XL VII
deuil ; mai* la faiblesse d'une partie de no* collègue», mai* le silence et la stupeur de la nation ont aggravé de plus en plus le mal, en enhardissant les scélérats, et il est parvenu enfin à ce degré qu’il n'a plus etc en notre pouvoir d'arrêter le torrent , et que nous nous sommes trouvés dans l'impuissance absolue de nous opposer à la marche et aux desseins des ennemis de notre patrie.
Nous n'avons jamais voulu faire usage que des armes de la raison, et nous avons été vaincu» par les armes de l'intrigue, par la violence et la calomnie.
Nous avons dédaigné une fausse popularité qu'il nous était si facile d’acquérir. Nous nous sommes exposés à la haine, a l'ingratitude et aux persécutions du peuple pour le servir. Nous avons préféré notre conscience à la renommée, et le sentiment de nos devoirs a une vaine gloire et aux applaudissements d’une multitude égarée.
Nous avons été tentés plusieurs fois de donner notre démission, et nous avons toujours été retenus par l'idée que nous ne devions pas quitter notre poste.
Victimes du complot qui a mis le comble aux excès de ces homme* affreux, et qui a éclaté le 2 juin, nous avons vu avec joie que la nation sortait de la léthargie pour se venger de l’outrage qui lui était fait dans la personne de ses représentants.
Retenus captifs par la violence, nous avons brisé nos fers, nous avons échappé a la tyrannie et aux poignards des assassins, convaincu* que tous le* moyens de fuir l’oppression sont légitimes.
Nous nous sommes retirés dans les départements qui offraient 1 asile le plus sur, attendant avec impatience le grand jour de la justice nationale, demandant sans cesse à être jugés par lu nation, et voulant traîner devant ce tribunal auguste les scriérat* qui nous avaient aussi indignement persécutés, qui plongeaient la nation dans la plus horrible anarchie, et de l'anarchie dans le despotisme, en lui parlant sans cesse de libellé.
Nous n’avons jamais tenté de nous rendre persouuel le mouvement sublime et national des départements, dans l’opiaiou intime où nous étious, «pie ce serait dégrader une aussi grande cause et la faire dégénérer en querelle de parti.
Nous avou* vu avec douleur qu’il n’y avait ni ensemble ni concert dans ces mesures de résistance à l’oppression, et que les tyrans de notre patrie, réunis en un point central, avaient un avantage immense sur des parti* épars , divisés, agissant isolément.
Notre douleur »’est accrue lorsque nous avons vu la faiblesse, la lassitude, l'égoïsme, la mésintelligence et la corruption, détruire insensiblement les élans généreux qui avaient armé toute la France.
Tant que la liberté n’a pas été entièrement désespérée, nous
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INTRODUCTION
n'avons pas voulu abandonner sa cause ; nous nous sommes exposas à tout pour la défendre, errants sans cesse dans notre infortunée patrie à travers mille fatigues et mille dangers, partout persécutés, et supportant toujours avec courage notre position.
Il nous eût été facile de passer en Angleterre, dont les cotes étaient à notre proximité ; nous n'avons jamais voulu donner ce nouveau moyen «le calomnie à nos ennemis ; et nous avons préféré le séjour d’une patrie ingrate, où nous étions exposés chaque jour à perdre la vie, à la jouissance de la tranquillité et de la liberté chez un p«‘uple armé contre la France.
Non-seulement nous n’avons cherché aucun moyen de sûreté personnelle chez ce peuple, mais nous nous sommes refusés à l'ouverture qui nous a été faite de négocier avec lui à une époque où nous étions le plus en butte à la persécution, et où il nous restait le moins d'espérance d’y échapper.
Nous pensons donc «jue notre vie politique «lans la révolution est exempte de tous reproches, et nous portons à nos ennemis le défi le plus formel de prouver contre nous aucun fait qui non-seulement blesse la délicatesse, mais dont un homme de bien ne puisse s'honorer.
Maintenant qu'il nous est démontré que la liberté est perdue sans ressource, que les principes de la morale et de la justice sont foulés aux pieds; qu'il n’y a plus à choisir qu'entre deux despotismes, celui des brigands qui déchirent le sein de la France et celui «les puissances étrangères ; que la nation a perdu toute sa «lignité et son énergie , qu'elle est aux pie«ls «les tyrans «pii l'oppriment ; que nous ne pouvons plus rendre aucun service à notre pays ; que loin de pouvoir faire le bonheur et la consolation des êtres qui nous sont le plus chers, nous attirerons sur eux, tant que nous existerons, la haine et la vengeance et le malheur, nous avons résolu «le quitter la vie et «le n’êtrc pas témoins de l’esclavage «pii va «lésoler notre malheureuse patrie.
Nous vouons au mépris et à l'exécration de fous les siècles, les vils scélérats «pii ont détruit la liberté et phsiigé la France «lans un abîme de maux.
Nous recommandons notre mémoire aux gens «le bien et aux amis de la vérité et «le la liberté. F. N. L. Brzor. Pktion.
Outre cette pièce , — dont on admirera peut-être avec nous la dignité sombre et austère, car ici les paroles sont des actes attestés par la souffrance et par la mort, — outre le manuscrit de ses Mémoires, Pétion avait laissé
INTRODUCTION
une lettre adressée à son fils alors âgé de dix à douze ans environ. Il est parlé d’un manuscrit où il a tracé F esquisse de ses malheurs , d’un manuel dans lequel il a déposé les fruits de son expérience, les règles de conduite à suivre dans le monde. Nous ne savons ce que ce manuel a pu devenir. — Le titre que porte l’adieu adressé par Pétion à son fils est en rapport avec l’enflure de certains passages.
Éplt re dédicatoire à mon fils.
Cher enfant, objet de mes plus chères espérances, consolation de mes jours, pauvre enfant, que vas-tu devenir? Peut-être, hélas ! ne reverras-tu jamais ton père, ce père qui te chérit, qui t'adore, qui voulait veiller sur tes jeunes ans, te servir de guide et d'appui... Puissent les scélérats qui m'ont persécuté ne pas faire retomber sur toi leur colère ! je ne te laisse rien qu’une mémoire sans tache. Le faible héritage que je possédais a été la proie de ces brigands. L'ingratitude, l'injustice et les malheurs de toute espèce ont été 'le prix des services que j’ai rendus à mon pays. J’ai tracé ici l'esquisse de ces malheurs. C’est a toi à qui je l’offre; apprends par mon exemple à supporter avec courage l’adversité. J'ai bien souffert. J'aurais souffert encore davantage sans me sentir accablé par
1 Ce fils est celui que madame Roland a trouvé renfermé à Sainte-Pélagie avec sa mère. Elle lui enseignait l’anglais et lui faisait lire Thompson (voyez Mémoires, pages 294, 302, de notre édition). Cette lettre, enfermée dans les cartons du comité du Salut public, n’est pas parvenue à celui à qui elle était adressée. Peut-être auraitelle eu une influence salutaire. Le fils de Pétion était en 1823 officier de cavalerie, il vint alors à Chartres vendre le dernier reste du médiocre héritage paternel. Quant à madame Pétion (Louisc-Annc- Lefébvre) , la consolidation du tiers avait réduit sa pension à 666 ff. 66 c., dont elle jouissait au commencement de ce siècle. A partir de cette époque, nous perdons sa trace, que nous retrouverons peut-être. La malheureuse destinée de Pétion a entraîné plusieurs de ses proches, entre autres sa belle-mère, madame Lefèvre, condamnée à murt au mois de septembre 1793, pour propos royaliste, son parent Joscau , chef des bureaux de la mairie, guillotiné le 8 thermidor. Un neveu de Pétion, son secrétaire particulier à la mairie, M. Péricr de Trémemont, ancien conseiller référendaire à la cour des comptes, n'est mort qu'eu 1856.
INTRODUCTION
mon sort. L'homme de bien, au milieu de l'infortune , a des consolations et des jouissances inconnues au méchant, même au milieu de la prospérité.
Mon aini, ne te laisse jamais abattre par les événements. Rendstoi le plus que tu pourras indépendant des hommes et des choses ; fais-toi peu de besoins , c’est le plus sûr moyen «le parvenir à cette indépendance ; sois tempérant pour être fort ; sois tempérant pour être maître de toi. Aie de l’austérité dans les mœurs, de la fierté dans le caractère; sois ouvert, franc et généreux. La souplesse dans les manières, la dissimulation et la flatterie te feraient plus de partisans, t’ouvriraient plus facilement le chemin des honneurs et de la fortune ; mais dédaigne ces moyens d’esclaves, tu plairas à moins et tu conserveras le sentiment de ta dignité.
Compte peu sur l’amitié; compte peu sur la reconnaissance; les vrais amis sont rares, et les bienfaits font presque toujours des ingrats.
Fais le bien pour le bien, fais-le parce que tu es homme; sois humain et généreux, esclave de ta parole, inébranlable dans tes principes ; préfère être trompé à jamais tromper les autres; aime la liberté par-dessus tout.
Une pensée qui doit être souvent présente à ton esprit, c’est que tu n’as qu’un instant à vivre; je ne puis pas t’exprimer combieir cette pensée est consolante, combien elle élève l’âme, combien elle met l’homme au-dessus de toutes ces petites passions qui le dégradent et le tourmentent; combien elle lui fait regarder avec dédain toutes ces frivolités dont il est si jaloux, objet éternel de ses recherches et de ses peines ! combien elle adoucit les maux qui assiègent notre existence ! L’habitude de penser à la mort la fait envisager de sang-froid, et un des plus grands triomphes que l'homme puisse remporter sur lui-même est d’apprendre à mourir.
Mon ami, je n’entreprends pas de te tracer ici les règles de la conduite que tu dois tenir dans le monde, je te jette en passant quelques idées générales, simples et élémentaires. Tu trouveras dans mes papiers un manuel que j’ai fait pour ton usage. J’ai déposé dans ce petit ouvrage les fruits de ma faible expérience, je souhaite qu’il te soit utile.
Je termine par un vœu le plus ardent de mon cœur que je te charge d’accomplir. Des hommes infâmes m’ont persécuté avec l'acharnement le plus féroce; fendant aux pieds toutes les lois sociales, ils ont mis ma tête à prix, ils ont eu la scélératesse de faire égorger mes amis par des bourreaux, ils ont commis un forfait bien plus grand encore, ils ont anéanti la liberté et opprimé la patrie sous un joug sans exemple dans l’histoire d’aucun peuple. Vengeiuoi, venge mes amis, venge ton pavs.
I N TitO D UCT I O S.
Je n’ai consenti à vivre quelques instants que pour voir ces scélérat» périr dans les supplices, ou, s’ils échappaient au glaive vengeur «les lois, pour les immoler «le mes propres mains a la jusliup divine. Le plus grand de mes tourments serait de penser que tant de forfaits fussent impunis ; la vengeance est ici le plus sacré des devoirs. Le parilon serait l'acte le plus criminel. Garde-toi de te laisser surprendre par cette apparence de grandeur attachée à l'oubli des offenses, il n'y a point de grandeur a être injuste, la justice est la vraie vertu-, autrement les méchants seraient donc sur la terre les seuls <|ui jouiraient tranquillement du fruit de leurs crimes; un dédain coupable on une fausse générosité les mettrait à l'abri des peines attachées au* forfaits , tandis que l’homme «le bien aurait tout à souffrir! Loin de nous cette doctrine détestable, désolnnle, favorable au crime et fatale a l'innocence !
Mon fils, ou les bourreaux de ton père et de ton pays seront livrés à la sévérité des lois et expieront sur l'échafaud leurs nombreux attentats, ou tu as l’obligation d’en délivrer ton pays.
Ils ont brisé tous les liens de la société ; leurs crimes sont de telle nature qu'ils sortent de toutes les règles ordinaires. C<- sont des monstres dont chacun est autoriat! à purger la terre.
Par un décret inouï jusqu’à nos jours, et «pii fait frémir d’horreur, en mettant hors la loi mes amis et moi, et en transformant chaque citoyen en bourreau pour nous assassiner, ils nous ont isolés de la société, ils ont rompu tous les engagements entre eux et nous , il n’est plus resté que le «lroit de la nature ; tu es moi ; tu est donc autorisé à user «le ce* droits contre eux.
Mais s’il reste encore quelque ombre de justice sur la terre, si des tribunaux s’emparent «le ce* cannibales, laisse alors agir la loi, fais plus, demande «pie la loi agisse avec les firmes tutélaires qui lui appartiennent, «pie ce ne soit point par des commissions militaires que «-es monstres soient jugés ; qu’on n’imite pas l'horrible exemple «pi ils ont donné en faisant égorger tant d'innocents au gré «le leurs caprices, par des juges de sang qui leur étaient vendus !
Mon ami , je ne suis plus inquiet sur l'accomplissement de mon voeu, je te l'ai énoncé, il sera rempli, je mourrai tranquille.
Sois plus heureux que moi.
On voit que le sentiment qui domine dans cette lettre, qui l'a inspirée et fait écrire, est moins le regret de la vie, moins le déchirement de l'affection paternelle que le désir de la vengeance. Qu'on prenne les Mémoires de
LU
Barbaroux, de Buzot, de Louvet: on retrouvera le même cri de vengeance, la même injonction adressée par l'ami à l’ami, par le père au fils : Venge-moi, vengenous! Quelle joie Louvet, Barbaroux, Pétion éprouvent à se dire qu’ils laissent un fils! Par la pensée, ils s’emparent de l’enfant; ils le voient grandir; ils mesurent chaque jour ses forces; ils injectent leur haine dans ses veines, dans son regard; et quand son bras a la vigueur nécessaire , ils mettent dans sa main un glaive aiguisé sur la pierre de leur tombeau. Ils sont bien certains que cette main frappera et les vengera. 0 dernière illusion de l'amour paternel! Elle leur tient lieu de la confiance dans la Providence, de la foi dans l'immortalité de l’ùme. Le brus de leur fils leur parait une plus sûre garantie du châtiment de leurs ennemis que la lente justice de Dieu. Excusons-les de s’étre enivrés de cette vapeur des folies paternelles, puisqu’elle a adouci pour eux l’amertume de la mort. Mais l’histoire, qui prouve la vanité de ces espérances , montre l’action qui supplée à la défaillance des hommes aussi bien qu’à la faiblesse de leurs résolutions. Les fils des Girondins n'ont pas vengé leurs pères, et leurs pères cependant ont été vengés.