave. Quand la destinée nous rappellerait près de vous , comment pourrions-nous supporter votre accueil ? Une voix terrible s'écrierait : J'ous combattiez cependant })our la justice et la liberté ! INon , chers concitoyens , guerriers magnanimes, nous serons dignes de vous, nous n'aurons à recevoir que vos embrassemens , vos éloges ; nous vous aurons vengés ; nous vous raconterons que nos mains ont achevé votre ouvrage ; que vos armes , dont nous avons hérité , étaient invincibles , ([uo la république triomphe; celle république quiàelle seule lient tète à tous les lyrans, à toutes les viles passions conjurées, à tous les peuples qui se déshonorent; celte répul)liquc que l'humanité a chargée de sa cause, et qui doit sauver l'univers.

l^oïc (H) , pa^e 75.

Eloge funèbre des citoyens morts pour la défense de la liberté et de l'égalité y le 10 août tyrji , Van ÏV de la liberté , et le V^ de l'égalité ; prononcé le 26 du même mois, en présence de l'yfssembléc nationale , lors de la cérémonie funèbre faite en l'honneur de ces généreux citoyens; par M. Chénier ; imprimé et envoyé aux S3 dépaHemcns et à i armée , par ordre de l' Assemblée nationale.

("iTOYLNS ,

Dans les beaux jours de la (irèco antique, lorsqu'on venait annoncer la mort des défenseurs de la liberté, la patrie se couvrait d'un voile funèbre. Les larmes du peuple se mêlaient aux cris des orphelins , aux gcmisscm?n> des mères et des épouses ; mais bientôt les lionneurs rendus à la mémoire de ces gueriicis chéris,

l5o KCLAIHCISSEMENS IflSTOHIQUES

scrviilcnt à la consolalion |)ul>li(jii(;. l><;urs noms ctaicnf graves sur (les inausolccs avec le rccil dos victoires qu'ils avaient remportées : l'éloquence et la poésie transmettaient leurs exploits aux races futures ; la patrie adoptait leur lamille ; leur image détrônait dans les places publiques l'image des tyrans abattus. En parcourant celte terre sacrée , les voyageurs rencontraient sur leur passage les débris des vainqueurs de JMarathon et de Platée ; ils erraient au milieu des tombeaux d'Epaminondas leTbébain , et de l'Athénien Trasybule qui détruisit les trente tyrans ; près de là le même monument renfermait les restes d'Harmodius et d'Aristogiton , jeunes et inséparables amis, qui brisèrent le joug des Pisistratides. Plus loin dormait ïimoléon qui rétablit la liberté dans Corinthe et dans Syracuse. Les étrangers visitant la Grèce, environnés partout de la cendre des héros et des moaumens de leur gloire , versaient des larmes d'admiration , et , dans un recueillement solennel , ils contemplaient respectueusement la majesté d'un peuple libre.

Nous voyons se renouveler ce spectacle auguste. Des Français sont morts pour la liberté au sein de cette ville fameuse ; et leur cendre est honorée dans le séjour même où conspiraient les tvrans qu'ils ont terrassés. Les enfans , les épouses de nos frères qui ne sont plus , deviennent riiéritage de la patrie. Ces hommages rendus à rhéroïsme civique, les familles des défenseurs que nous pleurons, les regrets de leurs vaillans frères d'armes, la présence des législateurs que la France chérit et révère , l'aspect des fidèles magistrats du peuple, l'aspect imposant de ce peuple même, qui renferme à la fois les conquérans de la Bastille et les vainqueurs de la royauté , tout répand autour de moi une atmosphère de liberté qui inspire et les actions généreuses et les grandes pensé es. Il ne manque à la dignité de ce jour de gloire qu'une voix plus éloquente qui puisse atteindre, par la hauteur des expressions , à la hauteur des actions et des hommes qu'il faut célébrer.

Mais qu'est-il besoin d'éloquence ? Les choses et les lieux parlent assez. C'est ici que le despotisme aiguisait les poignards qui devaient égorger tous les amis de la liberté j c'est ici qu'un or coupable achetait des cliens à la servitude ; c'est ici que se tramaient n os défaites et l'inaction de nos armées ; c'est ici que les descendans de Guillaume Tell se sont avilis jusqu'à servir, dans leurs projets d

rr VIKCES OI I ICIELLES. l5l

ven^e;iiJC(' , des lyraiis sans caractère et sans courage; enfin, c'est i<i qu'iMi roi perfide acciiniulait les scrniens et les parjures , nous vendait à la maison d'Autriche, encourageait à la trahison de» géntiraux criminels , et tentait de rétablir sa puissance arbitraire sur les cadavres du peuple français, non loin de la fenêtre fatale oii ravant-dernier des Valois vengeait sa religion par des forfaits , et massacrait lui-même les citoyens malheureux qui croyaient échapper à des assassins en invoquant le nom d'un roi.

Et c'est ici que les conspirateurs ont été punis. Le véritable souverain s'est montré, et tous ses lâches ennemis se sont cachés dans la poussière. Ces foudres d'airain , si long-temps appelés la dernière raison des rois , ont consacré les droits du peuple ; et tandis que l'Assemblée nationale, plus grande en ce moment que l'Assemblée constituante, éclipsait le serment du .leu de Paume par un serment plus saint, prêté dans le fort du danger, vous, citoyens de Paris , et vous généreux lédérés , et vous braves cavaliers de la gendarmerie nationale , rivaux des braves gardes-françaises , vou^ luttiez tous de civisme et de courage ; et les héros que nous pleurons scellaient de leur sang précieux le serment des pères de la patiie.

Oh! combien est importante cette victoire de 1 égalité! combien était nécessaire celte nouvelle insurrection dont les suites ont été si heureuses ! Déjà triomphaient en espérance la royauté , la superstition et l'aristocratie conjurées ; déjà elles faisaient éclater une joie parricide , et inarqu;»ient du doigt leurs victimes. Kt sur elles est tombée soudain la vengeance qu elles prétendaient exercer ! Kt le glaive de la loi frappe les coupables qui sont échappés aux rigueurs du combat! La pique du pauvre a vaincu le poignard patricien. Tous les plans des traîtres sont dévoilés et détruits, les sources de la corruption taries, les ennemis de l'État frappés dans l'intérieur, déconcertés au-delà du Rhin j et les généraux rebelles qui luttaient contre la puissance nationale et se flattaient de subjuguer Paris , sont trop heureux d'éviter, par une fuite honteuse, le supplice qu'ils ont mérité.

Hommes généreux , morts pour la liberté dans cette journée mémorable, vous avez été presque tous moissonnés dans la fleur de votre jeunesse : la nature vous devait des années plus nombreuses , et vous deviez être plus long-temps le soutien de la

l59. KCr.AlKClS.SEMK^S IIISTOIJ lOl i:S

FiMiicc, notre njcrc commune; mais si vous avez ljo[)[>eu vecu|Kjur elle , vous avez assez vécu pour la gloire. Votre souvenir ne périra point; vos enfans seront des héros comme leurs pères : tant que nos belles contrées cnlanteronl des hommes libres et braves , vous leur servirez de ntodèlc , et la postérité reconnaissante vous j)roclamera les conquérans de l'égalilé , les libérateurs de la patrie.

N'en doutez pas, citoyens, sans ce combat glorieux, mais sanglant, ou nous avons vu périr les plus cruels ennemis du peuple et ses plus généreux défenseurs , nous n'aurions possédé qu'un fantôme de liberté; et la royauté constitutionnelle, aidée d'une liste civdc monstrueuse , aurait fini par anéantir en France les droits sacrés du genre humain. Nous mettrons à profit cette grande leçon. Trop long-temps l'arbre monarchique n'a porté que des fruits de mort. Ses sombres rameaux, qui s'étendaient sur tous les points de Tempire , y portaient le deuil et la stérilité. Maintenant ce cyprès lugubre est écrasé par la foudre; il est frappé dans ses racines , et l'arbre de la liberté , planté par la nation souveraine , s'élève et plane majestueusement sur les quatre-vingt-trois départemens de la république française , en attendant que ses branches fécondes ombragent l'Europe et le monde entier.

Sages législateurs de la France , premier espoir de 1 Etat ; et vous, magistrats , fonctionnaires publics , investis de la juste confiance du peuple ; vous, généreux citoyens de Paris; braves Marseillais , vaillans fédérés , accourus des départemeus les plus lointains pour sauver la liberté chancelante ; vous tous , dignes compagnons d'armes des héros que nous regrettons ; vous , leurs enfans et leurs épouses , parens chéris de la famdle commune , approchez de ce monument de deuil et de gloire , et prêtons tous ensemble le serment auguste de maintenir la liberté , l'égalité , ou de mourir en les défendant. Que ce serment , répété d'un bout de la France à l'autre , vole au-delà de nos frontières ; qu'il fasse pâlir dans leur camp les despotes et les généraux ligués contre nous; que leurs armées les abandonnent, que la tyrannie ne trouve plus un soldat qui veuille embrasser sa querelle; et que la France, heureuse et tranquille , se repose , après tant dorages , sous Tabri des lois bienfaisantes qui vont consacrer pour tous les siècles les droits et la souveraineté du peuple.

KT i>ii:(j:s om i(:ii:m-es.

Note (F), jujgc 75.

JNoticc sur le monument éici^é à Lucarne à la mémoire des (ianlcs- Suisses qui ont succombé en /y()2. — Lucerne,chez Xavier Mcycr.

Le rc'gimcnt des gardes-suisses au service de France , malgré des insinuations multiplidcs , s'est refusé avec fermeté ,dès le commencement de la révolution, à toute participation nu\ scènes de troubles qui signalèrent cette époque. Etranger aux oj)inions et partis qui divisaient alors les habitans de la France , il ne connaissait qu'un seul devoir , celui de défendre un prince auquel il était attaché par des scrmens sacrés , par un juste respect et par la reconnaissance. Le 10 août de l'année 1792 devait mettre ses senlimens à l'épreuve la plus décisive. Appelé à la défense du cbatcau dcsTuilerics par les ordres du roi et les dispositions des hommes qui exerçaient ah)rs le pouvoir, la petite troupe de héros ne maintint le champ de bataille , contre des forces infiniment supérieures , qu'après une lutte de plusieurs heures et en le couvrant dcscs cadavres. Ils seraient même tombés tous victimes de leur flevoir , si le roi ne leur eût envo\é Tortlrc de déposer les armes. Peu des braves oflieiers et plusieurs des soldats qui échappèrent à la mort , ne durent leui- vie qu'aux nobles soins de généreux amis de l'humanité ; les autres périrent sur l'échafaud ou furent massacrés.

Cette nouvelle porta la douleur, le deuil et rindigiiatiou ilans toutes les parties de la Suisse. Ces senlimens cédèrent bientôt à celui de l'admiration générale d'une action qui a fait revivre l'honneur national dans un nouvel éclat.

n'a près un ordre exprès du roi , une partie des officiers du régiment des gardes- suisses se trouvaient alors en congé chez eux. M. Charles PfylVcr d'Allisliofen , maintenant colonel, était du nombre de ceux-ci. il perdit un oncle et un second père dans la personne du major de Baclunann , lequel montra sur l'échafaud la mcmc grandeur d'amc qu'il avait déployée au cond)at. Lui-mcmc, attaché dès sa pi cmièrc jeunesse au régiment des gardes-suisses, prenait une part bien vive au sort de ce corps , ainsi qu'à celui de tant de braves camarades et amis. Déjà à celle époque il courut

iT)/] i':c:LAiRrissEMi:>s iii-SToitigi i;s

lidcc; di; cons;icrci aux inancs des licros succomliés un pclil jik^-ijuiucnl, idée qui peu à peu devint une résolution déterinuiée , mais plusieurs circonstances rctardcrentpendant une suite d'années la réalisation d'un projet qu'il ne perdit jamais de vue.

La famille des Bourbons , ayant par suite des grands événemens du temps jccouvré la possession du trône héréditaire , et une nouvelle tentative ayant été faite de les en expulser, les troupes suisses en France donnèrent encore une fois un exemple glorieux de leur ancienne fidélité. C'est alors que la haute Diète , sur la proposition du canton directorial de Berne, décréta le 7 août 1817 . « de vouer )) une reconnaissance éternelle et l'admiration dont elle est péné- » trée , à l'héroïsme de l'ancien régiment des gardes-suisses, hé- » roïsrae qui n'est obscurci par aucune des actions de bravoure et )) de vertu de nos ancêtres. » Elle décréta : « de conserver à la V postérité, dans les archives fédérales , les noms de ceux qui ont » péri sur le champ de bataille , de ceux qui ont été massacrés à la » suite de leur fidélité ; de ceux enfin de leurs frères d'armes qui » ont survécu, et de décorer tous les militaires encore vivans de » ce régiment, qui étaient présens à l'attaque du château des ïui- » leries le 10 août 1792, d'une médaille de fer avec 1 inscription : » Fidélité et Honneur. »

Encouragé de voir ainsi la nation rendre la justice au mérite héroïque de ses frères d'armes , le colonel Pfyffer résolut de donner plus d'extension à son projet primitif, et d'exciter l'intérêt général à concourir à l'élévation d'un monument qui , grand et simple , et aussi digne des mânes auxquels il serait voué que de ses fondateurs , éterniserait cette action sublime sur un sol ennobli par la nature et par l'histoire.

Par une annonce publique du 1 mars 1818, le colonel Pfyffer proposa une souscription pour construire ce monument , en annonçant que l'excédant du produit des souscriptions , déduction faite des frais , serait employé , soit à l'entretien d'un invalide employé comme gardien du monument , soit à secourir des sous- officiers et soldats indigçns , qui , ayant pris part au combat du 10 août , sont décorés de la médaille de fer.

Il est dans la nature des choses que des entreprises comme celle-ci soient différemment jugées , plus ou moins appuyées , quelquefois même mal interprétées ; mais ce qui contribua surtout à

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rcnrouragcniCJit du directeur tic rentrcprisc , ce sont les dons géuérciix des hauts gouverruMueiis des Etats confédérés de IJerne , Luccrne , Fribourg , Soleure , Tessin , Vaud , Vallais , Neui'châtel et Genève ; ceux des réunions suisses à St.-Pëtersbourg , Vienne , Paris, Copenliaguc, Triestc, Livourne et Géues; ainsi que des louables régiiiirns suisses au service de France et des Pays-Bas ; la part qu'y prirent beaucoup de Suisses , entre lesquels se distinguèrent , par l'activité et le zèle qu'ils mirent à répandre l'annonce , ainsi qu'à recommander et favoriser la chose , à /.urich : M. J.-J. ïfess , sous-secrétaire du tribunal d'appel ; à borne : M. do Graffcnned de Gerzcnsee, colonel de la confédération ; à Scliwitz : M. le général baron de Redding ; à Fribourg : M. Stutz, archiviste d'Ktat ; à Soleure : M. le conseiller et colonel de Gibelin ; à St. -Gai l : M. lo landammann de IMuller-Friedberg ; dans les Grisons : M. de To^'genbourg; à Schallouse : M. le colonel de Schalch , président du Clonseil des guerres ; en Argovio : M. de Schmiel , mend^ro du petit Conseil et colonel de la confédération; dans le canton de Vaud : M. Guiger de Prangius , colonel de la confédération; à Genève : M. lo lieutenant-colonel Tronchin.

Ce qui ])ronve que cette entreprise trouva des amis même hors du corclo des cantons confédérés , c'est l'approbation exprimée envers son auteur, avec autant de bienveillance que de générosité , par Leuis Majestés l'empereur de Russie et le roi de Prusse; les souscriptions de leurs excellences les envoyés de France et d'Kspagno , .iccrédités près la confédération suisse ; ainsi que du ministre ilo Danemarck à Florence; enfin l'intérêt que lui témoignèrent ^rand nombre d'étrangers respectables.

Le directeur de l'entreprise remplit un devoir qui lui est bien cher, on exprimant publiquement et déposant dans cet écrit sa respectueuse reconnaissance envers tous les hauts et bienveillans prolecteurs mentionnés ci-dessus , envers tous ceux qui , parsouscri{>tioii et rcconnnandation ou de toute autre manière, ont rendu possible et favorisé rexécution de cet ouvrage, mais très-particulièremonlenveis les illustrcsavoyers et membres du gouvernement du canton de Lucerne, pour leur protection bienveillante, ainsi qu'enversle louableConseil d'administration delà ville de Lucerne , pour les nombreux secours el services rendus de la manière la plus gracieuse.

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C'est ainsi rjuc, par l'accroissement progressif de la souscripti(Mi , qui se monte jusqu'à ce jour à la somme totale d'à peu près mill<; louis d'or, il fut permis de songer à commencer l'ouvrage.

S. T']. M. l'avoyer de Rultimann, mue p.ir l'intcrct qu'fH<; v(}iif constamment à toutes les belles et bonnes inslilulions , ainsi qu'à tout ce qui peut favoriser les sentimens patriotiques, les arts et les sciences, a pris sur elle, pendant son sdjour à Rome comme députe, d'engager le célèbre ïliorwaldscn à faire le modèle du monument. Cet artiste, quoique surcbargé d'ouvrages commandés par les premiers monarques de l'Europe, n'en accéda pas moins avec plaisir à l'appel qui lui fut fait, déterminé autant par ses sentimens bienvcillans pour la nation suisse que par l'admiration de l'action héroïque qu'il s'agissait de célébrer. Il mit tout le zèle possible à achever ce beau produit de l'art , et, lors d'un voyage qu'il entreprit d'Italie en Danemarck , il fit un détour considérable pour pouvoir visiter en personne le local choisi pour l'érection du monument; il le trouva très-propre à cette destination et le rocher lui-même très-durable. C'est le 19 août 1819 que l'on commença à creuser la grotte. Peu de temps après, le modèle arriva à Lucerne. A l'ouverture des caisses , il se trouva considérablement endommagé , et la tête du lion surtout était brisée en plus de cinquante morceaux. C'est à l'habileté et aux soins persévérans de M. le lieutenant-colonel Louis PfyfTer de Wyher , que nous devons que le tout a été rétabli de manière qu'il ne reste plus la moindre trace d'endommagement.

L'on procéda enfin à l'exécution du lion colossal ; elle fut commencée et terminée dans l'espace de seize mois (du 28 mars 18:^0 au 7 août 1821 ) avec enthousiasme , persévérance , et un rare talent, par M. Lucas Ahorn , sculpteur de Constance. C'est ainsi que cet artiste s'assura à lui-même une mémoire aussi durable que le rocher dans lequel il a creusé son bel ouvrage.

La louable coutume de nos pères , de célébrer par de pieux anniversaires les actions des braves qai ont succombé en servant leur patrie ou en remplissant leur devoir , avait fourni l'idée de restaurer convenablement une petite chapelle située tout près , et de la mettre en liaison avec le monument. Dans l'espérance de pouvoir Intéresser surtout les louables abbayes, chapitres et couvensde la patrie, pour un acte religieux aussi louchant que pp.-

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tiioliquc, le directeur de l'entreprise avait essayé de former une souscription particulière, exclusivement destinée à la dotation de cette chapelle, et à la fondation il'un service funèbre qui y serait célèbre annuellement le lo août ; niais il s'est vu forcé dans la suite de renoncer à cette idée et d'avoir recours , autant qu'il lui fut |)ennis , à la masse de la souscription principale , afin de pourvoir au strict nécessaire de ce lieu sacré, lionl l'inscription simple et la sainte destination sont propres à éveiller dans lame du passant les scntimens d'une méditative mélancolie , avec lesquels cette enceinte silencieuse doit être visitée j enceinte qui provoque le souvenir de victimes innocentes, mais qui ont succombé glorieusement.

C'est ainsi donc que brdle , vainqueur de beaucoup d'obstacles , ce monument national , érigé sur le sol suisse en mémoire de Suisses qui succombèrent eu terre clrangère et en service étranger j mais qui, avec le même courage, auraient aussi fait de leur corps un rempart à leur patrie , si les circonstances d'alors l'avaient exigé d'eux ; car , si jamais il y eut un sacrilice désintéressé , c'était le leur.

Annonce donc , noble lion , à la postérité que la patrie a su honorer cette vertu ; et apprends à la génération actuelle et aux générations futures que l'iionneur , l'amour de la liberté et de la patrie sont de beaux et grands scntimens , mais que rester dévoué jusqu'à la mort à ceux qui ne peuvent plus récompenser, est pourtant ce qu'il y a de plus sublime ; car , jusqu'ici, l'histoire n'en a fourni que peu d'exemples.

l58 KCLAIIICISSKMENS MISTOIUQUKS

Inscription placée à la porte de la cathédrale le jour du service

Junèbre.

Ain

REGIME . COHORTIS

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