A LA CITOYENNE LESPLU
Rue de la Constitution^ à Avranches
J'ai reccu, ma bonne et chère amie, ta lettre du i*' septembre, vieux style, et la seconde que m'a remis mon fils. Tu ne peux croire combien elles . m'ont fait plaisir, et d'autant plus qu'elles sont les seules que j'ai receu depuis mon départ. Ta dernière m'apprend que ta santé va mieux qu'à l'ordinaire, et c'est ce que je pouvois apprendre de plus agréable et je t'exhorte à la ménager. La mienne se soutient toujours bonne et aussi bien qu'on puisse être, à la liberté près. Je suis sans inquiétude et attends sans impatience le moment de ma liberté, qui ne peut tarder longtemps, et qui aurait eu lieu, il y a plus de huit jours, sans les embarras du Comité de Sûreté générale et Salut public réunis pour les affaires publiques, dans lesquelles je n'entre pas, et qui sont préférables à celles des particuliers. J'ai lieu de croire que dans le courant de la prochaine décade, à laquelle- nous touchons, nous pourrons, le C" Provost et moy, obtenir notre liberté, et celle des autres ne tardera pas; mais nos deux affaires particulières sont plus avancées, en état, et sur le bureau, -et ne peuvent souffrir la moindre difficulté. Mon Fils, qui, comme il le doit, se donne tous les mouvements possibles de concert avec les agents particuliers du C" ProVost, me recommande la patience, et je lui retorque son argument, parceque, depuis longtems, j'ai dû en faire provision.
Quelque affligeant que fût pour moy l'effet de l'erreur ou de la malveillance qui m'a conduit ici, tu ne saurois croire la tranquillité que j'ai conservée et qui prenoit sa source dans la conviction intérieure de l'innocence la plus pure, et sans conserver le moindre ressentiment de l'injustice et de la persécution qu'on m'a fait éprouver. Je me contente d'en gémir et d'en plaindre les auteurs que je ne connois point ni ne veux connoître que pour leur rendre service et les obliger, si j'en trouvois l'occasion. Ce procédé me. paroit être celui d'un vrai patriote et d'un bon républicain, et ne ressent pas le fanatique. Si on avoit connu la pureté de mes sentiments, j'aime à croire qu'on leur eût rendu justice ; mais on s'est trompé sur mon compte, on en est sûre-
et M. Le Pigeon de Vierville. L'hôtel de Vierville, rue d'Auditoire, appartient maintenant à M. Emile Le Marié des Landelles, petit-fils de M. et Mme de Vierville. Au salon de chaque année, où ses tableaux ont un grand succès, il figure comme originaire de Pontorson. 11 y naquit pendant que son père y était receveur des Domaines ; mais il appartient à Granville par sa famille paternelle, 0t à Avranches par sa famille maternelle.
ment fâché, et de in*avoir exposé et ma famille aux plus grands dangers^ sans jamais y avoir donné la moindre occasion.
J'espère que ma première t'apprendra le jour de mon départ de Paris pour me réunir avec ce que j'ai de plus cher ; mais je ne puis en marquer aujourd'hui l'époque, parcequ'il peut noltre de jour à autres des incidents qui peuvent la retarder comme Tayancer de plusieurs jours.
N'aye donc aucune inquiétude ; ménage ta santé. Je ne pense point aux soins de notre maison, qui souffire considérablement de tous les événements que nous avons éprouvés ; mais, comme ce n'est pas ma faute, il faut savoir souffrir les maux qu'on n'a pu ni prévoir ni empescher.
Mon jeune fils (i) est-il toujours à Soissons ? Je ne lui ai point écrit, ce qui eût été inutile pour l'affliger.
S'il nous reste à peine le nécessaire, nous nous en consolerons en nous aimant et en nous contentant de peu. Je t'embrasse bien tendrement, et tu me retrouveras toujours avec l'amitié et l'attachement que les malheurs ne font qu'accroître et perfectionner, ton mary,
Lesplu.
De la Maison d'Egalité, départemement de la Chapelle, 3« étage, n^ 2, 3* chambre du fond.
Enfin sonna l'heure de la délivrance et de la justice. Tous furent rendus à la liberté et à leurs familles. J'ignore si ce fut en même temps ou successivement. Ce qui est certain, c'est que plusieurs sortaient de prison le 29 septembre 1794, sous le patronage de l'Archange S. Michel, protecteur de nos rivages Avranchois.
Voici la teneur de l'arrêté qui ouvrit devant eux les portes de leur prison :
Maison d'Arrêt du Plbssis, dite ÉcALnÉ
Extrait de Liberté, délivré au Citoyen... par arrêté du Comité de Sûreté Générale, dont la teneur suit.
Vu les pièces relatives au C°... ;
Vu aussi la réclamation des Gtoyens Sauvé, Pinel et Engerran, Représentans du Peuple,
(1) Le Dr René Lesplu-Dupré, décédé aa castel du Goin-des-Eaax. le 6 juin 1840, à TAge de 72 ans. (Voir le Journal d'Àvraneheê du 19 juillet 1840).
Le Comité arrête que ledit Citoyen... détenu à Avranches,
sera mis en liberté et les scellés levés au vu du présent arrêté,
charge de l'exécution l'Agent National de la Commune
d' Avranches.
Les Représentants du Peuple :
Signé : Legendre, Goupilleau db Fontenay, Clauzel,
COLOMBEL DE LA MeURTHE, A. DUMONT, Le
Sage-Senaule et Merlin de Thionville.
Certifié conforme à l'original déposé en ladite Maison. Paris, ce 8 vendémiaire l'an 3* de la République française une et indivisible (i).