Mémoires
Jean-François-Pauî de Gondi naît à Montmirail en 1613, d'une famille italienne qui était venue s'établir en France avec Catherine de Médicis. De cette origine, le futur cardinal de Retz gardera un certain nombre de traits particuliers : l'envie de paraître, l'art de mêler les fils d'une intrigue et le talent de jouer la comédie, enfin l'absence de moralité qui caractérise les princes de Machiavel. Il était pour Mazarin un compatriote, et cela explique en partie leur inimitié.
Il est destiné à la prêtrise, bien qu'il eût, de son propre aveu, l'âme la moins ecclésiastique de l'univers. Mais il fallait lui réserver l'archevêché de Paris, alors aux mains de Jean-François de Gondi, son oncle. Le jeune homme a des duels, des aventures galantes plus nombreuses encore, et d«s dettes tant qu'il peut en faire. A 18 ans, il a déjà publié l'histoire de la Conjuration de Fiesque : « M. le Cardinal de Richelieu, raconte-t-il dans ses Mémoires, dit tout haut, en présence du maréchal d'Estrées et ds Seimstcrre : <; Voilà un dangereux esprit ! » Le second le dit, le soir même, à mon père, et je me le tins comme dit à moi-même. »
Cela n'empêche pas le jeune ecclésiastique de s^occuper de théologie, et de passer très brillamment ses thèses en Sor» bonne. A 22 ans, il prêche son premier sermon devant la cour, et l'auteur de la Conjuration de Fiesque a vite fait de se ranger parmi les ennemis de Richelieu et de conspirer contre le cardinal. A la mort de ce dernier, il s'apprête à
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LE CARDINAL DE RETZ
recueillir le fruit de ses cabales ; en 1643, il est nommé coadjuteur de son oncle.
Dès le début de la Fronde, il se met de nouveau à intriguer. Très populaire, prodigue d'argent, il veut jouer un rôle. Il profite de l'arrestation des parlementaires, et tâche de se rendre indispensable; mais il est joué par la reine Anne d'Autriche ; il se venge en nouant de nouvelles intrigues, en groupant autour de lui magistrats, nobles, gens du peuple, et il réussit du moins à se faire nommer cardinal (1651). Toujours brouillon, machinant des plans compliqués et qu'il n'achève pas, il est finalement jeté à la Bastille en 1652 ; Mazarin triomphe. Le prisonnier est transporté au château de Nantes; en 1653, le voilà archevêque de Paris par la mort de son oncle ; un an après, il réussit à s'évader
Alors commence pour lui la vie errante. Il va de pays en pays, de ville en ville, exilé de France et ne pouvant demeurer nulle part. Enfin, Mazarin meurt. Retz revient en France (1662), consent à se désister définitivement de l'archevêché de Paris. Louis XIV lui donne en échange des abbayes dont les revenus sont très riches, notamment Saint- Denis. La paix avec le roi est d'ailleurs très sincère, et c'est lui que le gouvernement envoie à Rome dans des circonstances difficiles (affaire de la garde corse), c'est lui qui représente la France au conclave où est élu Clément IX.
Puis, par un coup de théâtre imprévu, il abandonne brusquement sa vie fastueuse (1675). Il édifie tout le siècle par sa piété, sa modestie, sa bienfaisance. En vain, ses ennemis doutent de sa bonne foi, « La retraite qu'il vient de faire, déclare La Rochefoucauld, est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion ; il quitte la cour oii il ne peut s'attacher, et il s'éloigne du monde qui s'éloigne de lui. » C'est trop peu que d'attribuer cette résolution à une sorte de « politique », et non à l'hypocrisie ; il faut = 8 =
LE CARDINAL DE RETZ ajouter que si Retz joua un rôle, il le joua jusqu'au bout, sans défaillance, et non sans grandeur. Il interrompt ses Mémoires^ se réfugie dans la retraite, puis vit dans la pénitence, paye ses quatre millions de dettes, renonce à la pourpre de cardinal, multiplie les secours et les aumônes, et meurt enfin très chrétiennement en 1679. La Rochefoucauld a été plus juste pour son adversaire dans le fameux portrait qu'il a tracé de Retz : « Sa retraite est la plus éclatante action de sa vie ; elle prouva sa foi et sa religion. » Elle prouva surtout que cette âme cornélienne sut, par un effort de sa volonté, renoncer sincèrement aux biens qu'elle avait rêvés jadis de conquérir, et chercher, sans un regret ni une amertume, une noblesse moins éclatante mais non moins héroïque.
Les Mémoires du cardinal de Retz ont été composés, pour la plus grande partie, de 1670 à 1675 ; le cardinal les interrompit au moment où il changea complètement d'existence ; ils ne vont en effet que de 1643 à 1655.
Retz prétend les avoii^ faits pour une dame de ses amies; mais il reconnaît qu'il a en vue sa satisfaction personnelle, qu'il est fort heureux d'employer à cet ouvrage ses années un peu vides et que d'ailleurs il a en vue la postérité. Cependant, il ne se ménage pas lui-même, et par suite il ne ménage pas les autres. Les religieux, par qui le manuscrit fut conservé, ont sans doute mutilé la première partie ; elle est en effet assez peu édifiante, et l'auteur disait lui-même à son secrétaire qui voulait glisser sur certain passage un peu leste : « Non pas, je l'ai fait, ainsi point de honte de le dire. »
Les Mémoires sont donc une véritable confession, — un peu truquée assurément, car de Retz veut tenir le premier rang, paraître redoutable, nous faire admirer ses habiletés, — ■ mais sincère et qui ne contient ni calomnies graves, ni gros mensonges.
Ils comprennent trois parties essentielles : une sorte de prologue où est contée la jeunesse légère et galante du futur cardinal ; — une deuxième partie, qui est de beaucoup la plus intéressante, et qui expose l'histoire de la Fronde ; elle renferme un tableau des causes de la guerre civile, qui est une des plus belles pages de la prose française ; — enfin une troisième partie, un peu diffuse, et qui contient le récit de ce qu'on a appelé « la Fronde ecclésiastique » ; elle a moins de valeur et pour les événements et pour la forme, mais offre des chapitres qui ne le cèdent en rien aux autres.
Les Mémoires ont été très goûtés quand ils parurent pour la première fois en 1717. Le Régent avait demandé à d'Argenson s'il devait autoriser la publication du livre et « quel effet il pouvait produire », — « Aucun qui doive vous inquiéter, Monseigneur, répondit d'Argenson, ... au contraire ses malheurs sont une leçon pour les brouillons et les étourdis. » « Mon père, ajoute René d'Argenson dans ses Essais, pouvait avoir raison de penser ainsi sur l'effet que feraient les Mémoires; cependant ils en firent un tout contraire »; et Brossette, qui n'avait certes rien d'un conspirateur, s'écriait à cette lecture : « O le terrible homme que ce coadjuteur ! Son livre me rend ligueur, frondeur et presque séditieux par contagion, moi qui suis ennemi de toute cabale! » Les Mémoires furent lus avec avidité, et peut-être ont ils eu quelque influence sur ceux qui entrèrent quelque temps après dans la célèbre conspiration de Cellamare.
N. B. — L'édition pr inceps des Mémoires est celle de 1717, a Nancy (3 vol. in-12, chez J.-B. Cussoh) ; de nombreuses éditions paraissent au xviii® et au xix^ siècles. L'édition Champollion Figeac (4 vol. Charpentier), dont le texte est coUationné sur le manuscrit autographe, est déjà beaucoup plus fidèle que les précédentes; l'édition Feillet et Chantelauze (Les grands écrivains, Hachette, 10 vol. in-8, 1872-1887) est faite avec le plus grand soin. Les indications que nous donnons (l'<?, 2^ et 3« parties) sont celles que Retz lui-même nous fournit; son « Second Livre » forme à lui seul les trois quarts des Mémoires entiers.