‹ Mémoires-journaux, 1574-1611Chapitre 65 sur 142 · AU PEUPLE DE PARIS · texte numérisé non relu

AU PEUPLE DE PARIS

Placard in-fol., sans nom de lieu ni d'imprimeur. La date a été ajoutée à la main par L'Estoile.

LE bruit des sièges qu'avez soufferts, ayant couru par toute la terre et venu jusques en nostre contrée, m'a fait soubs le bénéfice de la Trêve, entreprendre curieusement le long et fascheux voyage jusques en vostre ville. Où estant arrivé, après avoir soigneusement visité voz murailles et remparts, et observé autant qu'il se peut voz paroles et contenances, je me suis grandement esbahy qu'ayez peu résister à si puissans et courageux ennemis, d'autant mesme que je n'ai recogneu en vostre ville au^ cune force suffisante, et moins de vertu et générosité en vous tous. Et ce qui m'a plus estonné est que, durant ces sièges, vous estiez, comme vous estes encores, divisez en factions très pernicieuses : ce qui m'a fait incontinent juger que Dieu seul vous a garantis jusques aujourd'huy.

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en attendant l'amandement de vostre vie que je trouve toute contraire à ce qui nous en a esté récité. Car, en ce qui concerne l'honneur et service de Dieu, voz Eglises Tuides tesmoignent assez vostre indévotion, avec le peu d'assistance que vous faites aux Prédications, lesquelles, à la vérité, ne sont pas tousjours telles qu'il convient, ny selon la pure et vraye doctrine, d'autant qu'il n'appartient pas à un Prédicateur résoudre et disposer en chaire des affaires d'Estat. D'autre part, voz rancunes et inimitiez, voz injures et coniumélîes, par ces surnoms de Ligueurs, Catholiques zelez. Seize, Politiques, Maheustrès, et autres semblables, mal-séants à ceux qui se disent faire profession du Christianisme. En quoy je recognois fon vostre imprudence : qui ne pouvez pas considérer qu'on se plaist à vous entretenir en telles partialîtez, afin d'occuper voz esprits et les empescher de viser au repos, lequel n'est pas (ce semble) loing de vous, si vouliez ou pouviez tant soit peu vous ayder : mais peut estre que Dieu vous laisse en ceste paralysie, n'estant encores vostre salut d'en estre guaris. Toutesfois, avant que me retirer, meu de compassion de voz afflictions^ j'ay bien voulu vous laisser ce que je pense [après la cause première de voz péchez) agraver vostre mal, et le remède convenable dont vous userez, si bon vous semble. Mais, avant qu'entrer en matière. Je désire que vous vous resouveniez de ce qui a esté négocié, du vivant du deffuna Roy Henry, soubs couleur de conserver la Religion, et de ne point tomber soubs la dénomination d'un Hérétique. Si cela se faisoit avec justice, ou non, les événements vous le font cognoistre. Je ne voudrois pourtant l'excuser du tout : car, ayant violé la foy publique des Estats de son Royaume, et fait inhumainement massacrer ceux lesquels ils pouvoît appréhender et faire faire

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leur procez, il méritoit non seulement la soubslevation de son obéissance, mais aussi la privation de son Estât, et ce qui s^est exécuté en sa personne. Depuis sa mort et jusques à la conservation de vostre Roy, les armes des Cadioliques semblent aucunement justes, et Teussent esté davantage, si dès son advénement à la couronne on l'eust mis en son tort. Mais, à présent qu'il a pris la religion de ses prédécesseurs, sans laquelle il luy estoit malaisé, voire impossible de régner, aussi pareillement estil malaisé et plus impossible de Ten empescher, soit que le Pape l'admette, ou non. Car, sHl le reçoit, qui le doit refuser ? Si au contraire, qui le peut empescher, persévérant à la Religion Catholique, qu'il ne soit recogneu et obéy, et qu'il ne s'accroisse de jour en jour ? Sera-ce le mariage delà fille d'Espagne ? Il ne s'y faut pas attendre. Sera-ce le secours des estrangers ? Il est trop pesant pour eux et pour vous. Seront-ce les Princes, qu'on appelle Catholiques ? Ils sont trop faibles, et néantmoins enveloppez es fiUets de l'ambition et de l'avarice, dont il n'est besoing vous faire grand discours ; vous ne sentez que trop les efTects de leur tyrannie. En ceste part (mes bons amis) est le grand mal qui vous presse, et d'où il vous faut eschapper, s'il est possible. Considérez, je vous prie, ce que l'ambition fait entre les parens plus proches : le frère fait emprisonner le frère, l'oncle cherche de ruiner et perdre le nepveu. L'on veut destruire ce qui a édifié, chasser ce qui a conservé. Autant de Princes, autant de Roys ; autant de gouverneurs, autant de tyrans, et ainsi des autres. Que vous produit l'ambition et l'avarice ? une infinité de brigandages, de daces et imposts, qui vous rongent, et encores qui s'augmentent de jour en jour. Pour les faire trouver supportables, on fait entendre aux uns qu'il faut ainsi faire pour donner subjet de crier

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la paix, et on les entretient en ceste vaine espérance ; aux autres,qu'il est nécessaire de continuer la trêve pour gaigner tems, et, en attendant les forces, munir les villes. Et néantmoins (sans passion) vous pouvez cognoistre que c'est pour tousjours commander à vostre ruine. El n'estoit qu'il est impossible que le Duc de Mayenne, vostre chef, puisse jamais trouver seureté auprès du Roy, si le mesme Roy ne veut bazarder sa personne et son Estât, l'on jugerait (avec beaucoup d'apparence) qu'il y aurait entre eu\ quelque secret accord; et doivent craindre ceux qui se laissent ainsi conduire parle nez, que ce ne soitespier l'occasion pour à leurs despens se rendre le maîslre. C'est à eux et aux autres d'y veiller, d'autant que l'affliction seroit commune. Voyia vostre mal, Messieurs, auquel je trauve un seul remède. Vous vous dites tous François catholiques : monstrez, par effect, que vous Testes. Vostre ville est la capitale et l'exemple du Royaume. Unissezvous tous ensemble, et qu'il n'y ait plus de division. Retournez-vous à Dieu. Faites pénitence. Quittez voz inimitiés publiques et particulières, Ostcz de voz cœurs tout désir de vengeance. Cessez de vous injurier et surnommer. Secouez le joug insupportable de tant de petits princes. Qu'en pouvez-vous espérer, encores que le Duc de Guyse fust esleu Roy, sinon, pour le grand nombre, une plus griefve tyrannie ? Tesmoin l'acte de Lyon, démonstratif de leurs desseings à l'endroict de toutes les autres villes et provinces, pour les rendre asservies et tributaires pour l'cntretenement de leur grandeur, qu'ils ont sur toutes choses en recommandation, voire par dessus l'honneur de Dieu : ce qui vous doit servir d'exemple, tant pour le général que pour le particulier Vostre union leur sera formidable, en recognoissani (comme je vous exhorte) celuy qui vous est donné de

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Dieu pour Roy, et lequel auparavant vous avez confessé le pouvoir estre, embrassant vostre religion, comme il a fait, et en laquelle tant de princes, prélats, seigneurs, gentilshommes, officiers et peuple infiny Tout suivy, et par leurs prières, patience et constance, fait réduire au bon chemin, sçauront et pourront tousjours vous y maintenir et conserver, et mesme Ty contraindre, s'il s'en vouloit retirer. Et, en ce faisant, vous jouirez de la tranquillité qu'ont eue voz pères. Dieu vous en face la grâce !

L'Estoile a écrit au bas de ce placard :

Du 28* octobre iSgZ. — Affiché en plusieurs endroits de la ville.

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