‹ Mémoires inédits et opuscules, publChapitre 100 sur 178 · A LA HATE, CHEZ NTHOFF · texte numérisé non relu

A LA HATE, CHEZ NTHOFF

Touê iroiis réêtrvtt.

OU

JOURNAL DE MA VIE

TUOISIEME PARTIE

«XiNTENANT PRINCIPALEMENT MES OPUS(.XT.ES ET QUELQUES SUPPLÉMENTS.

Afin de uc poiul interrompre le cours de ces Mémoires, je remets pour quelque temps les additions ou suppléments que j'ai à faire de plusieurs choses oubliées dans les deux parties précédentes ; ce que je fais d'autant plus volontiers que ces choses ne pouvant plus paraître qu'hors de leur place naturelle, il est fort indifférent de voir quelle autre on leur substituera, et que même le plus court est de les renvoyer sans plus de mystère jusqu'à la fin de tout Tovivrage.

Ces deux premières parties , dont je viens de parler, ont roulé principalement sur les diverses aventures dont ma vie a «•te agitée, et que je ne saurois mieux comparer qu'à ces divers coups de vent dont un vaisseau se trouve incessamment porte Và ot là, jusqu'à ce qu'il soit heureusement arrivé au port fixe Il 1

2 LES rsAint-b de i>03I amomo^

cl permanent auquel il tendoit dès en se mettant en mer. Je n'ai proprement touché à ce \éritable port que lors de ma dernière promotion ; ainsi, tout ce qui va suivre ne regardera que diverses occupations qui me sont survenues ou que je me suis moi-même suscitées, Qfiu de ne pas den^eurer sans rien faire, sachant qu'il n'y a rien de plus indigne que Toisiveté, qui d'ailleurs est la mère des vices et de toute sorte de péchés.

Un libraire de cette ville avec qui j'ai eu le plus de commerce, ayapt été sollicité d'entreprendre une nouvelle édition des Psaumes du roi de Portugal, traduits depuis quelques années par du Ryer (1), me pria, vers le milieu de l'an IGOO, de faire quelques changements à cet ouvrage, savoir de tourner en singulier toutes les expressions qui dans l'original se trouvoient être au plu^cl ; en un mot, de p^*ler à Dieu par Th et Toi, selon notre pratique prdiuairc, au lieu que, dans la communion romaine , on croiroit tomber dans la dernière irrévérence si on lui disoit autrement que Vous,

Jji disseilation que je fis là-dessus explique plus particulièrement, dès ses premières ligues, tout ce qui regarde l'occasiou et les raisons de cette pièce; ainsi, je n'en amuserai pas da^auiivj^c le lecteur, et voici le discours que tout cela me donna lieu de faire :

Disse riaf ion sur /c nous rf le ru, ni parlanf à I)icu,

Quelques i)ersonnes pieuses a unit désiré (prou réimprima ici les Psavhies de dom Anloine, roi de Portugal (2), ont niar— *

(1) Los PsaumoM (/<• dont Antunin, rui (/f f*orta;fnl, etc., furciitiiiipriinLH» à Han m en liiî)o. M»iis cii tilr.' iPsaluii C'i/t/'es:iioitoif'-^,,ùn'Cnti in scri/tio AtUonit Vortwjnli» — r^fjis. Du Kyer en (Itunia nm* tradnclion «mi l«î.*57. M. Uou fil iniprinuT celle Itj (ludion avn: un diso>ui*si)ivlin)inair('. où il justiliait la UbiM'U^ qu'il avait {mîm; raicouiniuilcr àTusaj,'!.' dis jnoti.slanls, qui, en i>arlant i\ Diou., sVxpriuu*nt \<kxr' vXiui^ au lieu (iu«' l«'S (.alhnliciurs sr seivi-nt <l«i mu^. G'tlf' nlition a pourllir- Lrt Psiivnu'^ de dimi Atilninr, mi df Porfuf/fd» ovcr um* di<st'rlafion /H^liit^'J^' fitwe *M/' /evous et le lu un pnt'iant « Dieu. I^i llayo, JOUI, in-li. (Solo tic 1* «-** ditfur ilt'S (i'lurrf\' m/nidètcs' de li^'f/iO; t. IV, lettre CXI.)

(i) I)oni Anloiin-riail liU di* dnni Louis, second fils «lu roi do P«»rtUfraldoin Emniauuel ; il fut proclame roi eu 15»0,inaijj làcntôl il dut w ivlinr devant Taruitv

IlOl DE rOKTUGAL. 3

que ea même temps de la répuguaucp pour cptte manière de s'eutretenir avec Dieu à la façon des hommes, laquelle est si affectée par messieurs de FEglise rom^ÎMC, et elles ont désiré qu'en rejetant les Vous et Vôtre de cette communion, on revint à nos ï'onet Tu. On leur a représenté que cet enfant étant upe espèce d'incirconcis dans le pays de Canaan, npus n'étions engagés ni n'avions droit de prpcéder à son égard à aucunes lettres de naturalitê, et que ceux chez qui il avoit pris naissance le rcvcndiqueroicnt en vertu de leur préjugés. Cela n'a point satisfait ces personnes, et nous avons pris le parti, en leur accordant cette complaisance, de marquer seulement au^ autres que nops n'avions pas dissimulé ce qu'il y a de pli^s spécieux dans cette objection. Nous voulons bien même, puisque nou^ sommes sur la matière, qui toute commune et même triviale qu'elle pourra paraître, a pourtant cela de singulier qu'elle n'a jamais été traitée dans les formes, dire ici deux mots des pensées qui sont venues à quelqu'un sur ce sujet.

Messieurs de Rome croient dire quelque chose de bien fort,

quand ils insistent sur le respect du Vous, par opposition à la prétendue irrévérence du Tu.Oii est, disent-ils, non pas le roi ni le prince, mais la moindre personne qui se croie quelque chose d'un peu plus qu'une autre, qui ne se choque pas d'un tutoiement? Cela a de l'apparence; mais, dans le fond, c'est ne rien dire du tout, et nous détruisons tout cela en distinguant.

Il y a dans la plupart des langues deux sortes de 'ruci de Toi : Y un de familiarité et sans façon ; l'autre grave et plein de grandeur et de majesté; le premier, comme bas et simple, est rende Philippe H, roi d'Èspa^j^no, conduite jKir le duo d'Albe, et qui revendiquait le royaume de Portuf,Ml au droit de l'infante dornia IsalK'llc, sa mère. Dom Antoine «enfuit CD France et y mourut en 1G95, à l'A^'o de eoixantp-quatre ans.

« Sa piéti'i et sa vérité, écrit son liiographe, se montrent clairement par les puaunics confessionnaux qu'il a laissés après sa mort, u {Wicfve et sommaire desrn'f^ion fie la vin cl mort de dom Antoine, premier du nom et dix-kuiticmc roi/ ih Potiu'jaL — Avec plusieurs lettres servantes à l'iiistoirc du temi»s. Paris, 16i9i)

i DI5^ERTATI0!I SI H LE VoUi ET LE Tu

fermé dans le domestique, et il emporte même bien souvent do mépris ; le second a toujours été en usage auprès des grands, et c'est le sentiment du célèbre Vaugelas, qtte le singulier eut plus tnajeslueux et a plus de dignité que le pluriel (Préface de Quinte- Curce). Jusqu'à ces derniers temps, il n'étoit résulté aucune équivoque de ce mélange, et le Tu y pour être également partagé entre grands et petits chez tontes les nations, n'avoit donné aucun lieu de crainte à ceux-là de se trouver en trop grand compromis avec ceux-ci.

Cette dignité et cette grandeur du Tu s est particulièrement observée dans les choses de religion, et il est si vrai qu'il y a parmi les peuples un Tu de dévotion et de piété, que la poésie, qui chez les païens étoit le langage des dieux, conserve encore aujourd'hui ce Tu de gravité et de majesté en parlant à Diea :

0 sagesse étemelle, à qui cet univers Doit le nombre infini des miracles divers Qu'on voit également sur la terre et sur Tonde,

Mon Dieu, mon Créateur, Que ta magnificence étonne tout le monde, El que le ciel est bas au prix de ta hauteur !

dit Malherbe en sa paraphrase du psaume VI II. Kt sans aller si loin, tous les psaïuncs de Godeau se chantent sur ce tou-là;

>lais quel esprit peut concevoir

Les merveilles de ta nauire ?

Quelles couleurs ont le pouvoir

D'en faire la vive peinture.'

Tu trouves tous tes biens en toi.

Ton être ne craint point la loi

D'une corruptible matière ;

Ta beauté ne \ieilllt jamais; Ton trône est le soleil, ton babil la lumière. Ton marchepied la terre, et le ciel ion palais. (Ps. CHI, M

Les grands oux-niémes, qu'en prose Ton ne traite plusqu»-' par Vous, sont, comme par excellence, généralement tutojéscn poébic ; il ne faut cpie voir toutes le> épiUes de Desprcau\««u

EN P\RLANT A THEr. 5

1*01 do France, ol priucipalemcnt celte belle apostrophe à un des premiers princes de son sang :

C'est ainsi, grand Condé, qu*en ce combat célèbre

Où ton bras lit trembler le Rhin, TEscaut et l'Ebre,

Lorsqu'aux plaines de Lens nos bataillons poussés

Furent presque à tes yeux ouverts et renversés.

Ta valeur arrêtant les troupes fugitives,

Rallia d'un regard leurs cohortes craintives,

Répandit dans leurs rangs ton esprit belliqueux,

Et força la victoire à te suivre avec eux. {Lutrin, chant 3.)

Mais ce n'est pas en vers seulement que le Tu a de la grandeur, par rapport aux matières de piété; des auteurs d'un très grand nom, comme le même M. Godeau, que nous avons cité déjà, ont gardé ce Tu dans la prose même ; cela parait dans la version expliquée du Nouveau Testament, où ce prélat a constamment observé, aussi bien que nous, de ne parler jamais à Dieu qu'en singulier, et la critique que le père Simon a faite de cette méthode, ne peut être regardée que comme une chicane sur laquelle aussi nous insisterons d'autant moins que ce qu'elle a de moins faible sera réfuté ci-après, quoique sous une idée générale et seulement par occasion.

3Iais M. Godeau n'a été ni le premier ni le seul qui en ait osé ainsi ; il est constant qu'encore au siècle passé on se servoit fort indifféremment au singulier du Vous et du Tu, en parlant au\ rois et aux princes, dans des pièces et des discours d'apparat; témoin Tépître dédicatoire d'un religieux de Saint- Victor au roi Henri II, laquelle se trouve au devant d'un de ses livres intitulé Le Bouclier de ta foi, et dans laquelle ce religieux parle toujours au roi en singulier.

Outre cette raison, qui est assez convaincante, il est bon de remarquer que nous n'approuvons pas les changements en fait de religion; or, avant que personne d'entre nous eût travaillé à aucune version de la Bible, ni rien publié en français sur les matières de piété et de théologie, l'usage étoit tout commun dans TEglise romaine de ne parler à Dieu (jue par 7>iet Toi; de

B PISSERTATION SIR LE VoUS ET LE Ttl

sorte que nos réformateurs n'ont fait qu'entrer dans la pofis^s-

sion d'un style que les docteurs romains àToient ehx-mèmcs établi, puisque la Bible d'Anvers, où le Tu est employé, est de 1530, au lieu que notre première édition, qui est celle d'Olivétan, n'est que de 1535 (I); et outre que toutes les Bibles de Louvaiu, que nous avons vues^ sont sur le même pied, cet emploi se trouve de même en d'autres livres de religion encore plus anciens, comme il seroit aisé de le justifier pal* quantité de légendes que nous avons eu lettres gothiques.

Nos réformateurs ajdnt donc reçu cet asagc de Icdrs ancêtres, et un usage qu'aucune raisoil ne les ôbligeoit d'impronver; ils n'ont eu garde de le changer dans la suite, d'autant plos qu'ils ont cru avec raison être autorisés en cela par rapport à la divinité même. En effet, quelles qu'aient été les vues de Dieu, quand il s'est voulu communiquer aux hommes, Il est certain qu'il n'a, sous prétexte d'un plus grand respect, rien changé dans leur formule ordinaire de locution, et cela falnt sous les deux temps que dans les deux langues de sa différt^nte économie; le Père s'est fait dire : Tu es mon Dieu (Osée II, 23), par tous les patriardies, sous la loi; et le Fils nous a appris à dire : to> nom soif smu-fifir, sous TEvangile ; il ne nous en faut pas davantage; les hommes ont eu beau changer leurs manières depuis ce temps-là en deux ou trois petits coins du monde, cela n'est que dans Tordre de leur variation et de leur inconstance naturelles, mais il n'en est pas ainsi de Dieu : !! est toujours Ir mrwe hier rf aiijourdliui. Et en vain l'on prétendroit éluder la force de cette raison en disant par exemple qu'elle ne pourroil avoir liiîu ((u'au cas que dans les langues anciennes le VousmX été en usage de rinférieurau supérieur, comme île aujourd'hui, ce qui n'a>anl pas eu lieu, le Tu des anciens s doit n^garder comme une expression équivoque qui peut rt*c >oir les deux sens, et > être éiralement rendue en fait de tra

{ 1) Voir II"» Hnflvlin de In Sociale tfn niistntir du Prote^fatitismf fitinroi T. I,p.70-8i

KN PARLANT A DIK!'. t

(luction; cotto objection, dis-jo, seroit inutile, fitiif^qitc Dieu, tout un qu'il est, s' étant bien pluralisù eu première pefsdiino contre Tusnge ordinaire de la locution humaine, lorsqti'il a dit par exemple : Descendons et confondons^ etc.; Faisons l'homme, etc. ; Adam est devenu comme nn de kous, etc. ; Jetons-le hors, etc.; et cela pour la raison que nous allons dite; il eût bien pu de mCme, dans la vue d'un pliis grand caractère de respect, faire la même chose en deuxième personne, nonobstant l'usage contraire de la môme locution humaine, et s'établir un vous parmi les fidèles si cette \ue eût été de son Intention.

Que savons-nous donc, si ce grand Dieu en qui il se trouve unité d'essence et pluralité de personnes , par la môme raison qu'il a semblé vouloir marquer cette pluralité aux patriarches, qui, après avoir renoncé au paganisme eussent pu d'abord avoir de la piîine à le regarder autrement que dans une vtie d'unité lorscju'il a fait commencer le sacré dépôt de sa Parole par ces termes célèbres : Barah Elohim {Dieu créa) afin de porter l'attention de nos premiers parents à cette idée de J)lurâlîté, qui n'étoit pas alors si clairement révélée; que savoiis-uous, dls-je, {;! par la même raison, mais une raison opposée, ce ne seroit point entrer dans ses propres vues que d'insister, comme nous faisons, à ne l'appeler que par un pronom de slngtilarité, puisque nous ne conservons cet usage ancien qu'afin de caractéri- Bcr mieux la simplicité de son essence, et d'écarter de l'esprit des hommes l'idée d'une pluralité de dieux, ou les empêcher de confondre avec son adorable Majesté, par une approche trop indigne, la bassesse de cette foule innombrable de médiateurs et d'intercesseurs que l'Eglise romaine a introduits dans la religion?

L'erreur de 3131. de Rome dans l'usage du Vous en matière de dévotion ^ient sans doute de cet abus qui leur est si ordinaire, d'habiller toujours la Divinité à la mode humaine; une preuve de cela est toute visible, non-seulement dans la pratique universelle de leurs peintres, qui représentent toujours Dieu sous

8 nifv^KRTATION SIR LE VoitH FT LE Jlt

des images corporelles; mais môme dans celle de leurs prédicateurs, qui, comme les en a fort agréablemeut raillés quelqu*uii des nôtres (Jurieu, Préjugés, II, 141), ne se font pas une affaire d'introduire, par jexemple, notre Seigneur s' entretenant avec le centenier de l'Evangile comme feroient deux courtisans polis qui savent leur monde, et se font une cérémonieuse dispute de compliments. C'est encore ainsi que parmi eux on se fait un scrupule d'aller à Dieu de plain-pied, et qu'on se cherche auprès de lui des introducteurs, sous ombre que l'accès des grands du monde ne s'obtient pas d'autre sorte; mais notre Seigneur a assez fait connaître qu'il ne l'entend pas de cette manière. Venez à moi, dit-il, sans parler d'aucune médiation. Dieu sait bien conserver les privilèges de sa grandeur eu même temps qu'il l'enveloppe dans les entrailles de sa charité paternelle : il a dit lui-même par ses prophètes, qu'il nous veut firer à lui par des cordeaux d'humanité; mais avec tout cela, c'est l'entendre mal que de penser lui faire honneur en le traitant à tous égards comme nous nous traitons nous-mêmes ; le bon sens dicte qu'il faut lui réserver quelque chose qui nonobstant une apparence vulgaire ne soit pourtant que pour lui seul, et c'est ccî que remplit parfaitement le Tu de gravité et de majesté dont nous nous servons; en \x\\ mot, n«)ns ne remployons auprès de Dieu que dans une vue et par un principe de respectueuse distinction.

Tout ceci suflit sans doute pour la justification de notre conduite en ce qui regarde la iiouv(*ll(* édition des Psaumes de dom Antoine de Portugal; mais parce qu'ayant ainsi entamé cette matière, quelques personnes pourront être bien aises de la voir pousser plus avant, nous ajouterons ici en deux mol> tout ce que nous trouverons concerner l'emploi du Votis en singulier parmi quelques langues modernes, et comment la latincî elle-même y a enfin dégénéré contre la pratique constante d(» ses anciens maîtres.

Il est cerlain (|n(M*('la n(* s'est pleinement établi qu'au temps

EN PAUr.ANT \ I>IF.I\ 9

«Us emporriirs do la basse lalinilc, ot principalcmonl dans le sicelc do Jusiiiiien ot des compilateurs du Digeste et du Code^ quoiqu*on eu eût vu quelques semences jetées dès celui de Pline le Jeune, et que cette distinction de flatterie pour les grands eût encore augmenté sous rerai)ereur Théodose, comme il parait par les KpUres de Svmmaque. Cela a été suivi depuis par tous les peuples du >'or(l, et il Test encore aujourd'hui par les politiques qui traitent en latin avec ces sortes de puissances, lesquelles même se formaliseroient si on leur écrivoit autrement; témoin ce qui arriva au sieur André de W'itt, ambassadeur extraordinaire de 3IM. les Etats généraux, en Po logiie, Tan 1670. Ce ministre avoit harangué le roi dans le plus pur style de Cicéron, et par conséquent u'avoit parlé que par Tu; on lui en fit une espèce de plainte, mais il répondit qu'ayant ea l'honneur de complimenter Sa îrajesté en langue latine il n'avoit pas cru lui pouvoir marquer un plus grand respect qu'en se servant des termes les plus polis, et en même temps jcs plus majestueux do cette langue-là.

3ïais enfin, quel que soit le goût du Nord à cet égard, il est bon de remarquer que le roi de France ne se traite i)as sur ce pîcd-lâ, et que, tant l(»s savants polis de son royaume que ceux qui sont tout hérissés d(î gr(>c, n(^ pluralisent jamais Sa Majesté dans l(*s plus guindées de leurs harangues ou de leurs dédicaces en matière de langues mortes. Ce prince si fier, et qui a tant de penchant à l'adoption des honneurs divins, ne trouve pas que ce soit déroger à sa grandeur que de recevoir un Tu en latin ou en grec. Le Vous, en un mot, n'est guère d'usage que dans notre Occident latin; toutes les langues anciennes ne s'énonçoient pas autrement, comme il paraît par YAttah des Hébreux et par le ^-j des Grecs; et parmi les modernes, si vous eu exceptez la française, l'italienne et l'espagnole, on garde le» Tu pour tout ce qui est au nombre singulier, ou bien Ton se s(»rt d'une particule équivoque, comme le ^//y des Flamands et ^luelques. autres semblables. Que si vous sorte»/ de» notre Ku-

10 DI»EhTATIOX >»R tr Voua ET LB Tu

ropc, \on> troiivcToz qu'à commencer par le Grand Sei&rncQt*, qui y aussi bien que tous les autres potentats des deux Indes, est d'une vanité si superbe, le Tu est comme un caractère de distinction auguste auprès de Sa Hautesse et généralement de tous ces princes. Aussi est-ce ce qui a porté de nos jours le même traducteur célèbre ,1), dont nous avons déjà parlé, à tourner par le Tu la plupart des harangues qui se trouvent dans Quinte-Curce, pour tout ce qui regarde TOrlent; n'observant pas la même chose avec tant de scrupule à Tégard des nations pltis penchantes du coté de la civilité grecque (laquelle civilité ce judicieux critique insinue n'être rien qu'un effet de mollesse), ce qui, pour le dire en passant, fortifie encore notre prétention de la gravité du Tu.

Pour revenir à la poésie, sur laquelle nous avons appuyé d'abord^ on objccteroit en vain contre ce que nous avons avancé, qu'elle singularise toutes ses apostrophes; que cela n*est pas si absolu que nous prétendons, puisque toutes les pièces héroïques de théâtre emploient généralement le Vous, au lieu que le Tu n'est réservé que pour les comiques ; car il se faut souvenir qu'encore que ces sortes d'ouvrages soient habillés en vers, ils ne sont pourtant pas poétiques à proprement parler : ce n'est qu'une peinture riniéc* d'un entrelien eu prose; ils supposent tonjonrs en effet une conversation naturelle, et naturellement on ne parle pas en \ers; il en est, en uu mot, d<;s vers d'une tragédie comme de eeu.v des Lcftrrs et des Discours d' Horace, qui, comme il le dit Ini-méme, sont plutôt de la prose que des M*rs :

.\e(/ue si qiiis srrihat, vit nos, Sprm(t)i't prnpiora, pufes Iiutw essepoeiam,

(Horalius, Sermon, I, 4.)

Nous ne croyons pas, an reste, que personne st? scandali de nous voir a(l()|)ter C(»t ouvrage de nos advei'saires sou

(1) Vau:'«*l.iv.

EN PARLANT A Dlfil*. li

rtmbro que c'est, comme nous avons dit, une espèce d'enfûlit Otninger, \u notre sëp&ration. Dieu permit bien sous la loi qu'on ornût sou tabernacle des dépouilles des Egyptiens, et ni Salomon, ni Zorobabel, ne firent pas difficulté dépuis, de recevoir : celui-là du roi de Tyr, et celui-ci du fol de Perse, les bois de cèdre et de sapitl, Tor, Targent, et généralenlent toutes les dtitres choses nécessaires à la constructioil des deux temples ; dclus TETaligile, tout de même, personne n'a trouvé mauvais que Justin, martyr, et saint Iréiiée, aient fortifié la religion chrétienne des raisonnements tirés de la philosophie dés pdfcns , et qu'ils se soient parés des ornements de TéloqUencc des Grecs. Enfin les docteurs orthodoxes se sont heureusement servis des armes qu'ils avoient arrachées aux hérétiques ; et, pour nous rapprocher de notre sujet , la musique de nos propres psaumes, qu'au siècle passé nos pères empruntèrent en partie des litanies des Portugais, quoique catholiques-romains (particularité qu'on jugera peut-être assez curieuse), justifie la même conduite à l'égard de nou!* autres réformés, par rapport aux gens de cette communion.

Ceci prouvera, pour le dire en passant, que nous ne sommes pas ttavaillés de cette scrupuleuse délicatesse de nos adversaires, qui leur fait rejeter jusqu'aux meilleures choses plutôt qUe de les partager avec ceux qui ne veulent pas donner dans leurs opinions avec aveuglement; faiblesse qui, pour leur honneur, n'a que trop paru dans le mépris qu'ils ont toujours fiiit des psaumes mêmes de David, tout divins que l'Eglise les a toujours reconnus, seulement parce qutî nous semblions, au prix d'eux, nous être fait une plus grande affaire de cette adoption ; sur quoi le lecteur ne sera peut-être pas fâché qu'on le divertisse parle récit d'une petite histoire-anecdote, mais très véritable, que voici :

Urbain Vlll, célèbre pape de Rome, n'étant encore que Maphér Barbrrin^ fit un voyage en France vers le commencement du siècle que nous allons finir. Un jour qu'il étoit dans

12 iNEf.miTF. SIR LE P\PF

iino (îonipasrnu^ do diverlissements lionnêtcs, on le voulut ivgalcr de Touïe de quelques belles voix mêlées de symphouie; la musique des psaumes de Marot étoit alors ce qu*il y avoit de plus fin dans ce bel art, et c* étoit cela principalement qu'on chantoit en présence de Barberiu. Quelques dévots qui Faccompa^oient lui firent une espèce de scrupule de se plaire si fort à des pièces hérétiques, et le portèrent à demander qu'on changeât de note. On mit aussitôt sur le tapis plusieurs airs de cour des plus galants; mais rien de tout cela u*ayant paru, au délicat organe du prélat, de la justesse des quatre parties de Claudiny il ne put se tenir qu'on n'en revînt là ; de sorte que, se tournant vers les musiciens : S'en scandalise qui pourra, dit- il, îV nfj a hérésie qui tienne; redonnez-nous le Psautier, Ainsi les dévots de Barberiu préférèrent les impuretés d'une chanson profane à l'onction sacrée des louanges de Dieu, et Barberiu lui-même, tout destiné qu'il étoit à remplir uu jour le siège de celui qui se dit le lieutenant de Dieu en terre, fut plus porté à la préférence contraire par la puérilité d'un ^-ain charme d'oreille, que par l'auguste majesté des oracles du Saint-Esprit.

Comme j'ai toujours eu assez soin de communiquer à M. Bayl(\ dans les occasions, tous ceux de mes ou> rages dont j(î me faisois le plus d'affaire, je lui envoyai bientôt un exemplain» de cette dissertation I), accompagné d'une assez ample loXivc (|ui lui demandoit son avis touchant une dispute» qui s'étoit él(»vée entre uu de mes amis et moi sur le genre du mot foudre, savoir s'il étoit masculin ou féminin; et dans laquelle l(*ttre j'avois inséré quantité de remarques et (rautorités, tant sur cette matière que sur qu(»lques autres qui y avoient du rapj)()rt. La réponse? (|ue 31. Bayle Ht à tout cela et que je me con-

(1) Rt)M av.iit (l»'j;\ eu ocrision <!<» toinnuini(|ii'M' son li*av;iil m.inuNrrii à BaNi . <'t <!•• I»» miisiiltor sur «liv<'rs puints lu«ît(>ri(|UPs. (\'nii' «lans la r<»IliM"ti«»n ihs /w*>'*rhitl^lt'-i «l«^ Hnvl.». <4««> |i»ttn's à Hnti. cii ilai» ih»s 10 iM !."> (irt(»l»r«' rt 1" ih»vi'ml«r- 1«.90.)

URBAIN YIII. 13

tente de produire ici, dira de meilleure gi'àce que je ne pourrois faire, tout ce qu'en pensa le célèbre ami dont je parle; ainsi la voilà (t):

fc A RoUerdam, ce 20 décembre 4690.

« Je vous remercie très humblement, mon cher Monsieur, « de la curieuse et belle préface que vous m'avez envoyée sur « les Psaumes de dom Antonio. Je Tai lue avec encore plus de « plaisir que la première fois, qu'elle n'étoit ni imprimée ni si « étendue, et je ne doute pas que le public ne la reçoive avec « beaucoup d'estime. Ces traits-anecdotes dont elle est par- « semée en relèvent Féclat, et celui d'Urbain T/// paraîtra des « plus curieux.

« Quant à la dispute sur laquelle on me fait l'honneur de « me prendre pour arbitre, honneur dont je suis d'autant plus « indigne que j'ai toujours été assez négligent par rapport aux « contestations de nos subtils grammairiens français; le peu « que j'ai d'intelligence de la langue consistant plutôt en sena liment qu'eu raison, je veux dire que je discerne plutôt le « bon d'avec le mauvais par routine, ou par coutume d'oreille, « que par l'examen des raisons. Mais enfin, puisqu'on a meil- « leur opinion de moi que je n'en ai moi-même, je vous dirai :

" Qu'il me semble que, s'il ne s'agissoit que de comparer ces • deux expressions : So)i foudre en niain^ — sa foudre en main^ « afin de savoir laquelle vaut mieux, il faudroit donner l'avan- « lage à la dernière. Mais je vois que ce n'est point là le vrai « état de la question ; il ne s'agit pas du plus ou du moins, il •» s*agit de savoir s'il n'y a (pie l'une des deux qui soit bonne « l'autre étant mauvaise et condamnée par les dernières déci- - sions, et en ce cas-là je dis que l'affirmative va trop loin et « que la négative l'emporte.

•» Vous en donnez des preuves si expresses et si convain- " cantes, vous faites voir tant d'autorités qui montrent que

!l/ Celle ktlro s«' Iroiivr.» iiiinrim«V on ciili^.T daiib l«i 'nlliciimi th^fj^wn:^

li f^OBliESPOKUANCE

«' le masculin foudic, au pis aller, n'est que le moins bon, et " que néanmoins il est bon ; vous alléguez des auteurs si for- « mels en ces matières, et si revêtus d'autorité, que je ne Tois ' point qu'on puisse condamner Texpression son foudre j tout *« s^u plus que de n'être pas aussi bonne que sa foudre.

«( Pour la distinction de foudre sceptre de Jupiter^ et foudre " cffci de ce sceptre^ je la trouve bien subtile, et je ne voudrois ^ pas trop m'y appuyer, vu que ceux qui ont mis la foudre à « la main de ce dieu ont prétendu que son effet ^toit scmUaUc " à celui des dards, et que ce sceptre^ puisque sceptre y a, ne « produisoit que)qye effet qu'en sortant de la main de Jupiter, « et tombant sur le patient ; de sorte que ce qui étoit le sceptrp « et ce qi|i venoit frapper étoit réellement le même être.

" Jq vqus remercie bien fort, mon cher Monsieur, de taut « de belles autorités qui sqnt dans votre lettre ; c'est un rc- « cueil que je garderai précieusement. Je ne sais ce que c>sl « que cette nouvelle Histoire poétique d^ sieur Vallier de la " Martinière ; j'en ai vu autrefois une qui étoit, ce me seifUde. " anonyme, mais docte et d'|iu homme qui prpmettoit uuc tra- « duction de Pctronc, A votre loisir, voijs m'en donnerez, b'il • vous plaît, inslruclion I). Je suis intimement votre, etc.

■ Baylk. '

A. />. Vo\ez une lettre du sieur Tcroud, dans la i*' partie.

Je recjus de cette manière, et environ ce même temps, quantité d'autres lettres de plusieurs savants de mes amis, que je ne rapporte point ici, comme je viens défaire celle de M. Baylepar la raison que certains éloges (prelles renferment imurmoi"* compte particulier ne» se trouvant pas du moins entremêlés cl*tous ces traits de curieuse littérature si familiers h M. Ma} le et dont le public peut tirer beaucoup de fruit, Tétalage q«-^

(I) I/in^lru(iio!i i|iii' je tlnmhii l.i-il«"-sus ctnji qiK» iiii»i] Vnilit'i' dr In Mu. ,iirrr r{n\\ \r iiu'îiic i|ii.' M. Biivlo ilUuil uvuir promis IVliviic. Sutc fU'VvuiV''

\\ï.{, BAÏLE. 15

j'en fcrois ne pourroit elrc regardé que comme une vaine ostentation dont je suis bien aise de ne me pas faire soupçonner. C'est dont i)rincipalement dans cette vue de Tutilité et de la satisfaction publique que je joindrai encore ici quelques autres lettres dont ce savant ami m'a régalé en diverses occasions, et dont la première qui se présente à mes yeux dans l'ordre du recueil que j'en ai fait, regarde une /f/^/oiV^, dans toutes les formes, de l'Académie royale de peinture ci desculptnrc (l),à)aquclle je m'occupai, il y a quelques années, en faveur d'un illustre

(1) M* A. de Montalglona publié en 1853 (CoUcctiqn Jannet), d'après un n^anuscrit de la bibliothèciue impériale, des Mémoires pour servir à Vhistoire de VA- *:mfémie royale de peinture et de sculpture, depuis 1648 jusqu'en 1664, qu'il al- Ui)Hic à Henry Testclin. De son coté. M. Paul (acroix vient de publier, dans la Rei'uc univci'sclle des arts (numéros d'août 1850 et suiv.), un autre manuscrit conservé à la bibliothèque d(* l'Ai^sonal (H. n" 822 lis), porLinl le même litre, et qu'il considère comme le texte original des mômes mémoires. 1^ savant bibliothécaii'c de l'Arsenal, sur ijuol(|ucs extraits que nous lui avions communiqués, a pensé que Jean Rou pouvait être l'auteur de cotte première rédaction.

GeUe hy|K)thèse a de prime abord beaucoup de vraisemblance, puisque Jean Rou fut employé comme secrétaire adjoint de l'académie, et qu'il eut de fréquents cl d'intimes rapports avec plusieurs do ses membres, notamment avec son secrétaire perpétuel, Henry Testelin, (juMl retrouva plus tard en Hollande, et qui lui confia, évidcnnnent dans un but i>ersoimel et intéressé, tous les registres de Tacudéinit». Il y a en outre une certaine connexion entre le plan général du manuscrit, pubUé dans la Revue universelle des arts, et la première partie du travail de Rou.

Mais ces indices ont contre eux des objections (]ui nous paraissent insurmontables. Aucun des deux manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal n'est de la main de Rou ; rortbographc n'est {nis la même cl la dissemblance du style est frappante : le style de Jcin Rou est beaucoup plus fleuri et sa relation contient plus de rap-^ prochf'ments vi de comjKiraisons historiques. Sa préface tsl toute différente de celles des niainiscrits publiés, et les citations qu'il nous donne de son propre travail ne ic trouvent i>as reproduites dans ces Mémoires.

n est prr>liable (et (pielques fragments d'une lettre de Jac^ques (iousset, page 2i, tendraient à nous confinner dans i^'tte supi)08ition) (pic l'auteur (ce serait alors Henry Testelin) ou un des auteurs d(*s manuscrits publiés, se soit servi des matières liK'pan'-es [lar Jean Hou, en s'écartarit de sa rédaction, (pioiipie, d'après les extraits qu'il nous fournit lui-même et la corresijondance de Uayle, son ouvrage présente Ifif caractères d'un travail complet et homogène.

En attendant que cette (piestipb soit décidée, nous ])référons n'admettre aucune ulation prématurée, et peut-être qu'c^ notre époifue de rt>cherches historiques, la décoavertc de cette précieuse Histoire de C Académie royale de peinture et de Kul/tlure de Paris, <|ui obtint l'approbation de Uayle, viendra éclaircir le mys- Ure.

16 HOU KCIUT UNE HISTOIRE DE l'aCAUÉMIE

membre (1) de ce célèbre corps avec qui, depuis longtemps, j'étois lié d'une amitié fort étroite, et qui étaut secrétaire per pétuel de cette compagnie, m'abandonna dans cette ^iie ton» ses registres, sur lesquels je dressai Fhistoire dont je parie. Je m'attache d'autant plus à cette lettre, qu'elle renferme un point de critique à la lecture duquel les curieux de ces matières pourront bien ne pas se déplaire. C'est sur le style qui est gardé dans le prélude de cette histoire que M. Bayle trou- Yoit être un peu trop fleuri, mais à quoi, sans opiniâtreté, je crois avoir suffisamment de quoi répondre. Voici cette lettre de M. Bajle (2), ou pour mieux dire un fragment, parce que tout ce qui suit les dix ou doute premières lignes qu'on >a voir, roule sur ses démêlés avec 31. Jurieu, lesquels n'ont que faire ici.

tt A Rotterdam, ce 48 mai 1691.

t Je vous renvoie, mon très cher ^lonsieur, le morceau que

• vous m'avez communiqué de l'histoire que vous avez entre- " prise. Je suis ravi que vous vous soj ez chargé d'un travail " si curieux et si instructif, et où vous êtes si capable de rcus- " sir; notre siècle et les suivants vous en seront fort obligés.

' J'ai lu avec l)eauc()up de satisfaction votre début et >otix plan; je voudrois néanmoins diminuer un peu les ligures Jrop ■ fréquentes du st\le, et puisque aous voulez que je >ouscn ' dise mon sentiment, mon avis (pie je soumets et que je dois ' soumettre au vôtre , seroit que vous i)rissiez, même dun> r introduction, un style moins Henri, moins peint et moins ' travaillé ; vous sa\ez ([iie c'est le iroiit de notre siècle d'aimer

• le naturel dans le discours. -

(1) nenry Ti'stcliii, cIdiiI il <'.>l nnoslinu ici, juor.'ila en 1C50 A ?on fKn» Loui> Tnst »liii, dans la rlnr^»^ d»^ siM-rétain» «le l'Acadénii"^ il<» poinlurii ♦! ilo skulptur^* il' \\m>,oi n»ns<nva s»'s fondions jus(|u'ca U»81. Placé dans l'aUi-rnativc d'al'j'i jvr s;i r.'li;;i<»n mi d-^ «luiltcr snn pays, il pn-f^i'a li* d«Tni<M- parîi, ri s,^ lotir.i lî' IU\i\ ou d iMMiinil r\\ \iVyy,'À\z': d'- (nialr<:-\in.u'ts ans.

(2) Kll«* .-'' lp»n\<: iinprini«y «m» ••nii'T smis lij u" y-id''»» /-<^///'''^ '.7i»>»v*f\ il-'I^i^i'-

IiE PEINTURE ET DE SCULPTUKE DE PARIS. 17 '

J*eusse épargné à M. Bayle la peine de faire celte petite critique, toute judicieuse et bien fondée qu'elle est, puisque j'ai # toujours été moi-méine convaincu do sa justesse , si je m'étois avisé d'anticiper auprès de lui les raisons qui m'avoient porté à donner à ma pièce le tour dont il parle, et sur lequel sa remarque roule; c'est que comme le bon sens dicte qu'il faut proportionner les sujets qu'on traite, et qu'un peintre par exemple serait ridicule, comme dit Horace, s'il lui arrivoit de faire voir une tête d'homme sur un cou de cheval, je crus, en travaillant à mon Histoire de r Académie de peinture et de sculpture y laquelle est toute remplie de descriptions riantes et d'un ornement achevé, que je devois donner à mon ouvrage un prélude de véritable assortiment; en un mot, que toute la magnificence des matières que j'avois à traiter étant comme un superbe palais, où il me faUoit étaler un frontispice, il eût été de mauvaise grâce de dresser ce portail dans un ordre toscan, pendant que tout le corps de l'édifice auroit été d'ordre corinthien.

Après cette espèce d'apologie, je ne feindrai point d'exposer ici le début glosé en quelque sorte par M. Bayle, à une nouvelle pierre de touche, et d'en rendre juge tout lecteur qui en voudra connaître. Voici la pièce :

Iniroductiotià l'Histoire de r académie royale de la peinture et de la

sculpture.

Je ne me souviendrai jamais qu'avec une espèce de regret du plaisir indi*

cible que Je goûtai un des plus beaux jours de cette aimable saison qui

«emble donner une nouvelle vie à toute la nature, et ce fut, si ma mémoire

ne me trompe, le 23 d*avril 1667, lorsque traversant le Palais-Royal où

quelques affaires m'avaient attiré, je me trouvai inopinément au milieu d'un

embarras de plusieurs carrosses qui occupoient tout le bas de la vaste rue de

RicbeUeu. Paris est si véritablement un petit monde, qu'il s'y passe tous les

)OHrs, comme dans le grand, mille choses curieuses dont il est impossible

que la plus grande partie ne soR pas ignorée de ceux-là même qui Thabitent.

Tétois donc comme le seul au milieu d'une connaissance presque univer-

settemeut répandue, qui ne savois rien d'un célèbre concours de plusieurs

personnes de tout âge, de tout ordre et de tout sexe, lesquelles s'étoient

rendues dans la grande cour du palais Brion pour y admirer les riches ta-

18 niSTOlRE DK L^OADÉMIR

bleaux et les superhei statues que rAcadémie royale de la peinture et de la sculpture y avoit étalés ce jour-là par ordre exprès de Sa Majesté. On ue sauroit dire quel agréable spectacle ce fut pour moi de voir tout à la foib une si prodigieuse quantité de toute sorte d'ouvrages dans toutes les diverses ' parties de la peinture, je veux dire VhUtoire, le portrait, lo paysage, les mers, \e& fleurs, les./rut7«; et par quelle espèce de magie, comme si j'eusse été transporté en des climats étrangers et dans des siècles tout à fait reculés, je me trouvois spectateur de ces fameux événements dont les surprenants récits m'avoient si souvent jeté dans l'admiration. J'avois de la peine à comprendre comment je pouvois me trouver en état de m'entretenir avec de célèbres morts qui jusqu'alors ne m'otoient connus que par Téclat de leur renommée, ou par quel changement de théâtre je pouvois trouver tantôt la solitude des plus affreux déserts, tantôt la fertilité des plus riantes campagnes, tantôt l'horreur des tempêtes et des naufrages, au milieu des rues de la ville du monde la plus peuplée, et qui est éloignée de la plus procliaine mer de plus de iO lioues. Enfin je ne pouvois sans beaucoup de plaisir voir l'art disputer à la nature par d'innocentes fictions la vérité de ses propres originaux, et tromper agréablement mes yeux en leur faisant vofr comme une transplantation anticipée de l'automne au printemps, et leur étalant parmi les boutons des premières fleurs toute la maturité des derniers fruits.

I^ contentement extraordinaire ({ue j'eus à parcourir tant de beautés m'tiyant insensiblement fait entrer en conversation avec un curieux de ma connaissance du sujet d'une fête si magnituiue , et un des professeurs de cette savante Académie qui se trouva aussi être de mes amis, nous ayant en même temps joints, j'eus lieu, par un assez long entretien que nous eûmes ensemble, de m'instruire également et de l'occasion de toute cette cérémonie et de rétablisseiiu'ut de cet illustre corps.

i.e goût que ji' pris à c«'lh'Cuiiversation a\aiit élniiil coniine par de nouveaux nœuds rancieiine union (|iii étoit entre nous, ce qui n'avoit été jusquelà qu'une amitié assez ordinaire, «levintbicnlùt un coinmerce ré-ulier parla rurioailé (|ui nif prit de ptiiétn r tous Us serrcls d'un des plu^ lîobK's de tous les bi'aux ans, d'autant »)!iis que j»- m'aperçus bientôt d'une erreui qui, toute ^'rossière qu'elle est, n'a pourtant (jue trop de vo^iue dans le monde, où la plupart des jieus, même les savants et les plus beaux esprib tombent dans le faible <le s'éri.:.'er de leur propre autorité en juges compétents des iMvsl.'n's d'une prulession dont il n'y a que les initiés qui aient une véritable eoiiiiaissaure; trompés par cette pensée que cet art n'ayant siuivent pour objet (pie les plus eoniiuuns sujets de la nature, ses copie» sen)blent être d'autant plus du ressort de leur jugement que les originaux en stmt tous les jours exposés à leurs yeux.

Comme eU excellent ami avoit sa profession d'autant plus à c<pur, qu'il s'y dislinguoit glorieusement entre ses plus illustres confrères , il ne put sans quelque sorte de joie me \oir entrer dans une si sérieuNC enquête de* particularités de ce bel art ; et comme il a\oil l'honneur de tenir le registw

nE PCINTl'RE BT DE SCULPTURE DE PARIS. 19

des délibéralions do toule la compagnie en qualité de son secrétaire, il in'offHt généreusement la communication de tous ses cahiers, afln de mieux remplir les empressements de ma curiosité.

C'est donc après les avoir soigneusement étudiés que Je me suis insensiblement trouvé en état d'entreprendre l'ouvrage que je publie aujourd'hui, et que je diviserai en ces quatre parties :

Dans la première, je ferai une narration simple mais fort fldèie de l'érection de cte célèbre corps et des obstacles qui le traversèrent au sujet de sa Jonction avec la maîtrise^ jusqu'à la réformation de cette Jonction et à l'entier établissement de l'Académie , dont je donnerai en môme temps les statuts, et dirai par quels règlements cette compagnie fut policée.

La deuxième traitera de rétablissement des conférences et des fêtes du palais Brion, et elle embrassera dans le seul réduit de six discours prononc^ en présence de feu M. Colbert, protecteur de l'Académie, tout le recueil des divers et nombreux entretiens tenus régulièrement par semaine dans le cours de plusieurs années, sur les principaux préceptes de la peinture et de la sculpture, et qu'on peut dire contenir en abrégé tous les plus beaux secrets de ces nobles arts (1).

(1) Los premières séances de l'Acailémii: de peinture et de sculpture de Paris eurent lieu dans la maison de son président, Gharmois; en 1648^ on loua un grand appartement à l'hôtel de Clisson, situé rue des Deux-Boules : TAcadémie y tint ses séances pendant cinq ans. Loi*s de sa jonction avec la maîtrise, elle prit un autre local dans une maison communément appelée Sainte-Catherine, dans la rue des Déchar^eura. Un brevet du roi, du 28 déccnd)re 1654, affectait la galerie du collège royal de France pour le logement do TAcadémie : ce logement étant alors occupé par une société de libraires, l'Académie s'installa aux galeries du Louvre, dans un appartement où habitait Sarr.izin : elle y resta sei)t ans et vint s'établir ensuite dans un grand atelier, situé près de là cl devenu vacant par la mort d'un tapissier, nommé Du Bourg.

«Au mois do septembre loci, M. de Ratabon (din;cteur de l'Académie), étaul de retour à Parif^, tit convoijuer précipitammciit une, assemblée de l'Académie, où il déclani que le roi avait résolu de se servir du loge nient qu'elle occupait pour y établir l'imprimerie royale, et (juil fallait en déloger incessamment, donnant le choix à l'Acadénnc ou d'en prendre un (îu ville, dont il promettait de payer les loyers, ou de s'aller établir en un<î des jj^aleries du Palais-Royal. La compagnie, apTf^ avoir marqué sa respectueuse soumission aux ordres du roi, pria le surintendant des bâtiments de lui continuer l'honneur d'être lo^éo dans une des mainxA ruyalet, et à l'instant même il la conduisit dans la galerie du palais Brion, en laquelle l'Académie a teuu son école et ses assemblées pendant trente-un ans, n'en étant sortie que le i février 1692, |K)ur être transférée au vieux Louvre, où cUo reprit ses séances le 15 avril suivant et où eUe continue encore aujourd'hui. » '.Figaidol de La Force, Description de Pan'Sj t. I.)

« Les Académies de pr;intur(> et de sculpture se tiennent l'une et Tautrc dans le paUifi Brion, qui fait partie du Palais-Rnyal et ([ui a sa porte dans la rue Richcli<!u. » {Les Adretset de la ville de Paris a*ec le trésor des almanachs, par Abra* ham do Pradel. Paris, 1691.)

20 HISTOIRE DE l'aCADÉXIB

^ Dnns la Iroisième. je traiterai de l'établissement des Gobelins et des principales fêtes qui ont été solennisées dans cet hôtel , soit aux réjouissances anniversaires, soit aux visites royales, ou aux bouquets des particuliers, et autres occasions publiques.

Enfin la quatrième et dernière partie contiendra la liste des principaux membres qui ont eu part à cet établissement, et elle traitera de leur extraction, de leurs talents, de leurs ouvrages, de leur fortune et de leurs mœurs; mais en s'imposant cette loi, de marquer avec soin toutce qui, à ce dernier égard, pourra servir à Tinstruction des vivants, sans permettre à l'esprit de médisance de troubler les cendres des morts.

Pendant que je suis sur cet article de rAcadémie royale etc., dont rhistoire ne peut pas trouver ici sa place, je ne crois pas le devoir quitter sans produire quelques échantillons des petits ornements dont j'ai tâché de la revêtir, afin qu'on puisse, par ces morceaux détachés , juger de la manière dont je me suis pris à cet ouvrage, et du style que j'y ai gardé. Je n*en donnerai ici que quatre seulement, par lesquels on pourra juger de tout le reste.

Le premier regarde les obstacles dont quelques esprits brouUlons tâchèrent de traverser le noble dessein de rétablissement académique. Voici comme je tombe sur cet article :

(Jonime la même ^ictiviié de chaleur (|ui dans la force du reuouveau produit rémail et le parfum des fleurs, eui^endre en même temps divers insectes qui leur font la guerre et les détruisent, il arriva aussi que dès les premiei^ jours qu*on vit éclorc ce fameux établissement , la malignité de ses anciens ennemis se réchauffant lui suscita de nouvelles traverses, et que les juréi, revenus de leur étourdissement , se roidirent plus que jamais contre Ifs progrès de cet illustre corps, etc.

Le second roule sur rextrènie application de chacun des membres éc rAcadémie à répondre dignement par tous ses soins ;\ la grande attentf. tant de la cour que généralement de tous les curieux , touchant les eflel^ d'une institution de cette importance. J*avoue pour moi, dis-jesurce sojrt. que je ne pense point à tout cet agréable mouvement sans me former quelque image de cette fameuse école d'Athènes, dont Tinimitable Raphaël, surle^ idées de saint Paul, nous a laissé une si vive peinture, et qui étoit rempli' de géomètres, de philosophes, et en un mot de Umie sorte de savants; ce qui aussi porta sans doute le grand apôtre dont je viens de parler, à i'hf^^' ce lieu plutôt qu'aucun autre, pour semer partout >a doctrine, dont cv^

DI PEINTURE ET DE SCl'LPTl RE DE PARIS. 2i

grands esprits si {généralement estîmés eussent pu être de très heureux propagateurs.

Le troisième morceau regarde les magnificences du palais Brion. Là , partant de l'espérance dont je me flattois qu'une description de cette nature ne pourroit être que très agréable au lecteur, je tourne ainsi le début de ce morceau.

On a dit en pays grec et latin que, lorsque Apollon tient ses grands jours, le Parnasse est orné d'une décoration extraordinaire, et qu'il semble que les Muses, dans ces occasions, ne se contentant pas de leurs beautés naturelles, cherchent encore à les rehausser d'une parure toute magnifique. L'Académie royale de la peinture et de la sculpture est une espèce de Parnasse réel qui a cet avantage incontestable sur le fabuleux , que tout y est effectif et solide, et n'est pas un pur enfantement de l'imagination et du caprice. Mais il a pourtant cela de commun avec celui des poètes, que, comme on a fort bien dit que la peinture et la poésie étoient sœurs, il semble que les nourrissons de la première ne cherchent pas moins que ceux de l'autre la parure et le faste. C'est là une vérité que la description des solennités du palais Brion que nous allons tâcher de faire, mettroit dans tout son jour, et que celle des fêtes de l'hôtel des Gobellns qui la suivra de près rendroit encore plus sensible, si notre plume poiivoit répondre à la dignité et à la magniticenc^ des sujets qu'elle aura ù traiter. En cfTet, on verra dans l'une et dans l'autre, quantité de décorations très pompeuses, un nombreux étalage d'immenses richesses, en un mot tout ce que la nature peut faire voir de plus précieux et de plus rare, et ce que les beaux-arts ont jamais produit de plus ingénieusement imaginé et de plus artisiemcnt mis en œuvre.

Le quatrième, enfin, traite de la manière dont le sieur Coypel se procura la nomination au rectorat de l'Académie française de Rome, et voici comment je maniai cet article.

Le temps prescrit pour le changement du recteur dans l'Académie française de Rome étant expiré, on fit choix d'un officier pour aller remplir ce poste-là. M. Co\'pel, |)eintre distingué et particulièrement très bon dessinateur, avoit été indiqué par M. Errard même pour lui succéder en cette commission, et il s'y engagea volontiers ; mais il est bon de dire qu'une autre recommandation encore plus forte fut proprement ce qui fit l'affaire, je veux dire celle de M. Le Brun. M. Coypel lui-même ne s'y étoit pas tenu immobfle et sans action ; comme il a de l'habileté ailleurs qu'aux doigts, et que par toutes les choses qui s'étoient passées dans le dernier établissement de l'Académie, il ne pouvoit ignorer le puissant crédit de M. Le Brun dans lout cp, qui regardoil les affaires de ce corps , il s'attacha régulièrement à lai et en fit comme son patron; son assic^uité même ne fut pas une simple cour de grimaces; il alla d'abord au solide, et comme il savoit quil n'est rien de plus sûr que de prendre les choses par leur véritable anse , on peut dire que, s'il n'entra pas tout à fait par la porte d'or dans la maison de son Mécène, il s'en ouvrit au moins le passage par une magnifique allée d'oran-

22 ReMAAQUKS ClUTlQUEfK

gers, qu'un beau matin de sa fête il fit trouver pour bouquet à point nommé dans la basse-cour de son agréable lieu de Montmorency; il n'en l'aliut pas davantage pour mettre bientôt M. Coypel en passe de tout prétendre; ao bout de quelques jours, la belle allée d*orangers le conduisit tout droit dans le grand chemin de Rome.

Le dernier de ces quatre morceaux a été assez heureax pour ne pas déplaire a quantité de personnes d'un très bon goût, et voici entre autre» ce que M. Gousset m'en écrivit de Groningue (0(1 depuis peu il a voit été appelé professeur), le 14 juin

A Groningue, le U juin 1693.

« Vous êtes, Monsieur, incomparable dans le commerce; je « vous envoie une lettre fort médiocre et vous me rhabillez en « lettre de conséquence; non content de cela, vous joignez auî « éloges des richesses rares ; il ne s'est jamais rien vu de plus t obligeant. Si pour achever de m'enrichir vous me donniez « aussi le secret d'écrire comme ce que vous m'avez fait lire, « c'est là ce qu'il faudroit précisément pour vous rendre grâces " comme je lo devrois, et c'est justement ce qui pourroit ren- " dre mon (»sprit content dans le juste désir que j'aurois de me « bien acquitter de ce d(;voir. Mais il vous appartient de bien « écrire; c'est assez pour moi que de savoir un peu bien liw. «^ pour goûter la douceur et rexcellenco de vos écrits. J'en ai '« aussi fait part à M. Jauclouih qui en est charmé, et qui s'est " fait un honneur de dire que \ous êtes amis, et m'a charge di' « vous assurer de son estime et de son s(»rvice. 11 mérite d'être « régalé de vos mets, car il a le goût hou. 3!ais il y a des gens •» qui l'ont surprenant, je dis des gens (jui paraissent éclairt^

en bien des choses, (pii ont lu, qui ont de l'étude. Je dis cela « à l'occasion de vos petits vers; croiriez-vous qu'ils ont été » une énigme à de telles i^ens? Que non-seidenient quelquev « uns ont eu besoin de les repasser plusieurs fois pour les en* « tendre, mais que d'autres se sont rendus comme ne le* poti-

t>K M. GOl'SSKT. 88

« Tant deviner. J'étois tout étonné; cor je les avois lus comlne « le premier Psaume, sans soupçonner qu'on y trouverolt do « l'obscurité. Je vous dirai, mais sans doute vous le jugez bien « de vous-même, que M. Jaudouin n'est pas de ceux pour qui « ils ont été difficiles. Ils sont si nets dans les conceptions, si « purs dans l'expression, si coulants dans toute la suite, si par- « faitement soutenus dans toutes les parties de Tallégorie, si « naturels en tout, que je ne me puis lasser de les lire ; et j'ai « voulu que ma fille les apprît par cœur. Mais il ne faut pas « s'épuiser sur ce sujet, vous m'avez présenté d'autres sujets « de louanges; ces traits de votre histoire des peintres que vous " m'avez transcrits sont d'une grande beauté, et celui de l'al- « lée d'orangers a quelque chose de si délicieux , que j'y ai û admiré votre sobriété aussi bien que votre abondance; il faut « être judicieux pour en être «demeuré dans les bornes que « vous avez observées ; un autre n'auroit pu se lasser d'y pas- « ser et de s'y promener, la tentation étoit forte. J'en vois « souvent qui succombent en de semblables rencontres ; vous

• avez gardé un juste milieu. Vous avez démêlé les questions « d'histoire savamment et nettement, et avec des ternies bien

• commodes, et je suis persuadé que votre ami en a été très 1 satisfait. Il doit par reconnaissance produire ces traits hislo- « riques sous votre nom, et vous en rendre un hommage pu- « blic, s'il fait un livre sur ces matières. Que vous dlrai-je de « la pièce du Poussin, et de vos ingénieuses réflexions? Je suis « assez malicieux pour croire que cet ou>Tage ne peut-être si « beau que vous le faites, et qu'il parait plus dans votre écrit « qu'il ne fait en lui-même. Je remarque, au moins, qu'en fai- « sant semblant de découvrir ses défauts avec franchise, vous « en dissimulez deux qui auroicnt eu autant de besoin de vos ^ excuses que ceux que vous avez touchés. L'un est que le

• peintre ne devoit pas représenter des gens si alTamés, puis- - que les cailles étoient tombées le soir si abondamment, que « chacun en pouvoit avoir assouvi sa faim ; le second est, que

j, URMAUgiES CKITIQT'ES

^4 ikiiàue toDiboit du ciel d'une manière qui ne se voyoit pas

1 1 œii, et que par conséquent on ne doit pas entreprendre

vie poiudi*e, faisant partie de la rosée, et ne paraissant que

Nur la terre, après que la rosée étoit exhalée. Au reste, à

mesure que je lisois, j'admirois à chaque période, comment

\ous faisiez entrer tous ces termes de la peinture dans de

• belles constructions et dans de douces cadences ; votre

- plume^ assurément, vaut bien le pinceau du Poussin. Je

'^ vous dis mes pensées naïvement, et pour vous montrer com-

« bien je suis éloigné d'être flatteur, je vais vous critiquer sur

< des pieds de mouches. Dans cette période : Comme la même « activité de chaleur, etc., activité est en même temps inutile » et rude. Dans celle-ci : De géomètres, de philosophes, et en un « mot de toute sorte de vertueux, le terme de vertueux est mis u là comme s'il étoit le genre dont les géomètres et les philo- « sophes, fussent les espèces, ce qui n'est pas; si ce n'est que •' vous preniez les vertueux pour tous ceux qui ont quelque « mérite considérable, et alors ce sera parler italien et non pas.

« français. J'ai aussi un petit scrupule sur cet endroit des rai— « sonnemonts de peinture où le Poussin ayant dit que certaine* attitude étoit du mode con'ntln'rn, vous ajoutez, (ju aussi voit— ' 0)1 qu'elle tient beaucoup de la Diane d'Ephrsr, Mon scrupule* « est que la ville d'Kphèse étoit eu lonie bien loiu de Corin — « the, et avoit un mode à part, disliugué du corinthien. Peut— ' être que vous avez lu que la statue étoit faite à Corinthe, et

< qu'on Ten avoit portée à Kphèse, ou que l'ouvrier s' étoit proposé le mode corintliieu, eu sorte que vous n'en juge/

«' pas par le lieu même, lequel feroit penser que le mode se-

< roit plutôt ionien. Je pousse tout ceci un peu loin pour un ' liomme qui n'y a nulle science, mais c'est pour causer avec ' un ancien ami. 3Ia(lame 1{..., qui est habile dans ces matières

desprit, vous aidei-a à vous moquer de moi; mais je veui « bieji la divertir avec vous, pourvu qu'elle lise jusqu'il cet « endroit, où je marquerai mou respect particulier pour elle.

DE M. «;olSSET. 25

« et les vœux que je fais pour votre bonheur commun et pour « celui de votre famille.

" Je suis très sincèrement, etc.,

« Gousset. »

n n'y auroit aucune excuse pour moi à laisser passer sans réponse les quatre petits points de critique qui font presque la clôture de la lettre qu'on vient de voir. Je n'ai point été convaincu de la raison du premier; et tant d'autres bons juges que j'ai consultés sur la matière, ont insisté à ce que je laissasse à la chaleur dont je parle en cet endroit, Vactivité qui est l'unique cause des effets que je lui attribue, que je me suis tenu à leur décision.

Le second endroit critiqué eût pu tout de môme être laissé dans l'état où je l'avois mis, parla raison que l'expression qu'on attaque en qualité A' italienne est excusable, lorsqu'on pai'le d'une profession où les maîtres sont accoutumés à ne s'énoncer pas autrement; les peintres, les sculpteurs, les architectes, etc., ne prendront jamais le change sur le mot de vertueux qu'ils verront appliquer à un amateur des beautés de leur art. Cependant j'ai adhéré en quelque sorte au sentiment de M. Gousset, puisqu'on ne voit plus dans ma pièce le terme de vertu/*ux on la place duquel j'ai mis celui (V habiles gem.

Le scrupule pris sur le mode corinthien prétendu mal attribué à la Dian^d'Ephèse, vu que cette ville étoit en Asie et non pas en Grèce, n'a aucun fondement; puisque rien ne peut em- |>écher qu'un ouvrier qui sera à deux mille lieues d'un pays où règne une certaine manière de travailler, ne fasse un ouvrage dans ce goût et dans cette manière-là, sans qu'il change pour cela de situation et de pays. Le palais de Luxembourg à Paris est selon l'ordre toscan; cependant les pierres dont il est construit, n'ont été taillées ni assemblées dans le voisinage d<* Florence ou de Sienne.

Kniin, la censure faite de cette faim si avide des Israélites,

lorsque la mantio leur fut envoyée du ciel, laquelle avidité, selon M. Gousset, ne pou voit guère bien convenir à des gens qui s'étoient gorgés de cailles quelques heures avant ce présent raii'aculeux; cette censure, dis-je, n'est qu'un effet du peu de connaissance des mystères de la peinture dont mon illustre ami étoit fort excusable de n*en paraître pas mieux informé. Je ne veux point ménager si peu sa mémoire que de lui appliquer sur cet article le fameux Ne sutor ultra crepidam, dont il se devoit un peu mieux souvenir qu'il ne faisoit en étalant sa critique avec tant d'apparat. Les peintres en traitant un sujet sur le papier ou sur la toile, ne se tiennent pas obligés d'envisager ce sujet dans toutes ses faces, comme un théologien le peut, et même le doit faire. Arrêtons-nous par exemple sans sortir de notre matière au sujet dont il s'agit ici. La tractation de la manne par un peintre, soit dans un dessin, soit dans un tableau, ne demande pas qu'il recherche soigneusement toutes les circonstances de ce sujet-là; il y auroit même du ridicule à s'y opiniiUrer, par la raison qu'en peinture ou peut aussi bien pécher contre l'unité de temps et de lieu, qu'on lo fait quelquefois en poésit* au sujet d'une pièce de théâtre, puisque les mêmes spectateurs, aussi bien que les mêmes ac tcurs, ne jjeuvent pas être tout à la fois en deux temps et en d(Mi\ lieux tout a fait différents. De plus, un |)eintre tra>aillant a son tableau s'n propose une circonstaiUM^ principale, et «Vu entreprend point |)lusieurs dans l(\s{juell(\s il se pourroit trouver certaines contradictions fort possibles, quant à la >{ rittdc riiistoire, mais absolument impraticables dans l'exécution d'un tableau. Cela ainsi posé, le Poussin, sans faire aucune atteution au fait des cailles du soir qui précéda la manne, s'est uniquement fait une affaire de rei)résenter énergiquement tousk*^ divers caraetêre> d'une faim canine, tant sur les visages que dans tous les mouvements du corps de ses figures, beauté t'ï énergie, (jui lui «dissent été impraticables s'il avoit euAisi?' ses personnages comme des gens tout à fait rassasiés. 3Iaisf

DE M. GOVJSSÊT. J7

passe» plus ayant; c'est qiiVn admettant mémo cette circonstance des cailles, Taviditô que je \)rétends convenir aux Israélites, n'en est pas pour cela moins réelle, et le rassasiement que M. Gousset suppose, n'en résulte pas mieux; car comme 00 ne se contente pas de manger de la chair toute seule et qu'on y veut aussi joindre du pain , les Israélites n'avoient pointée pain pour assaisonner leurs cailles, et c'est sur quoi leurs plaintes sont si fort étalées par Moïse (Exod. XVI, 3, 8, 12); ces malheureux étoient soûls de cailles, mais ils enrageoient après du pain ; et ce fut pour cela que Dieu , dont la patience est inépuisable, après leur avoir donné de la viande sur le déclin du jour, voulut bien dès le matin suivant achever de satisfaire leur gloutonnerie, en leur donnant le pain qu'il flt exprès tomber du ciel .

Jv, reviens seulement à ce que j*ai insinué et non pas mis dans tout son jour, qu'un même sujet peut fort bien recevoir deux envisagements d'une très grande différence, et je le vais faire voir d'une manière des plus palpables par la proposition d'uu fait historique auquel je me suis autrefois trouvé présent, et par où il est visible qu'une matière envisagée par les plus habiles gens du monde , mais qui seront de profession différente, est susceptible de jugements tout à fait opposés. Je me trouvois un jour à l'Académie royale de la peinture et de la sculpture, lorsque, par occasion, on vint à y agiter la question de la préférence qui devoit être adjugée entre les deux statues équestres de la place Boyale et du Pont-?îeuf. De ces statues, il ne s'agissait que du cheval et non pas du cavalier. Presque tous les professeurs qui donnèrent là-dessus leur avis, prononcèrent en faveur du cheval de la place Royale; mais un écuyer de la grande écurie et un des trois maîtres de la célèbre Académie de Coulon, s étant trouvés à l'examen de cette question, jugèrent en faveur du cheval de bronze, qui est celui du Pont-?{euf : I ) . Ces deux sortes de partisans alléguèrent

'i; L'Académie lic O^ulnn^ dont il a drjà été question (Y. l. p. Hi) ù propos du

28 T.KS CHEVAUX DK BROlfZK

clmcun de très bonnes raisons, quoique dans des vues fort différentes et sur une grande variété de principes. Les acadéniistes écuyers s'arrétoient à ce qui étoit du ressort de lair juridiction et de leur connaissance en fait de chevaux, et qui résultoit des secrets de leur profession ; sur quoi ils trouvoient que la nature est plus exactement suivie dans toutes les parties de cette figure du Pont-Neuf, qu'elle ne Test dans celle de la place Boyale. Les académistes peintres, au contraire, laissant là cette considération, trouvoient que le cheval de la place Boyale , est désigné d'une manière plus pittoresque (pour me servir do cette expression , qui est le vrai terme de l'art ) et qu'en un mot il y a plus de goût dans cette attitude C[aedm& l'autre. Cela fait voir ce que c'est en général que le jugement des hommes ; car ce n' étoit pas là de ces disputes qui sont entre des ignorants et dos savants ; o'étoit, au contraire, une diversité d'envisagement entre des personnes également pon^ vues de capacité et de connaissance , mais de différentes professions. Outre qu'il faut remarquer que les deux sujets de

comtn de NorlhiimlKîrland, était une de ces (kîoles oft les jeunes prens de familles nobles appn«naient h monter h, cheval et se perfectionnaient dans les autres exeri:ices du corps.

Nous lisons dans un alnianach du temps :

« I^s académies où l'on instruit la noblesse dans hîs sciences et dans les art< (|ui reprardent la discipline militain', et dans tous U»s rxercices d«' la dans«% sont an nombre d«^ cinq (sic), savoir : celle de M. Coulon, rue Ferrou, près Saint-Sulpi©'; celle de M. de Lon^J'pré, au carrefour Saint-Benoit; a^lle de M. Bernanii, ruedtf tlondé, et celle de M. de Rocquefort, dans la rue de l'Université. (I>v Afh'*'yit<de la ville dp PnriXy avec le frés'or de.s^ almanarhi, par Abraham du Prad^l, Paris. 1(>91. (Bibl.d»' Rouen, coll. I^ber.)

L'Académie Coulon avait probablement succédé îi l'Académie de Mesmon, appi^ \ro quelquefois In Royale, située à \iq\\ prés au même «'udriïit, ot qui, en clwi»peant de maître, aurait pris le nom do son nouveau chef.

Claude Malin}?re en |>arl«' ainsi, dans ses Antiquités de la vil In de Paris, Al.de

«Danscp faubouij? (du Pré-an x-Clercs) s<»nt plusieurs académi»^, où la nt'M»'^ apprend à monter à cheval ; la plus fréquent«V rst celle de M. di» Mesmon. où il \ A un princp »li^ Danemark et un dt^s prin<*\s palatins du Khiu v\ ipiantité d auln*^ si'iiriipurs étraniTi^rs. O^tt»"' acadé:nio rM au bout de la nif «1»^ Cinett»^. pp'^ï^' Saint-.Sidpice. »

DU POM-MEIIF Kl 1>K LA TLACK IlOYALK. 29

la di^putc avoieut chacun, quoique à différents égards, et un véritable prix et une véritable beauté, étant également d'une main de grand maître, de sorte que la recherche d'une préférence de Tuu à Tautre n'en étoit que plus curieuse; le cheval delà place Ro\ale (1) est imité de celui de Marc-Aurèle, qui est une des plus fameuses antiques de Rome ; le cheval du Pont->'euf (2) est du célèbre Bolognèse et de Texcellent sculpteur Piétro Tocca, tous deux d'une grande réputation.

Pendant que par cette longue discussion d'affaires de la peinture par rapport à TÂcadémie royale , je me trouve insensiblement comme repassé en France, je crois que, cette troisième partie de mon journal étant destinée non-seulement à la continuation de mon histoire, mais aussi au supplément de toutes les omissions que je puis avoir faites dans les deux parties précédentes , je crois , dis-je , qu'il ne sera pas mal à propos d'embrasser cette occasion natureUe pour reprendre plusieurs singularités assez considérables qui me sont arrivées au sujet de cette académie.

Quoique bien des gens ne me regardent que sur le pied d'homme de lettres, j'ai par plusieurs raisons, soit de naissance soit d'inclination poui* toute sorte de curiosités, une teinture assez misonnable de toutes les parties qui constituent l'excel-

(1) « Les ruis dont tous Itîs desseins et toutes les pensées ont toigours été fort ▼astes et cxtraordiuairos^ u*out Jamais lait ni même songé à faire un cheval d'une taille si grandi; et si épouvantable. Le cheval est d'unt; grande science^ fait par Danifd Ricciarelli ; la statue n*a pas tant d'approbateurs et est de Biart le tils. » (Sauvai^ Histoire et antiquités de la ville de Pans.)

(2) « I«a figure équestre (rUenri IV^ qui fait la plus belle partie du Pont-Neuf^ «»t venue dltalie^ et passe pour un des meilleurs ou\Tages que nous voyons de Jean Boulogne. Ijc grand-duc Ferdinand 1" la fit jeter en bronze à Florence; mais étant demeuré*; imparfaite par la mort de ce grand-duc et tout ensemble par celle de ce grand sculpteur, Q^me II la fit achever jwu* Pietro locca {sic) et présenter à la reine régente par le ch^^valier Pescholini. »

« Le cheval n'est pas si estimé que la figure ; à la vérité, c'est un coursier de Kaplesfort noble et bien conditioimé, etc., etc. » (Sauvai, Histoire et antiquités de la ville de Paris, T. I, p. i3fi. Voir aussi la Description de In ville de Paris, par G. Brice. Tome IIÏ, p. î40 cl s.)

30 ROU EST ADMIS AUX OONFEREN'CRS

Icncc des beaux arts. J'ai particulièrcmeut toujours aimé le dessin et la peinture ; et dans la maison maternelle d'où je suis sorti, j'ai ou pour principaux parents des personnes qui se sont louablement distinguées à F égard de ces deux talents (1). Je me suis donc dès mes premières années trouvé comme nourri dans le sein et entre les bras de la peinture, et ne me jouant qu'avec des crayons et des pinceaux, et lorsque je commençai à être homme fait, je m'aUiai dans une famille où je ne voydis qpc curieux tableaux et estampes très rares, toutes choses de la principale beauté desquelles cette naturelle curiosité dont j'ai fait mention , me faisoit avidement rechercher toutes les iiistructions qui m'étoient nécessaires pour discourir pertinemment de la dignité de ces professions, et pénétrer dans le plus secret de leurs^ mystères ; conclusion, qu'il se trouvera peu de personnes qui, jetant les yeux sur quelques ouvrages que j'ai composés en assez bon nombre sur ces matières, ne croient, en ne me connaissant pas d'ailleurs , que je suis, sinon un véritable peintre, du moins un passable nourrisson de la peinture et de tout ce qui eu dépend.

Dans cette situation d'habitudes et de commerce , je me trouvai bientôt comme naturellement niélé parmi les principaux membres d(» rAcadémie rovaic, dont même les plus disl ingués, après M. Le Brun, étoicJit de mes plus intimes 'i\i\\\>. Ces messieurs m'in> itèrent tant de fois à me trou^evàleu^ assemblées, qu'à la lin il s'en passa fort peu des plus solennelles où je n'assistasse; et, lorsque je fus un peu générale-

(I) Mon pèi*»' ViMii iKirliT ici lie M. ^'vm T'iuH.t, son aifiil iiiati*nu*l. imeiil-'urJ'' la n'inlurr- oji rinnil. \ . lo Dictinniiaiii' i\c. Mnrr'ri, au mut t'inuil^ v\ Xc d»*rni''r siipplt>in»nt au uiot Tnniin. V, aussi tVlibi-'U, P/v/K'i/'rv r//»vm7v. ("^oiilér. aussi W Eh't^nnet initjnnnnns i^our Cnniive 17i»», iuipriui. à Paii<, <lans It» vhnpitrc de< r»r{tisi(r\' flivcrse'i. rie. \nff* du fi/\' de Vuntcur.

Nous rap[)i*lkTu!Ls ici (|Ui.» par sou uiaria;^'«î avec b^uis»; KlI«'-Fo!ilinand, filk'i^ l'ieiTi' EIIe-Fenliuainlj Joan Hou s»* trouvait allié à uu«^ rainillo di* loiiitrcs iii>liuijftus. Les ivpstros •l».* Charonlou nous mit en outr»? appri> «pu* !•' célèbre peinin* Sébiisti»M» nounbm lavait choisi pi»ur p;irrain do sou (ils, Pi rre-Jean Bourdon, i;:huniO, h: 0 iioNeuibro lU7»î, au eiuk'livr' de Saial-Peiv.

DE l'académie de PKIMLRK El HE .SCl Ll'TtRE. 31

ment connu de tous, sitôt que je me préseutois daus la salle des conférences, sans affecter une trop grande approche, mais me contentant de me mêler parmi le nombre de quelques curieux, qui ordinairement se rendoient là, on ne manquoit pas de me venir offrir un siège autour de la table, et je m'y suis trouvé plusieurs fois même en la présence de MM. Golbert et Perrault (1), qui, à la fin, furent comme accoutumés à m'y voir. Enfin , un jour que 31. Le Brun , sur la conception de quelque chagiûn contre le célèbre Félibien, qui s'étoit un peu trop, à son gré, impatronisé dans la compagnie à la faveur du choix que M. Perrault avoit fait faire de sa personne, pour re* passer les principales résolutions de TAcadémie, pour le recueil desqueUes il ne trouvoit pas la plume du secrétaire assez bien taillée; sur ce chagrin, dis-je, conçu par M. Le Brun, il arriva que le secrétaire lui-même, qui étoit M. Testelin , se trouvant pareillement intéressé là par la jalousie de sa charge, sur les fonctions de laquelle on anticipoit à vue d'œil, il lui vint dans l'esprit de porter 31. Le Brun, dont il avoit l'oreille, à me faire nommer pour secrétaire adjoint , projet qui, supposé (lu'il réussit, ni 31. Lebrun, ni- M. Testelin n'eussent plus rien eu à appréhender de la part de Félibien, dont l'esprit entreprenant ne les accommodoit pas. M. Le Brun donna d'autant plus là dedans, que, depuis quelques années, j'étois assez connu et approuvé de lui, jusqu'à en être venu à faire des lettrcii en son nom, ou à sa recommandation, dans des occasions de la plus grande importance, comme, saus aller plus loin, deux que je vais rapporter ici en font foi, d'une manière qui ne peut être suspecte, vu le témoignage authentique qui résulte d'un billet de M. Testelin même que je rapporterai pareillement, et dont je garde l'original. Voici, en attendant, «{uelle fut l'occasion de toutes ces trois pièces.

(I) n ^loil iMrfl ici qiif?slion ilc Charles Prinmlt, noiniiié par Colbort premier r«rtniiiift «\*i la surinU'ndance des bAtiinents fin roi ; Colherl lavait charprt* de dr*»?' «,T un DiC'iuoirc ^ur rAcadémic de sculpture ft de pciuluns

32 IL EST CilARUK d'kCRIRE

Vers Tan 1675 ou 76, les professeurs de F Académie royale de Saiut-Luc, à Borne, après avoir vu les belles estampes gravées d'après les six plus beaux tableaux de M. Lebrun, lesquels font encore aujourd'hui un des principaux ornements du cabinet du roi, et sur lesquels on a tant fait de riches tapisseries (1), firent rhonneur à Tillustre auteur de toutes ces excellentes pièces, de rélire pour protecteur de leur compagnie, et lui écrivirent à ce sujet une très honorable lettre, que M. Lebrun, sur Tindication de M. Testelin, de qui il avait pris langue, me fit, par lui, remettre entre les mains pour en di'esser la réponse (2). Je n ai pu garder aucune copie de cette lettre de MM. de TAcadémie de Saint-Luc, parce que, après m'avoir été laissée assez longtemps pour cette réponse, elle me fut redemandée aune heure qui ne souffroit pas de remise ; mais, quoiqu'il en soit, avec 2ettc lettre originale , qui m'étoit redemandée, je livrai la réponse dont j'avois été requis ; et comme environ le même temps auquel cet honneur fut déféré à M. Le Brun, le chevalier Mal-

(I) Ou lit dans Mon-nt !<• Omt»', Cahinel ffrs' siaf/ninriff^s, etc., 1. 1:

« Il y a cinii p^raiids tableaux du cabinet (du roi) peints par f<^u M. I^ BniN; SIX oir : la Botaille (tArbcilex gar/ncc pur Alfijandre, le Ptissafjc du GraHiquf; \[\ Défaite de Parus, It* Triomithc (r Alexandre. Ces t.'ibl''aux sunl eneore dans K vieux LouNTe, avec plusieui-s autres, en la prarde et poss<'ssion d»» M. BlanchaH. peintre et professeur de l'Acadihnic royale.

« Le cinquiùmo des tableaux de M. Le Brun, c'est la FainiUe dr Dariws: ce Ul>leau fut peint à Fontainebleau en IGGl, et est à Versiiilles dans 1rs appartem«'nts.*

L<; Comte ne parle pas du sixiènn* tableau mentionné par Uou ; et en effi*l •' n'existe, à notre connaissance, qut^ cinq sujets roprésont inl l.-s l»alaill«*s -lAlexandre et, par const*(iu«'nt, que cinij i^^ravures di- (iérard Audran.

(i) « L'Académie romaine, surnonunée de Saint-Luc. ayant cnimaiss,uico «iol''". Uiblissemenl de c/»lle de Fiaur.'. et du mérite d«' c-nix dont «'U-^ était cuu4hw.v. souliaita faire avec elle un onmi'M'ee damiliéet d'instruction jK»nr la ivTf'ilion de cet art, et, afin de r(jbtenir, elle eiunmenea par l'élcclion de M. L*' Brun- (ju'elle nonuna son cbef un sou direcl^'ur, <'t par bonneur prince df l'Acadeini^î et il est à nMuarquT qu3 i\\ titre n'a jamais él'* do-mé ^\\\*\ ceux qui Menton*»* naires romains. Le proj^rès considér;ibl<' de celte union oblijfea le roi d'acconi^* au uiois de novendu'e KiTtî, des lettres de jonction de es deux corps, dont i^ v-^ rifiCiilion a t'té faite en parb'ment, a la fornii' accoutumée. »► [Cnhint'l d^< ^•"V*'* Inritcs d'architecture, /icintinr^ 'icufp(ute ^t gravure. i>ar Florent Le Oiml- 1^^' ns 1099. T. m, p. 80.)

A UESSIBUKS DE l' ACADEMIE DE SAirrr-LL'C A ROME. 33

\asia, gcutilhommc romain, et de très grande réputation (1), après avoir n^is au jour un excellent ouvrage concernant la vie et les éloges des plus fameux peintres d'Italie , etc., en envoya un exemplaire magnifique à T Académie royale de Paris, accompagné principalement d'un autre pour la bibliothèque de Sa Majesté, et d'une lettre fort élégante pour la même Académie. H. Le Brun, consulté par ce corps , sur la plume à qui Ton devoit confier un remerciment de cette conséquence, et qui avoit été fort satisfait de celui que j'avois depuis peu dressé pour lui-même, me fit encore rechercher pour la composition de cette nouvelle réponse. Je Texécutai encore^ et elle fut approuvée, comme cela parait par le billet de M. Testelin, dont j'ai parlé ci-dessus. Voici présentement les deux premières de ces trois pièces, parce que^ avant que de produire le billet de H. Testelin, qui fait la troisième, j'ai à dire deux ou trois mots sur une autre occupation à l'Académie , dont je fus encore chargé, et dont parle aussi le même billet de M. Testelin , pourquoi je le remets jusque-là.

Remerciment de M. Le Brun, fait à MM. de l'Académie royale de Saint-Luc, à Rame, sur V élection par eux faite de sa personne à la dignité de protecteur.

« Messieurs,

« Je me trou vois si élevé par l'honneur que vous m'aviez

• déjà fait, et dont je vous avois aussi témoigné ma recon- « naissance, que je ne pensois pas que la gloire qui m'en étoit « revenue pût être augmentée. Cependant, Messieurs, je vois ■ qoe vos faveurs ont plus d'une sorte de grandeur, et que « leur prix consiste également en étendue et en nombre; je « dirai même que, comme les derniers bienfaits sont d'ordi-*

• naire le couronnement de ceux qui les ont précédés, je suis

(I ) Voyei anc notice sur Malvasia^ dans U Biographie urêiverselle. II 3

84 LETTRE DE TESTELlN

» d'autant plus redevable aux vôtres, que toute grande qu*étoit « la première grâce, elle semble, à cette heure, n'avoir été que « le degré et comme la préparation de la seconde. Je ne touche « point en cela aux éloges dont Fobligeante lettre de M. votre « secrétaire est remplie. Je sais bien que, d'un côté, c*est Thon- « néteté qui les lui dicte, et que, de l'autre, ils me sont plutôt « une leçon de ce que je dois m'efforcer d'être, qu'un témoH « gnage de ce que je suis. C'est aussi là, Messieurs, le principal « usage que j'en veux faire, bien loin d'en abuser à aucune « présomption, c'est-à-dire qu'eu conservant un ressentiment « éternel de tant de biens, je songerai principalement aussi à « remplir tous les devoirs à quoi ils m'obligent; je tAcherai « de répondre par mes soins à l'éclat du rang auquel votre « illustre et célèbre Compagnie m'appelle, j'aurai une estime « particulière pour toutes les personnes qui la composent, et « d'une bonne partie desquelles je connais déjà le mérite sin- « gulier, ce qui m'est un préjugé très avantageux pour tous les « autres ; et enfin, je serai généralement de tous, « Messieurs, etc.

« A Paris, le... décembre 1676. »»

Lettre du scere taire de V Académie roijulc de la peinture et de la sculpture à Paris, au chccalier 31al\ asia, (jcntilhommc romain^ pour le remercier et de Vcxemplairc de sa Vie des Pciulrcs, tt de Vobligeante lettre dont il ctoit accompagne.

« Monsieur,

« Je suis chargé par Messieurs de l'Académie royale de vou* « remercier du magnifique présent cjuc vous leur avez fait, et « de robligeante lettre que vous leur avez écrite. Toute U « Compagnie a témoigné être très sensil)le à cet honneur; « mais elle tient qu il n'y en a guère moins pour vous mémCt « Monsieur, dans la grande réputation qui ne vous peut man- « quer après un si bel ouvrage, et l'ingénieuse devise qu

AL CHEVALIER BIALVASIA. 35

«t Torne ne se sauroit mieux appliquer qu'à celui qui Ta imagi- « née avec tant de délicatesse. Tous ont dit unanimement sur ce « sujet que, pendant que vous exposiez à la lumière la gloire « de tant de grands hommes, en travaillant vous-même à la « vôtre, vous faisiez ùmbrc h celle des Vazari, des Ridolfi, et gé- « néralement de tous les autres écrivains qui vous ont précédé « sur cette matière. L'Académie, Monsieur, vous a aussi une « extrême obligation d'avoir bien voulu enrichir sa biblio- « thèque du môme trésor qui fait aujourd'hui un des orne- « ments de celle du Louvre, et elle ne manquera pas de le « placer au rang de tout ce qu'elle a de plus précieux, faisant « en cela pour sa propre gloire ce que votre honnêteté lui a fait « demander comme une grâce; mais ce ne sera. Monsieur, «1 qu'après qu'elle aura tout lu votre excellent livre, comme « elle a déjà commencé de le faire. Ce sont là, Monsieur, les « sentiments d'une Compagnie qui a pour vous une très sin- « cëre reconnaissance et qui saura toujours rendre également « justice à votre savoir et à votre mérite, comme elle vous en « donne ici des marques par la plume de celui qui est en par- « ticulier, Monsieur, votre, etc.

« Testelin, Secrétaire de la Compagnie. »

Pour bien entendre l'endroit de cette lettre qui roule sur cette devise si exaltée , il faut savoir comineut elle étoit exprimée. Le corps étoit un soleil dans un cartouche de palmes et de lauriers, d'où pendoit une palette de couleurs , entrepassée de pinceaux, avec ce mot pour dmc :

Hinc Llmë]n et Umbaa.

ce qui convenoit admirablement à tout le corps de la devise, soit qu'on le regarde en général, soit qu'on en applique les parties aux sujets dont elles sont symboles, c'est-à-dire au roi, qui est représenté par le soleil, et à la peinture qui est désignée par la palette.

Eu effet, comme à un égard c'est du soleil que viennent 1«

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