‹ Mémoires (volume 3)Chapitre 20 sur 37 · Le j fructidor · texte numérisé non relu

Le j fructidor

Je voudrois bien^ citoyen, être dans le cas de pouvoir abréger le temps de votre détention et celle de nos autres concitoyens ; car je crois bien que vous en serez quittes pour les incommo^ dites du voyage pour venir à Paris. Voilà ce dont je suis même persuadé. Vos parents ont écrit au citoyen Lahaye. J'ai envoyé chez lui et je l'attends, comme il me l'a fait espérer. Ils m'ont aussi envoyé, comme je vous l'ai marqué, cinq certificats que je remettrai à votre défenseur. Je ne peux rien vous dire autre chose. La Convention a des dispositions pacifiques et ce n'est pas peu, puisque tout tend à ïjn esprit de justice et de modération. Je vais tâcher de vous procurer un défenseur que j'ai en vue; mais il ne faut pas trop y compter, parce qu'il est occupé et qu'il peut être qu'il n*a aucun moment à lui. Au surplus la Convention y pourvoirait.

Je vous salue tous et du meilleur de mon cœur.

Destanger.

j. A LA CITOYENNE LESPLU-DUPRÉ, A AVRANCHES

Paris, 7 fructidor Van 2 de la R.

De la maison d'arrêt Egalité, cy-d«vant collège du Plessis, département du N(»:d, n^* 2.

Je t'ai écrit plusieurs fois depuis mon arrivée, et je n'ai point encore reçu de toy aucunes nouvelles de ta santé. Tu dois savoir ma bonne amie, combien elle m'est chère, et combien cette privation m'afflige. Je jouis d'une bonne santé, et tu dois être sans aucune inquiétude sur les suites de ma translation. J'espère que ma détention ne peut être longue, et mon innocence contre toute inculpation quelconque m'assure certainement ma liberté dès qu'on pourra s'occuper de notre affaire, ce qui doit être incessamment, ainsi qu'on nous le fait espérer.

Je t'ai écrit de me faire passer les motife de l'arrestation que le Comité de surveillance a décernés contre moy le 6 octobre 1793, vieux style.

Je t'ai marqué que le Comité, en conséquence du décret du 18 thermidor, ne pouvait se dispenser de délivrer les motifs d'arrestation, et il ne s'y refusera sûrement pas. Aussitôt la présente reçue, transporte-toi donc ou mon fils au Comité, et, aux termes de Fart. 2 du dit décret, demande la délivrance des motifs de mon arrestation du 6 octobre 1793. Cette pièce m'est indispensablement nécessaire pour joindre à ma pétition. Ne donne pas dans l'erreur de ceux qui ont demandé la délivrance de leurs écrous dans la maison d'arrest, ce qui est inutile et ne revient à rien. Il faut les motifs d'arrestation et rien autre. Il sera bon cependant d'avoir l'extrait de mon écrou le 4 thermidor, lorsqu'on est venu m'enlever au milieu de la nuit pour me transférer de chez moy, où j 'y étois en arrestation avec un garde, en la maison d'arrest, et ces deux pièces seront certifiées et en règle, et il ne faut perdre aucun moment pour me les envoyer à mon adresse en tête de la présente.

Quoique, malgré la plus entière et parfaite innocence, j'aie éprouvé, depuis près d'un an, la plus injuste persécution, je n'inculpe ni n'inculperai personne. Ma conduite et mes mœurs ont toujours été irréprochables, et je tâcherai de ne jamais m'écarter de ces principes qui caractérisent l'honnête homme et le vrai citoyen. Ayant toujours cherché à obliger de tout mon pouvoir sans nuire ni désobliger jamais personne, je ne puis comprendre comment j'ai pu encourir la haine ou la malveillance de quelques-uns de mes concitoyens au point de me comprendre dans une liste d'odieuses et infâmes imputations aussi fausses en elles-mêmes que contre toute apparence de vraisemblance, et qui ne tendoîent à rien moins qu'à me perdre sans ressource, si par un événement inattendu le règne de la justice n'eût pas succédé aussi rapidement au régime du plus tyrannique despotisme absolument anéanti.

Toujours fidèle, soumis à la Loy et respectant les autorités

— HS —

constituées, exact à mes devoirs, j'ai vécu sans reproche et avec probité, et j'espère continuer de même, sans désirer aucunes (i). Quelque affligeante que soit depuis longtemps ma position, il est pour moi plus doux d'être persécuté que persécuteur. Je jouis de la paix d'une conscience pure, et c'est le plus précieux de tous les biens.

Ceux dont les épouses sont en arrestation peuvent manger avec elles. En général, on procure aux détenus tous les agréments et facilités possibles. Le nombre en diminue tous les jours par les libertés qu'ils reçoivent, et presque tous les jours il vient dans la niaison un Représentant doux et affable, qui entend et qui reçoit les pétitions et les réclamations qui lui sont Élites ; enfin on assure que l'intention de la Convention est que sous deux mois toutes les prisons soient évacuées, à la réserve de ceux qui seront convaincus clairement dej crimes capitaux par des faits constants et bien prouvés, qui seront remis aux tribunaux pour en faire justice, sans confondre l'innocent avec le coupable, et en accordant aux criminels mêmes tous les moyens de justification possibles.

Si je ne reçois pas la liberté avant l'arrivée de mon fils, je crois qu'elle ne tardera pas après, et j'espère que nous pourrons faire notre retour ensemble. Ainsi tu dois être, je te le répète, sans aucune inquiétude. Je n'ai besoin de rien quant à présent.

Mes compliments à ma sœur, à ton frère et à ta sœur et à tous ceux qui me connoissent et s'intéressent à notre infortune. Je t'embrasse et suis avec tout l'attachement et la tendresse que tu me connois, et qui ne finiront qu'avec ma vie, ton mary.

Dupré-Lesplu.

Faites avertir les familles des détenus de requérir la délivrance de leur arrestation par le Comité de surveillance. Le citoyen La Marte le demande par sa domestique,. sa femme étant en arrestation. Si mon fils n'est pas parti, il apportera avec lui toutes ces pièces et autres dont les familles le chargeront et qui sont demandées. Mais point de retard pour l'envoy de ce qui me concerne. Vous remettrez sur le champ la petite note de Garât cy-jointe et celle du citoyen des Acres.

Cette lettre trahit une inquiétude bien différente des assurances tranquillisantes, dont elle est remplie. La diction simple et

(1) U manque on ou deux mots.

catégorique de M. Lesplu-Dupré contraste avec la longue et amphigourique tirade sur son innocence et sur l'excellence des nouveaux maîtres. Le style de ce passage ressemble à'celui de la I'* lettre précédente, et ce fut sans nul doute le défenseur qui le dicta à son client, non pas pour sa famille, trop au courant des faits pour qu'on les lui rappelât, mais pour les fonctionnaires chargés ^e lire la correspondance des détenus et de préparer leurs dossiers.

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