‹ MémoiresChapitre 22 sur 24 · MM · texte numérisé non relu

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même montagne, ces arbres, ces rochers couvrent le port de tous les vents, et, dans les plus grandes tempêtes, il est toujours aussi calme qu'un bassin de fontaine et aussi uni quune glace II est partout d'une égale profondeur et les gai-

ions des Indes y donnent fond à quatre pas de terre. Véri.

ablement, pour comble de toute perfection, ce poit est dans 1 lie de Minorque, qui donne encore plus de chair et de toute sortes de victuailles nécessaires à la navigation, que celle de Mayorque ne produit de grenades, d'oranges et de limons

Le temps grossit extrêmement après que nous fûmes entres dans le port, et au point que nous fûmes obligés d'y demeurer quatre jours. Nous en fîmes pourtant quatre par- Unces, mais le vent nous refusa toujours. Don Fernand

!;Ti°'.T °î "T"*^ 'ï'^"*^' j^"''^ ''e vingt-qnatre ans, fort honnête et fort civil, chercha à me donner tous les divertissements que l'on pouvoit trouver en ce beau lieu. La chasse y etoit la plus belle du monde en toute sorte de gi^er, et la pêche en profusion. En voici une manière qui est particulière, ce me semble, à ce port. Il prit cent Turcs de la chiourme i! les mit de rang, il leur fit tenir à tous un câble d une prodigiéuse grosseur, et fit tomber quatre de ces esclaves, qui attachèrent ce câble à une fort grosse pierre, et la tirèrent après a force de bras, avec leurs compagnons, au bord de l'eau. Ils n y réussirent qu'après des efforts incroyables, etilsn'eurent guère moins de peine à casser cette pierre à coups de marteau. Us trouvèrent dedans sept ou huit écailles, moindres que des nuitres en grandeur, mais d'un goût sans comparaison plus relevé, t, onles fit cuire dans leur eau, etle manger en est délicieux.

Le temps s étant adouci, nous fîmes voile pour passer le Soite de Lyon, qui commence en cet endroit. Il a cent lieues de long et quarante de large, et il est extrêmement aangereux, tant à cause des montagnes de sable que l'on prétend qu'il élève et qu'U roule quelquefois, que parce qu 11 n y a point de port sous vent. La côte de Barbarie, qui le borne d un côté, n'est pas abordable; celle de Languedoc qui le joint de l'autre, est très-mauvaise ; enfin le trajet n'est pas agréable pour les galères, pour peu que la saison soit avancée, et elle l'étoit beaucoup, car nous étions fort proche ae la Toussaint, qu'U fait toujours à la mer de grands coups ûe vent. Don Fernand CariUo, qui étoit un des hommes ===== = 129 ======================

DE HETZ.

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d'Espagne les plus aventuriers, m'avoua qu'une médiocre frégate eût été meilleure, en ce rencontre, que la plus forte galère • il se trouva par l'événement que la moindre felouque eût été aussi bonne que la meilleure frégate. Nous passâmes le golfe en trente-six heures, avec le plus beau temps du monde et avec un vent qui, ne laissant pas de nous servir, ne nous obligeoit presque pas à mettre sur les bougies de la chambre de poupe ces lanternes de verre dont on les couvre. Nous entrâmes ainsi dans le canal, qui est entre la Corse et la Sardaigne. Don Fernand Carillo, qui vit quelques nuages qui luifaisoient appréhender changement de temps, me proposa de donner fond à Porto-Condé, qui est un port deshabité dans la Sardaigne ; ce que j'agréai. Son appréhension s'étant évanouie avec les nuages, il changea d'avis pour ne pas perdre le beau temps, et ce fut un grand bonheur pour moiTcar M. de Guise, qui alloit àNaples sur l'armée na.vale de France, étoit mouillé à Porto-Condé avec six galères. Don Fernand Carillo, qui le sut deux jours après, me dit qu'il se fût moqué de ces six galères, parce que la sienne, quiavoit quatre cent cinqitante hommes de chiourme, se fut aisément tirée d'affaire ; mais c'eût toujours été une affaire dont un homme qui se sauve de prison se passe encore plus facilement qu'un autre. La forteresse de Saint-Bômface, qui est en Corse et aux Génois, tira quatre coups de canon en nous voyant ; et comme nous en passions trop loin PO"f «3^ être salué, nous jugeâmes qu'elle nous faisoit quelque signal et il étoit vrai, car elle nous avertissoit quil y avoit des ennemis à Porto-Condé.

Nous ne le prîmes pas ainsi, et mous crûmes quelle nous vouloit faire coanoitre qu'une petite frégate que nous voyions devant nous au sortir du canal, étoit turque comme elle en avoit le garbe. Don Fernand prit fantaisie de 1 attaquer ; et il me dit qu'il me donneroit, si je Im permettois, le plaisir d'un combat qui ne dureroit qu'un quart d heure il commanda que l'on donna chasse a la frégate, qm paroissoit effectivement faire force de voiles pour s enfuir Le pilote, quin'avoit d'attention qu'à cette frégate, en manqua pour uniancde sable qui ne paroissoit pas véritablement au-dessus de l'eau, mais qui est si connu qu il est même marqué dans les cartes marines. La galère toucha. Comme xl

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n'y a rien à la mer de si dangereux, tout le monde cria : Misericordia ! Toute la chiourme se leva pour essayer de se déferrer et de se jeter à la nage. Bon Fernand Carillo, qui jouoit au piquet avec Joly, dans la chambre de poupe, mé jeta la première épée qu'il trouva devant lui. Tous les officiers et la soldatesque firent la même chose parce qu'ils appréhendoient que la chiourme, où il y avoit beaucoup de Turcs, ne relevassent la galère, c'est-à-dire qu'ils ne s'en rendissent les maîtres, comme il est arrivé quelquefois en de semblabes occasions. Quand tout le monde se fut remis en place, il me dit de l'air du monde le~pîus froid et le plus assuré: « J'ai ordre. Monsieur, de vous mettre en sûreté, voilà mon premier soin. Il faut y pourvoir. Je verrai après si la galère est blessée. » En proférant cette dernière parole, il me fit prendre à foi de corps par: quatre esclaves, et il me fit porter dans la felouque. Il mit avec moi trente mousquetaires espagnols, auxquels il commanda de me mener sur un petit écueil, qui paroissoit à cinquante pas de là, et où il n'y avoit place que pour quatre à cinq personnes. Les mousquetaires étoient dans l'eau j usqu'à la ceinture : ils me firent pitié : et quand je vis que la galère n'étoit pas blessée, je les y voulus renvoyer ; mais ils me dirent que si les Corses, qui étoient sur le rivage, me voy oient sans Une bonne escorte, ils ne manqueroicnt pas de me venir piller et égorger. Ces barbares s'imaginent que tout ce qui fait naufrage est à eux.

Là galère ne fut pas blessée ; ce qui fut une manière de prodige. L'on ne laissa pas d'être plus dé deux heures à. la relever. La felouque me vint reprendre, et je remontai sur îa galère. Comme nous sortions du canal, nous aperçûmes encore la frégate, qui, voyant que îa galère ne îa suivoit plus, avoit repris sa route. Nous lui donnâmes chasse, elle la prit. Nous la joignîmes en moins de deux heures, et nous trouvâmes, en effet, qu'elle étoit turquesque, mais entre les mains des Génois qui î'avoient prise sur les Turcs et qui l'avoient armée. Je fus, pour vous dire vrai, très-aise que l'aventure se fût terminée ainsi. Cette guerre ne me plaisoit pas. Elle n'étoit pas grande, mais une égratignure qui me fût arrivée l'eût pu rendre ridicule. Don Fernand Carillo, qui étoit un jeune homme fort brave, îa proposa et je n'eus pas la force de la lui refuser, quoique je visse bien que c' étoit une împru-

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dence. Le temps se chargeant un peu, Ton crut qu'il étoit à propos d'entrer dans Porto- Vecchio, qui est un port déshabité delà Corsègne. Un trompette du gouverneur génois d'un fort qui en est assez proche, vint nous avertir, de la part de son capitaine, que M, de Guise étoit avec six galères de France à Porto-Condé ; qu'apparemment il nous avoit vus passer et qu'il pcurroit jious venir surprendre la même nuit sur le fer.

Nous résolûmes de nous remettre à la mer, quoique le temps commençât à être fort gros et qu'il y eût même quelque péril à sortir la nuit de Porto-Ve.;chio, parce qu'il a, à sa bouche, un écueilde rocher qui jette un courant assez fâcheux. La bourrasque augmenta avec la lune, et nous eûmes une des plus grandes tempêtes qui se soient peut-être jamais vues à la mer. Le pilote royal des galères de Naples, qui étoit sur notre galère et qui naviguoit depuis cinquante ans, disoit qu'il n'avoit jamais rien vu de pareil. Tout le monde étoit en prières, tout le monde se confessoit, et il n'y eut que don Fernand Carillo, qui communioit tous les jours quand il étoit à terre et qui étoit d'une piété angélique, il n'y eut, disje, que lui, qui ne se jeta point aux pieds des prêtres avec empressement. Il laissoit faire les autres ; mais il ne fit rien en son particulier, et il me dit à l'oreille : « Je crains bien que toutes ces confessions, que la seule peur produit, ne vaillent rien. » Il demeura toujours sur le tabernacle, donnant ses ordres avec une froideur admirable ; et en donnant du courage, mais doucement et honnêtement, à un vieux soldat des terres de Naples, qui faisoit paroitre un peu d'étonnement, je me souviens toujours qu'il les appela sennores soldâtes de Carlos quinio. Le capitaine particulier de la galère, qui s'appeloit "Willaumes, se fit apporter, au plus fort du danger, ses manches en broderie et son écharpe rouge, en disant qîi'un véritable Espagnol devoit mourir avec la marque de son Roi. Il se mit dans un grand fauteuil, et il donna un coup de pied dans la mâchoire à un pauvre Napolitain qui, ne pouvant se tenir sur le coursier, marchoit a quatre pattes en criant : Sennor don Fernando por Vamor de Dios confession. Le capitaine, en le frappant, lui dit : Enimigo de Dios piedes confession ? Et comme je lui représentai que la preuve n'étoit pas bonne, il me répondit que ce vieil-

lard scandalisoit toute la galère. Vous ne pouvez vous imaginer l'horreur d'une grande tempête ; vous vous en pouvez imaginer aussi peu le ridicule. Un observantin sicilien prêchoit, au pied de l'arbre, que saint François lui avoit apparu et l'a voit assuré que nous ne péririons pas. Ce ne seroit jamais fait, si j'entreprenois de vous décrire les frayeurs et les impertinences que Ton voit en ces rencontres.

Le grand péril ne dura que sept heures ; nous nous mimes ensuite un peu à couvert sous la Pianouse. Le temps s'adoucit, et nous gagnâmes Porto-Longone. Nous y passâmes la Toussaint et la fête des Morts, parce que le vent nous étoit contraire pour sortir du port ; le gouverneur espagnol m'y fit toutes les honnêtetés imaginables ; et comme il vit que le mauvais temps continuoit, il me conseilla d'aller voir Porto- Ferrare, qui est dans l'île d'Elbe aussi bien que Porto-Longone. Il n'y a que cinq milles de l'un à l'autre par terre, et j'y allai à cheval.

Je vous ai tantôt dit qu'il n'y a rien de si agréable, dans le théâtre rustique de l'opéra, que la scène du Port-Mahon ; et je vous puis dire maintenant, avec autant de vérité, qu'il n'y a rien de si pompeux dans les représentations les plus magnifiques que vous en avez vues, que tout ce qui paroit de cette place. Il faudroit être homme de guerre pour vous la décrire, et je me contenterai de vous dire que sa force passe sa magnificence ; elle est l'unique imprenable qui soit au monde, et le maréchal delà Meilleraye en convenoit. Il l'alla visiter après qu'il eut pris Porto-Longone, dans le temps de Ja Régence ; et comme il étoit impétueux, il dit au commandeur Griffoni, qui y commandoit pour le Grand-Duc, que la fortification étoit bonne, mais que si le Roi son maître lui commandoit de l'attaquer, il lui en rendoit bon compte en six semaines. Le commandeur Griffoni lui répondit que Son Excellence prenoit un trop long terme, et que le Grand -Duc étoit si fort serviteur du Roi, qu'il ne faudroit qu'un moment. Le Maréchal eut honte de son emportement, ou plutôt de sa brutalité et la répara, en disant : « Vous êtes un galant homme, Monsieur le Commandeur, et je suis un sot. Je confesse que votre place est imprenable. » Le Maréchal me fit ce conte à Nantes et le Commandeur me le confirma à Porto- Ferrare, où il commandoit encore quand j'y passai.

Le vent nous ayant permis de sortir de Porto-Longone,

nous prîmes terre à Piombixio qui est dans la côte de Toscane. Je quittai, dans cq îieu, la galère, après avoir donné aux officiers, aux soldats et à la chiourme tout ce qui me restoit d'argent, sans excepter la chaîne d'or que le Roi d'Espagne avait donnée à Boisguérin. Je la lui achetai, et je la revendis au facteur du prince Ludovisio, qui est prince de Piombino. Je ne me réservai que neuf pistoles, que je crus me pou'^oir mener jusqu'à Florence.

Je suis obligé de dire, pour la vérité, que jamais gens ne méritèrent mieux des gratifications que ceux qui étoient sur cette galère. Leur discrétion à mon égard n'a peut-être jamais eu d'exemple. Ils étoient plus de six cents hommes, dont il n'y en avôit pas un qui ne me connût : il n'y en eut jamais un seul qui en donnât seulement, ni à moi, ni à aucun autre, de démonstration. Leur reconnoissance fut égale, à leur discrétion. Celle que je leuravois témoignée de leurs honnêtetés, les toucha tellement, qu'ils pleuroient tous quand je les quittai pour prendre terre à Piombino.

C'est où je termine la seconde partie de mon histoire, parce que ce fut proprement le lieu où je recouvrai ma liberté, laquelle, jusque-là, avoit été hasardée par beaucoup d'aventures. Je vais travailler au reste du compte que je vous dois de ma vie, et qui en contiendra la troisième et dernière partie.

(Seconde partie : fin.)

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