‹ Mémoires inédits de Charles Nicolas Cochin sur le comte de Caylus, Bouchardon, les Slodtz, pub. d'après le manuscrit autographeChapitre 6 sur 35 · REMARQ.U ES · texte numérisé non relu

REMARQ.U ES

I , (p. 128). — Ce fut une année où chacun fit assés bien sa main : M. de Bonneval, cadet d'une famille de financiers, n'ayant rien , ou très peu de chose , frère d'un M. Michel fort riche, mais qui dans la suitte culbuta; ce M. de Bonneval en resta riche.

Mais la fortune vrayement scandaleuse qui se fit alors dans ce district, ce fut celle du petit l'Eveque. 11 avoit commencé par être petit Commis du magasin des Menus- Plaisirs à 800 <8> par an ; il avoit joint à cela le petit talent de monter des lustres. C'est avec ces deux foibles outils et de bonnes griffes que nous le vîmes en peu d'années de là avoir gagné assés de bien pour prendre un carosse , plusieurs laquais à la petite livrée du Roy , et étaler impudemment le faste le plus insolent. En soy ce n'étoit qu'un petit homme sans jugement , sans décence, insolent et bas, deux qualités qui se rencontrent presque toujours ensemble , d'ailleurs actif, entreprenant, ne doutant de rien.

De touttes les fortunes indécentes que l'on vit dans ce siècle, qui fut celui où le vol marcha le plus tête levée, ce fut certainement une des plus ridicules. A la

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Cour, on en haussa les épaules, ce fut la risée publique ; néanmoins il ne fut point recherché ; les premiers gentilshommes de la Chambre voulurent bien croire que c'étoit à faire des lustres qu'il avoit gagné tout cela.

Il eut même le crédit de culbuter un M. Le Noir de Cindré , controlleur des Menus-Plaisirs , qui s'avisa de vouloir éclairer sa conduitte. Comme ce M. Le Noir n'étoit lui-même pas trop net et qu'il avoit un peu triché pour fournir des cotillons à Mlle Clairon, cette actrice célèbre qui depuis a joué ou cru jouer un si grand rôle , il en fut la dupe. Le petit l'Evêque le dévoila et lui n'eut pas à l'esprit les preuves contre l'Evêque , qui apparemment étoit mieux protégé. Quoiqu'il en soit, le pauvre M. Le Noir, pour cinquante mille écus qu'on prouva qu'il avoit détourné à son profit, fut chassé comme un coquin. L'Evêque, qui avoit volé peut être plus d'un million, resta en faveur et même obtint dans la suitteque, moyennant cent mille livres on érigeroit sa place de garde-magasin des Menus-Plaisirs en une charge ; ainsi il acquit le droit de profitter doresnavant à son aise , sans craindre un examen qui auroit pu le mener loin.

A propos de ce tripot des Menus-Plaisirs que j'ai connu d'assés près, je ne croy pas hors de propos de dire quelques mots de certains controlleurs de ce district qui l'ont géré de mon temps : un certain M. Le Febvre, Amateur de l'Académie de peinture , étant cependant si peu connoisseur qu'il soutint à M. Belle , peintre de l'Académie, et à mon oncle, qu'un portraict qu'on lui présentoit pour en être payé, n'étoit pas original, parce que l'ayant regardé par derrière la toile, il crut apercevoir par le jour qui perçoit à travers la toile que la teste avoit été achevée sur la première ébauche sans ce

que Ton appelle un penlimento (1), ce qu'il regardoit comme le caractère distinctif d'un original.

On est à plaindre quand on est soumis à de pareilles connoisseurs. M. de Sindisant son confrère en charge, encore plus ignorant , manifesta vilainement et inutilement sa voracité dans une occasion. Les graveurs qui avoient gravé les estampes du sacre du Roy furent longtemps sans qu'on achevast de les payer. Lassés d'attendre, ils s'adressèrent à Bargeac, valet de chambre de M. le cardinal de Fleury et obtinrent un ordre pour être payés. Lorsqu'ils furent chés M. de Sindisant, il entra en fureur et leur dit : Hé ! qu'auray-je donc moi pour les peines que je me suis données ?

Il auroit donc espéré de gagner quelque chose avec le Roy sur ces gravures. A cette occasion j'observeray que j'ai été souvent blessé de la manière dont on nous fait donner nos quittances aux Menus-Plaisirs ; nous mettons notre nom en blanc sur un parchemin sans spécifier la somme ; je veux croire qu'on n'en abuse point ; mais il est clair qu'il est aisé de mettre sur cette quittance une somme plus forte que celle que nous recevons, au profit de qui il appartiendra. J'ai eu la consolation de voir que dans les Bâtiments du Roy il n'en est pas de même ; chacun met de sa main et en touttes lettres la somme qu'il reçoit ; aussi puis-je avancer que dans ce district, que j'ay connu très bien, en général je n'y ai vu que de l'honnêteté.

Après ces deux controlleurs succédèrent M. de Bonneval et M. de Cindré dont j'ay parlé. J'ajouteray seulement que M. de Bonneval avoit une petittesse de gloriole assés singulière : sur mes planches dont j'avois fait les desseins , il faisoit mettre De Bonneval invenit ; on

(i) Proprement « repentir » , d'où « retouche » , « correction. »

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en rioit , personne n'en étoit la dupe , mais il étoit content.

De leurs successeurs je ne citeray que M. Bay de Curis; ce n'est cependant pas manque de matière , mais j'ay eu lieu de me louer de celui-cy, et c'est le seul qui m'ait une seule fois fait payer convenablement. C'étoit réellement un galant homme et de beaucoup d'esprit, mais sans conduitte et dissipateur parfait. Il avoit gagné du bien dans les affaires et avoit été, je crois, employé dans les vivres. Il vouloit avoir les coquines les plus chères , et tout alloit en proportion , si bien qu'avec les plus belles occasions de gagner, il se ruina. Ce M. de Curis eut envie de soutenir les droits de sa charge qui consistent à pouvoir réviser sévèrement touttes les dépenses qui se font dans ce district. Cela ne plut pas à beaucoup de gens. Il se croyoit bien appuyé par le crédit d'un ministre qui l'excitoit. Mais on fourra dans la tête à MM. les gentilshommes de la Chambre que c'étoit un brouillon qui les vouloit tracasser. Ils demandèrent son renvoy. Les appuis sur lesquels il avoit compté lui manquèrent , et il fut obligé de vendre sa charge. Il en acheta une autre de secrétaire du cabinet du Roy, qu'il a revendu depuis à M. Bouret peu de jours avant sa mort.

Puisque je tiens M. Bouret, il en faut dire un petit mot. Ce personnage , moitié fou , moitié grand , mais surtout se croyant fait pour attirer les yeux, fermier général et fermier des postes, célèbre pour avoir approvisionné une province en mettant la disette dans une autre, ce qui fut cause qu'on lui frappa une médaille dans un lieu, tandis qu'on l'auroit volontiers pendu dans l'autre ; ce personnage, dis-je, avoit mangé des millions à bâtir d'une manière extravagante , payé tout ,

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avec un faux air de noblesse, d'un argent qui ne lui coûtoit gueres à gagner, de même que font tous ses chers confrères ; il avoit joint à cela touttes les autres folies qui peuvent passer par la teste d'un financier impudent. Il étoit enfin prest à manquer à ses créanciers , malgré les sommes énormes qui avoient passé par ses mains, lorsque M. de La Borde, banquier de la Cour, eut l'humanité de venir à son secours. Il exigea de lui qu'il se restreignît pendant six ans à quinze mille livres par an et, pendant cet intervalle, raccommoda ses affaires. Cela est beau, sans doute, mais un homme sage et honnête qui auroit manqué sa fortune par de véritables malheurs, ne rencontreroit pas ces secours. Il est avantageux de faire beaucoup parler de soy, fût-ce par des folies.

Encore une petitte anecdote et je finis cette remarque. Je bats la campagne ainsi que ma mémoire me guide. Ce M. de Bonneval fit une bonne bévue; je lui avois donné un imprimeur pour imprimer mes planches de 1745; je l'avois prévenu que c'étoit un des plus habiles , mais qu'il avoit besoin d'être veillé. En effet par la négligence de l'Evêque et des autres valets des Menus- Plaisirs, avec qui il buvoit, il fit faire l'ouvrage par un mauvais compagnon, au moyen de quoy les planches furent usées sans avoir donné à peine cent bonnes épreuves. J'en avertis plusieurs fois inutilement ; il les servit donc de manière à mériter punition. Le bon M. de Bonneval lui fit donner une pension.

Ce qu'il y eut de plaisant , c'est que l'imprimeur qui avoit imprimé mon ouvrage, qui avoit mal servi, fut bien payé et récompensé, et que moy je fus mal payé et n'eus aucune récompense.

II , (p. i3o). — Il y eut dans ce temps-là quantité de mauvais inventeurs d'ornemens qui jouirent de la plus brillante réputation, un Pineau (1) qui estropia de sa sculpture toutte l'architecture qui se fit alors. La Joue (2) même peintre d'architecture assés médiocre, fit des desseins d'ornements assés misérables, qui se vendirent avec la plus grande rapidité. Tout étoit livré à un esprit de vertige .

Meissonier (3), homme qui avoit véritablement du génie, mais un génie sans règle et de plus gâté en Italie par son admiration pour le Borromini, acheva d'amener le désordre dans touttesles têtes. Comme il étoit plus aisé d'imiter ses extravagances que ce qu'il pouvoit avoir de bon, s'il nuisit par lui-même, il fut encore plus dangereux par ses mauvais imitateurs. Néanmoins il fut regardé dans son temps comme une divinité et le fameux M. Germain (4) qui n'étoit pourtant pas fort châtié dans la plupart de ses productions fut regardé comme un génie froid; on lui a bien rendu justice

(1) Nicolas Pineau mourut en 1754; il avait travaillé pour diverses églises et pour Versailles. Il a laissé un ouvrage intitulé: Livre de pieds de tables inventés et gravés par Pineau , 10 feuilles.

(2) Jacques Lajoue , admis à l'Académie le 26 avril 1721 , mourut à soixante-quatorze ans passés, le 12 avril 1761.

(5) Just-Auguste Meissonier , né à Turin , mort à Paris en 1750 , fut à la fois peintre , sculpteur , architecte, dessinateur , et acquit une grande réputation comme orfèvre. Il fut orfèvre du Roi et premier dessinateur du Cabinet du roi.

(4) Il s'agit plutôt de François-Thomas Germain , que de son père Thomas, mort dès l'année 1748. On sait que cet orfèvre fit une faillite de plus de deux millions , à la suite de laquelle son logement du Louvre lui fut retiré (Voyez le Dictionnaire des artistes de l'abbé de Fontenay et les Archives de l'art français , passim.).

depuis (1), mais alors il éprouva beaucoup de refroidissement de la part du public.

G'étoit M. Openor(2) architecte, qui avoit commencé à sortir du bon goust du siècle de Louis XIV. Comme il dessinoit avec chaleur, d'une plume ferme et hardie , ses desseins séduisirent ; on en saisit les excès, et d'excès en excès les choses arrivèrent au comble du ridicule où nous les avons vues.

On peut donner pour première époque du retour d'un meilleur goust, l'arrivée de Legeay (3) architecte, qui avoit été pensionnaire à Rome. C'étoit un des plus beaux génies en architecture qu'il y ait eu ; mais d'ailleurs, sans frein, et, pour ainsi dire, sans raison. Une pouvoit jamais se borner à la demande qu'on lui faisoit, et le grand Mogol n'auroit pas été assés riche pour élever les bâtimens qu'il projettoit.

Je me souviens qu'il fît douze desseins pour la décoration du théâtre de la Tragédie des Jésuites, tous ingénieux, mais dont pas un n'étoit propre à être exécuté décemment dans ce lieu, tant ses idées étoient éloignées de ce qu'on lui avoit demandé. L'un étoit un Parnasse avec des cavernes, et l'on auroit vu sortir César et

(i) i> Le bruit de sa mort ayant été porté à Lisbonne , le roi de Portugal ordonna qu'on lui fît un service solemnel , et voulut que les artistes de la ville y assistassent : témoignage glorieux de l'estime singulière que ce monarque faisoit de Germain , digne de cette distinction par ses rares talents.» [Dictionnaire des Artistes de l'abbé de Fontenai , tome premier, page 639).

(2) Gilles Marie Oppenord , surnommé le Borromini français , était mort en 1730 (Voyez sur lui le Dictionnaire des Architectes français de Lance . II, 173).

(3) Jean Le Geay travailla surtout à l'étranger et particulièrement à Berlin. Les plans du château de Sans Souci lui sont attribués (Voyez Lance, II, 43.)

Pompée de ces souterrains ; un autre étoit deux grands escaliers comme ceux de l'Orangerie de Versailles et les acteurs seroient venus de dessous ces escaliers. Meissonier à qui l'on en avoit aussi demandé avoit aussi eu cette idée folle d'escaliers.

Quoiqu'il en soit, comme le goust de Legeay étoit excellent, il ouvrit les yeux à beaucoup de gens. Les jeunes architectes le saisirent autant qu'ils purent, peutêtre plutost parce qu'il leur parut nouveau que par un véritable sentiment de ses beautés. On vit changer sensiblement l'école d'architecture au grand étonnement de tous les architectes anciens de l'Académie.

Depuis, la véritable époque décisive, ç'à été le retour de M. de Marigny d'Italie et de sa compagnie. Nous avions vu et vu avec réflexion. Le ridicule nous parut à tous bien sensible et nous ne nous en tûmes point. Nos cris gagnèrent dans la suitte que Soufflot prêcha d'exemple. Il fut suivi de Potain et de plusieurs autres bons élèves architectes qui revinrent de Rome. J'y aiday aussi comme la mouche du coche. J'écrivis dans le Mercure contre les folies anciennes et les couvris d'une assés bonne dose de ridicule (1).

Enfin tout le monde se remit, ou tâcha de se remettre sur la voye du bon goust du siècle précédent. Et comme il faut que tout soit tourné en sobriquet à Paris, on appella cela de l'architecture à la grecque et bientôt on fit jusqu'à des galons et des rubans à la grecque; il ne resta

(1) Da.is le premier volume des Œuvres diverses de {M. Cochin ou recueil de quelques pièces concernant les arts (Paris, Jonibert 1771 , 3 vol, in-12 ) , sont reproduits plusieurs articles imprimés dans le {Mercure et où l'auteur plaisante spirituellement le mauvais goût des admirateurs du Borromini. C'est évidemment à une de ces pièces , dont les titres trop longs ne sauraient être transcrits ici, qu'il est fait allusion dans ce passage.

bon goust qu'entre les mains d'un petit nombre de personnes et devint une folie entre les mains des autres. Nos architectes anciens qui n'avoient pas sorti de Paris voulurent faire voir qu'ils feroient bien aussi dans ce goust grec ; il en fut de même des commençans et même des maîtres maçons. Tous ces honnêtes gens déplacèrent les ornemens antiques, les dénaturèrent, décorèrent de guillochis bien lourds les appuis des croisées et commirent mille autres bévues. Le Lorrain (1) peintre, donna des desseins bien lourds pour tous les ornemens de l'appartement de M. de la Live , amateur riche et qui dessinailloit un peu. Ils firent d'autant plus de bruit que M. de Caylus les loua avec enthousiasme; de là nous vinrent les guirlandes en forme de corde à puits, les vases , dont l'usage ancien étoit de contenir des liqueurs , devenus pendules à heures tournantes , belles inventions qui furent imitées par tous les ignorans et qui inondèrent Paris de drogues à la grecque. Il s'en suivit ce qui sera toujours, c'est que le nombre de bonnes choses sera toujours très-petit dans quelque goust que ce soit et que l'ignorance trouvera toujours le moyen de dominer dans l'architecture ; mais , quoiqu'il se fasse toujours de bien mauvaises choses , elles sont du moins plus approchantes du bon que le mauvais goust qui les a précédées et que quiconque aura du goust naturel, sera moins éloigné de la voye qui conduit au bon qu'on ne l'étoit cy-devant, si touttefois ce goust ne devient (par la faute de ceux qui en font la parodie), si décrié qu'on ne puisse plus le souffrir.

(i) Louis Le Lorrain , peintre d'histoire, né le 10 mars 17 13 , admis à l'académie le 21 juillet 1756 , mourut à Saint-Pétersbourg le 24 mars 1759. Il avait été appelé par la Czarine Elisabeth pour diriger l'Académie que cette princesse venait d'établir dans sa capitale. ( Consultez sur lui Dussieux, Artistes français à l'étranger, page 405).

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