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AVANT-PROPOS
Le 12 janvier 1872, le duc de Persigny, succortibant aux suites d'une congestion cérébrale, s'éteignait obscurément à Nice.
Si, de tous les hommes qui contribuèrent à l'établissement du second Empire, aucun n'avait apporté à cette œuvre une foi plus vive, un concours plus énergique ni plus efficace, aucun non plus n'éprouva au même degré, sous ce régime, l'inconstance et la fragilité de la faveur impériale, nul ne souffrit autant que lui de voir son caractère méconnu, ses services dédaignés, son dévouement stérilisé.
Étrange destinée que la sienne!
Dans la notice biographique qu'il lui a consacrée (i), M. J. Delaroâ a raconté les débuts de la vie politique de M. de Persigny : comment il avait trouvé son chemin de Damas, son existence vouée à la restauration de l'idée impériale, les péripéties de son apostolat, les échecs et le triomphe final de la grande
(i) Voir aux Annexes, page 463.
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cause à laquelle il avait voué toutes les forces de son âme. Il nous l'a montré en pleine possession de la confiance, de l'amitié du Prince à qui l'avait étroitement lié une longue communauté de vues, de périls, de revers couronnés à la fin par d'éclatants succès. Cette première période prospère et brillante du gouvernement, dont M. de Persigny s'estimait à bon droit le principal fondateur, apparaît comme éclairée par son esprit lucide et vigoureux. Partout on y retrouve la trace de son initiative hardie; tout en reçoit un caractère de force et de grandeur; il prépare le coup d'État, la proclamation de l'Empire malgré le Prince Président, pose les bases de la Constitution de i852 avec M. Troplong, réglemente la presse, etc., etc. Il est visiblement l'âme, le bon génie du nouveau régime. Aussi le voit-on, sans étonnement, appelé aux plus hautes fonctions de l'Etat, tour à tour ministre plénipotentiaire à Berlin (i), sénateur (2), ministre de l'Intérieur (3), ambassadeur en Angleterre (4), membre du Conseil privé (5). Il semble que son étoile ne puisse jamais pâlir, ni l'Empire se priver du concours de l'homme
(i) 17 décembre 1849.
(2) 3i décembre i852.
(3) 22 janvier i852; démissionnaire le 21 janvier 1854. — Nommé de nouveau le 24 novembre 1860; démissionnaire le 23 juin i863.
(4) 28 mai i855; démissionnaire le 23 mars i858. — Nommé de nouveau le 9 mai 1859. — L'Empereur le rappelle au ministère de l'Intérieur.
(5) I" février i858.
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« qui, par ses antécédents, personnifiait le dévouement à la dynastie dans les jours d'épreuves (i) ». Cependant, tout à coup, il disparaît dans l'ombre, et le silence se fait autour de son nom.
Les fatales élections de i863, dont on trouvera la curieuse analyse dans un des chapitres de ce volume (2), en entraînant sa démission de ministre de l'Intérieur, marquèrent, en effet, le terme de sa carrière active (3). Depuis ce moment jusqu'à la catastrophe de 1870, le duc de Persigny, confiné dans la vie privée, n'exerça plus d'action appréciable sur la marche du gouvernement. Les conseils que dictait sa clairvoyance quasi prophétique n'étaient plus écoutés; son influence s'effaça sans retour devant la prépondérance de rivaux plus heureux ou plus habiles (4).
Quelles pouvaient être les raisons d'un tel revirement ?
Au nombre des causes diverses auxquelles on peut attribuer le refroidissement de relations jusque-là si intimes avec l'Empereur, il faut placer en première ligne la différence de leur tempérament respectif. Napoléon III était lymphatique; M. de
(i) Moniteur universel du 12 février 1 858. (Organisation du Conseil privé.)
(2) V. p. 268 et suiv.
(3) V. aux Annexes, page 491.
(4) V. aux Annexes la lettre du baron de Richement et dans les Mémoires, p. 347.
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Persigny, sanguin-nerveux. L'esprit froid, pondéré, doux et bienveillant du monarque s'accordait mal avec l'ardeur, l'impétuosité de son ministre. Poussant la bonté jusqu'à la faiblesse, l'Empereur manquait parfois de la fermeté, de la juste sévérité nécessaires à un prince pour asseoir solidement son autorité sur les hommes. Il avait des hésitations, des scrupules, des retours que combattait M. de Persigny avec cette énergie qu'inspirent les fortes convictions. D'autre part, tout ce qui sentait l'intrigue, les manœuvres des solliciteurs (race abhorrée!), la subordination, en un mot, des intérêts généraux aux calculs mesquins de l'intérêt privé, tous ces vices courants que l'extrême bonté de Sa Majesté couvrait ordinairement d'une indulgence philosophique, enflammaient l'âme du Duc de cette noble indignation que la Bible qualifie de « sainte colère ». Incapable de déguiser sa pensée quand il croyait défendre la justice ou la raison, les paroles, dans ce cas, se pressaient sur ses lèvres, fougueuses, éloquentes souvent, sans ménagements la plupart du temps. Il s'était fait ainsi de nombreux ennemis inconsciemment blessés par sa rude franchise, qui saisissaient avec empressement l'occasion de le desservir. Et l'Empereur lui-même, redoutant la véhémence de ses conseils, avait fini par s'y dérober autant qu'il le pouvait.
Peut-être aussi ces divergences de caractèrç
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s'accentuaient-elles encore sous le poids de la haute influence exercée par S. M. l'impératrice Eugénie sur l'esprit de son auguste époux. M. de Persigny avait opposé jadis de vives objections au mariage de l'Empereur (i). Il ne paraît pas invraisemblable qu'elles aient fait à la fierté de la Souveraine une blessure qui, envenimée plus tard par les inconséquences de Mme de Persigny, donnerait la clef de l'hostilité latente que le Duc a soulignée çà et là dans ses Mémoires.
Enfin, une autre cause, et non des moindres, doit être attribuée à la situation dominante prise dans l'État par un rival (2), éminent sans doute, mais dont l'ambition jalouse, sans cesse en éveil, s'étudiait à reléguer au second plan, et surtout à annihiler une influence toujours redoutée. On en verra de nombreux et piquants exemples dans ce livre.
Cet antagonisme des deux principaux hommes d'État de l'Empire, qui eut de si fatales conséquences pour lui, tenait aux dissentiments fondamentaux que M. de Persigny a mis en lumière dans plusieurs de ses chapitres. M. Rouher, orateur de premier ordre, intelligence souple, fertile en expédients et merveilleusement douée, versé dans toutes les matières du droit et de l'administration, inclinait au parlementarisme. Séduit par l'importance
(i) Janvier i853.
(2) M. Rouher.
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capitale du rôle que la pratique de ce régime devait nécessairement assurer à ses brillantes facultés, tant dans les Chambres qu'auprès de la personne du Souverain, il s'efforçait par tous les moyens d'y amener l'Empereur. M. de Persigny, au contraire, esprit net et ferme, nourri de fortes études historiques, profondément convaincu des nombreux inconvénients, des dangers même, d'un système qu'il considérait, en outre, comme incompatible avec le tempérament de la nation, et préférant l'action à la parole, voulait maintenir l'ordre établi par la Constitution de i852, en y apportant seulement les perfectionnements conseillés par une sage expérience.
On comprendra aisément la lutte sourde que devait fatalement engendrer cette diversité de vues dans la manière de gouverner (i).
(i) Je trouve dans mes notes personnelles, à la date du 29 décembre 1866 :
Le comte Walewski, président du Corps législatif, est venu aujourd'hui offrir à M. de Persigny d'entrer dans l'espèce de conspiration qu'il organise contre M. Rouher, devenu tellement omnipotent dans le gouvernement, que son influence est un péril pour l'État. L'Empereur le sent et s'en inquiète; mais il n'ose rompre avec son ministre qu'il craint, dont il redoute le talent et l'habileté, et qu'il croit dangereux de froisser.
Profitant de ces dispositions, M. Walewski et M. Magne ont proposé à Sa Majesté un plan politique assez libéral pour que M. Rouher, qui a affirmé à plusieurs reprises, devant le Corps législatif, des principes contraires, se trouve obligé de donner sa démission si l'Empereur accepte et annonce ce programme. Ils ont abouché l'Empereur avec M. É. Oilivier, auquel il a accordé déjà plusieurs audiences et qu'il apprécie fort. Si M. de Persigny
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Quoi qu'il en soit, une telle disgrâce était bien faite pour abreuver d'amertume l'âme ardente du Duc, toute remplie de la plus noble des ambitions. Sa constante préoccupation, le but qu'il avait assigné à sa vie était de consolider, d'améliorer le gouvernement fondé en i852, seul moyen, dans sa pensée, de clore la période troublée, instable, inaugurée par la Révolution française, et d'assurer par ce moyen, avec le repos définitif de la patrie, sa grandeur et sa prospérité.
Écarté du pouvoir, réduit à l'impuissance, il se consumait dans l'inaction et l'inquiétude.
M. de Persigny était président du conseil général de la Loire. Chaque année, il ouvrait la session
voulait appuyer cette campagne, nul doute que le succès n'en soit assure', et la retraite de M. Rouher la conséquence.
M. de Persigny a répondu :
« Qu'un pareil programme lui semblait plein de danger, se trouvait, d'ailleurs, en contradiction avec la plupart de ses idées, avec ses antécédents et son caractère; qu'il lui était impossible d'y accéder; que, sans nul doute, il était on ne peut plus désirable que M. Rouher perdît une situation qui dénature l'esprit du gouvernement impérial, le transforme en parlementarisme et le mine peu à peu; mais qu'un pareil moyen était presque aussi dangereux que le mal lui-même; qu'enfin, complètement tenu à l'écart des affaires, et ne voyant plus l'Empereur, il ne pouvait exercer aucune influence sur lui. »
Combien d'hommes politiques sacrifieraient ainsi les intérêts de leur ambition à la dignité de leur vie, à l'unité de leurs principes, au bien de l'État? On voit, en outre, par là, que M. de Persigny n'était pas seul à s'inquiéter de l'omnipotence de M, Rouher,
Dans son livre le Dix-Neuf Janvier, M.. Emile Ollivier a exposé, dans tous ses détails, ce plan politique, la campagne qui s'ensuivit et son dénouement, chap. xiv et suiv. (Lacroix, éditeur, 1869.)
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par un discours où il exprimait les idées que lui suggéraient la politique générale et les intérêts particuliers de son département. Il y trouvait l'occasion de faire connaître au gouvernement qui se dérobait, ainsi qu'à l'opinion publique, sa manière de voir sur des objets importants. On retrouve dans ces allocutions l'élévation habituelle de sa pensée et les grandes lignes de ses conceptions gouvernementales. Mais s'il réussit ainsi à doter sa chère province de Forez de magnifiques et utiles travaux, comme le barrage du Furens, le canal d'irrigation du Forez, la Diana, etc., il était loin d'obtenir les mêmes succès en matières d'État; les avenues du pouvoir étaient trop bien gardées. Et malgré que la haute intelligence de l'Empereur fût parfois frappée de la portée des paroles de son serviteur (i), la direction des affaires de l'Empire n'en reçut aucune modification. Elle lui échappait définitivement
C'est de cette situation que sont nés ces Mémoires. Ils ont été écrits pendant les longs loisirs d'une retraite forcée, au hasard des impressions du jour ou des souvenirs du passé, sous l'obsession d'une pensée persévérante : révéler le rôle méconnu, souvent inconnu, de l'homme d'Etat; expliquer les mobiles, l'objet de ses actes; en appeler,
(i) Voir aux Annexes la lettre du baron P. de Richement, page 492.
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en un mot, des dédains de ses contemporains à la postérité mieux informée.
Que de fois, dans la solitude de Chamarande (i), qu'animait de loin en loin la visite de quelques rares amis fidèles, le Duc, laissant déborder son cœur, leur parla de ses Mémoires, espoir de sa réhabilitation posthume ! Quel intérêt il y attachait ! L'honneur de son nom, de sa vie publique, en dépendait ! Aussi prit-il les précautions les plus minutieuses pour assurer la conservation d'un document si précieux. Il craignait, en effet, qu'après sa mort, le gouvernement ne s'en emparât en vertu de la loi autorisant à perquisitionner et saisir les papiers des hommes ayant exercé de hautes fonctions dans l'État, comme on l'avait vu déjà, lors du décès de MM. Billault, de Morny, et autres personnages.
Pour échapper à cette éventualité, le duc de Persigny établit son œuvre sur trois exemplaires cotés : Éditions A, B et C. Les éditions A et B, copiées sur son manuscrit par ses secrétaires, certifiées conformes, numérotées, datées et signées de sa main, furent confiées par lui à un de ses parents avec mission de les mettre en lieux sûrs et de les publier après sa mort. L'édition C, en partie autographe, mais dont quelques pages se présentent à
(i) Château psèsd'Étampes, acquis de la succession du marquis de Talaru.
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rétat de brouillon, fut remise à un ami, marié en Angleterre, pour y être conservée jusqu'au jour de la publication (i).
Un mandat si formel, souvent réitéré depuis, peut-il rester plus longtemps en souffrance? L'un des dépositaires, appelé à son lit de mort, put encore recueillir sur ses lèvres à demi paralysées ces dernières paroles, vœu suprême du mourant : <( Publier mes Mémoires ! »
Parvenu lui-même à ce point de la vie où tout lendemain devient incertain, il ne croit pas pouvoir différer plus longtemps l'accomplissement d'un devoir sacré. Vingt-quatre ans se sont écoulés depuis le décès du duc de Persigny. La plupart des personnes dont il est question dans cet ouvrage ne sont plus. Une d'elles, toutefois, et la plus auguste, malgré son triple martyre, survit à ses malheurs. Quels que puissent avoir été, en d'autres temps, les nuages amassés entre sa grande âme et celle de l'auteur, il m'a semblé que l'éclatant et respectueux hommage qu'il lui a rendu était plutôt de nature à en dissiper le souvenir. J'ai la confiance que sa magnanimité ne démentira pas mon espoir.
D'ailleurs, mettre au jour ces pages où la noblesse des sentiments, l'élévation, la profondeur de
(i) Cette mission a été loyalement exécutée, ainsi qu'on pouvait l'attendre du parfait gentilhomme à qui elle avait été conférée.
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la pensée, le patriotisme le plus pur éclatent à chaque ligne, n'est pas seulement l'acquittement d'un devoir, d'une dette de reconnaissance; c'est aussi un acte d'une portée plus haute.
En ces temps misérables, où la politique, détournée de ses voies naturelles par des mains ignorantes ou insoucieuses des bases fondamentales nécessaires à toute société civilisée, semble n'être plus que l'instrument de basses passions, où le Droit, l'Équité, la Raison, digues importunes, n'apparaissent que comme les antiques idoles d'une Religion déchue, il est bon, il est sain de montrer comment la comprenait, comment la pratiquait un homme de grand cœur et de vaste intelligence.
Puisse cette révélation de tant de services rendus à son souverain et à son pays exaucer le vœu de leur auteur !
H. DE Laire, comte d'Espagny.
La Grye, le 12 janvier 1896.