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DEPUIS LA RÉDUCTION DE PARIS

JUSQUES A LA FIN DE FEBVRIER DE l'aN l602

(Suite)

Année 1602

Janvier.

Le mardi, premier Jour de cet an 1602, j'ai receu des lettres de M. de Plom, de la Rochelle, dactées du 23« du mois passé, par lesquelles il me mande que, par lettres qu'il venoit de recevoir d'un sien ami de Pau en Beam, Messieurs de Sainte -Coulomme, seneschal de Beam, et le baron Darros, partoient pour aller en Cour présenter à la Royne, au nom du pays, une Vache d'or 10 massif en un pré émaillé de petites pierreries, le tout revenant à quatre mil escus. Elle avoit pour devise ce vers, escrit au bord de son champ ou soubassement :

Et Vacca eitremis tandem dominabitur oris;

et, sur le milieu, ces deux vers béarnois :

Betten Vacque Bearnese ab toute humilitat La Régine pregna gnoardi ta libertat.

p. DE l'Estoilc. — VII T.

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fleur de son aage, après avoir tout à coup perdu la veue, l'ouïe et la paroUe.

Ce jour i5« de ce mois, M. le comte d'Auvergne, M. de Neyers, le comte de Sommerive, le comte de Cramail et quelques autres princes et seingneurs, firent ung balet composé de Sept fols et de Sept sages. Ils allèrent premièrement au Louvre, où ils le jouèrent devant le Roy, puis sur Madame d'Angoulesme, chez M. de Rosni et sur le Lieutenant civil Miron, qui avoit assemblé

10 grande compagnie de dames et damoiselles des plus galantes de Paris (qu'on appelent ainsi, en ce temps, pour couvrir la honte du nom commun qu'on leur donne ), où il advinst un grand scandale par MM. de Victri, Créqui et autres seingneurs et gentilshommes, qui pour entrer mirent le feu à la porte et entrèrent, avec leurs espées nues au poing, dans la salle du bail, en laquelle estoit monseingneur le prince de Condé : de quoi toute la feste fut fort troublée.

Sa Majesté en estant advertie, après les avoir fait tanser

20 pour réparation de l'insolence qu'ils avoient commise et du peu de respea qu'ils avoient eu de la personne et qualité de monseingneur le prince de Condé, son cousin. Premier Prince et Pair de France, leur commanda à tous d'en aller demander pardon à genoux à M. le Prince, en sa maison ; autrement, qu'ils sortissent de sa Cour et qu'il ne les vid plus : ce qu'ils furent contraints d'efifeauer.

Pour le regard du Lieutenant civil, les dames qui tenoient en main la police en tels jours, et sur lesquelles il

3o s'en remectoit souvent, firent la paix de ces seingneurs, et fust ainsi le tout pacifié et appaisé.

Une damoiselle me donna les vers suivans, qui furent prononcés et récités au balet :

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Nous avons emploie la plus part de la vie A congnoistre des deux les divers mouvemens, Et, de tous les secrets qu'apprend l'Astrologie, A découvrir la cause et les événemens.

Mais, voians les clartés dont ceste Court abonde. Nous sommes estonnés parmi tant de flambeaux, Et crions fermement que c'est un autre monde. Puis qu'on void ung soleil et des astres nouveaux.

Beaux astres, vous pouvez beaucoup plus sur les hommes 10 Que tous les deux ensemble et les destins plus doux. Puisqu'un seul d'entre vous, de sages que nous sommes, Nous oste la faison et nous fait venir fous!

De tant de fous qu'on void en France, Et de ceux qui font les prudens.

Il n'y a point de différence Que de barbe et d'habillemens:

Car chacun a sa maladie, Qui le possède et le manie!

Mais quels sont les plus fous ou sages?

ao Dites, Messieurs les entendus :

Ou ces fous riants et volages, 4 Ou ceux qui les ont entendus,

Et qui, pour voir une folie, Auront la toux et la chassie?

Ces fous, donc, qu'on void à la dance.

Ne sont pas des fous tout-à-fait :

Ils sont plus sages qu'on ne pense.

Puis qu'ils sont fous quand il leurplaist^ Et la sagesse et la folie So Leur tiennent bonne compagnie.

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La plus part du monde s'appreste Pour se rire de son prochain; Mais tel souvent est une teste Qui fait bien le sage mondain :

Car chacun a sa maladie Qui le possède et le manie!

Vous qui cherche^ les lieux Des bois plus agréables , Et qui charme^ vos yeux I o Des beautés admirables.

Contemple^ ce bois-ci.

Cause de mon souci.

Tout ce qu*on peult avoir D'amour et de délice.

Que Nature peut voir De beau sans artifice, Se loge en ce bois-ci.

Cause de mon souci.

Au bois si désiré, 20 Nourrisson de ma vie,

Ne rends désespéré Ung que V amour convie De graver son souci Au coeur de ce bois-ci!

Deux soleils esclairans Luisent sur son feuillage^ Et les rais transparans Chassent V obscur ombrage.

C'est pourquoi ce bois-ci 3o Cause tout mon souci.

Ce mesme jour, i5* du présent mois de janvier, je re-

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ceus les advis suivans de la Rochelle par lettres d'un mien ami, dactées du 6^ de ce mois :

<( Quoiqu'esloingné du monde parisien, si ay*je sceu plusieurs grandes choses qui ne se peuvent escrire et qui seront le passetemps de quelques après disnées à nostre première veue. Il n^est pas qu'en gros vous n'en aiez ouï parler et que vous ne sachiez l'arrivée du nepveu du Cardinal Barronius, qui, tiré des ténèbres d'Egypte, est maintenant au pays de Gossen, où il a descouvert de

10 très grandes menées qui se tramoient et se trament encore contre tous les fidelles. Sed de his alias!

<c II y a naguère eu une esmotion fort grande en Gascongne. Le fait est qu'un Conseiller de Bordeaux nommé Beaulieu, gendre du président Cadillac, esperdument ensorcelé de l'amour d'une belle damoiselle, nommée de Jesto, auroit tué sa femme afin de l'espouser. Le président, averti de ce fait, prie quelques-uns de ses amis de monter à cheval pour poursuivre ce meurtrier : ce qu'ils firent en très bon nombre, et, se divisans en plusieurs

ao trouppes, prirent diverses chemins. Cela alarma si fort le peuple que, sans la discrétion de quelques-uns qui lui remonstrèrent que c'estoit un criminel qu'on poursuivoit, il se fust fait un grand amas de gens. Quelques séditieux garnemens (car vous sçavez combien ce déplorable temps nous en a enfantés), désireux de remuemens et de troubles, pour exciter une sédition, firent courir le bruit que le Roy et Monseingneur le Dauphin avoient esté tués, et, selon la caballe de père en fils apprise, que les Huguenos estoient en campagne et arboroient leurs

3o enseingnes, comme s'ils n'estoient nés au monde que pour

servir de prétexte à leur rage et de matière aux passions

furieuses qui sans cesser les enflamment et les bruslent.

« On nous dit que le président Séguier a triomphé

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contre le G)ncile prétendu de Trente : son nom est en très bonne odeur envers tous les gens de bien.

« Je suis fort estonné de ce que vous me mandez touchant les Jésuistes, comment ils sont si effrontés que d^aller, la teste levée, au théâtre deceste grande ville, où ces sanguinaires bouchers ont fait jouer de si cruelles tragœdies. Je désire fort sçavoir ce qui se passera en la Cour sur ce subject et sur l'autre, car ce sont pierres de touche qui nous descouvrent, et à la postérité, qui auront

10 esté les fidelles et généreux officiers de cest Estât en une affaire de grande importance où je voy plus de péril pour eux et pour les leurs que pour ceux de la Religion, auxquels en apparance ils semblent en vouloir. Si vostre loisir vous permect d*esgaier là-dessus la beauté de vostre plume, ce seroient œuvres de supérérogations, par lesquelles vous triompherez et mériterez éternellement, etc. »

La nuict du mardi 22* de ce mois, jour S. Vincent, il esclaira et tonna fort à Paris, contre la saison, les

30 nuicts estant chaudes comme en esté.

Le dimanche 27^ de ce mois, une jeune damoiselle et honneste que je connoissois, nommée madamoiselle de Plais, mourust, à Paris, en travail d'enfant, lequel on lui tira par pièces hors du corps. On n'oiroit parler d'autres choses que d'enfantemens semblables et de grossesses estranges, plusieurs femmes (contre nature) aians leurs purgations ordinaires pendant leurs grossesses et souvent de mauvais germes, nonobstant lesquels elles ne laissoient de demeurer grosses.

3o Une femme mesnagère de ceste ville, nommée Marie Cordin, accouccha, sur la fin de ce mois, d'ung beau garson et d'un mauvais germe, après encores que pendant les neuf mois de sa grossesse elle eust eu souvent ses

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purgations, voire mesme qu'il ne se passoit jour qu'elle ne vidast quantité de sang ou par la bouche, ou par le nez, ou par en bas, chose contre le cours ordinaire de nature et toutefois véritable.

Le lundi 28* de ce mois, j'emploiai la matinée en l'Université pour sçavoir des nouvelles d'un meschant livre imprimé (ainsi qu'on disoit) à Bruxelles, intitulé : l' Inceste du Mariage de Henri IV' avec Marie de Médicis, qu'on disoit le Roy avoir veu et en avoir esté fort of-

10 fensé, et mesmes qu'on en avoit vendu et débité en ceste ville de Paris : ce que j'ay trouvé véritable, et quec'estoit ung libraire de Rouen, nommé Adrien de Launoy, grand Ligueur, qui en avoit apporté de Flandres en ceste ville et en avoit vendu et distribué quelques-uns à des libraires. Mais la crainte de la recherche avoit fait resserrer les livres, de façon qu'il n'estoit possible d'en recouvrir, comme aussi elle fist gangner le haut au libraire (qu'on avoit veu passer, encores ce jour, en la rue St-Jacques).

20 Ceux de la Ligue, se voians descouverts, iSrent courir le bruict que les Huguenos avoient fait le livre : qui eust eu quelque apparance si Boucher et Dorléans l'eussent esté-, mais leur profession toute contraire en démentoit assez le bruict. On en parloit encores d'un autre aussi meschant et séditieux, intitulé : la Tirannie des Tirannies, qu'on avoit apporté avec l'autre ; lesquels deux, dignes du feu avec leurs aucteurs, le Roy jugea plus à propos de supprimer par le silence que parla recherche, laquelle (en nostre France principalement et mesmes à

3o Paris) est cause souvent de les publier davantage.

En ce mois, M. Pâtisson, mon bon ami, fust, par un grand inconvénient, trouvé mort et noyé dans le fossé de Chastres-sous-Montléheri, comme il revenoit de la

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Beausse à Paris. On a opinion que la veue courte qu^il avoit, la fatigue du chemin, estant à pied, avec la nuict noire et les grandes eaux, le précipitèrent en ce danger. La nouvelle en estant venue à Paris le 1 5^ de ce mois, contrista tous les gens de bien et tous ses voisins, desquels il estoit singulièrement aimé, comme, à la vérité, il estoit homme regrettable pour sa singulière probité et doctrine, lequel j^aimois fort, comme il m^aimoit aussi, ne faisant et n'imprimant rien chez lui, quelque secret

10 qu'il fust, dont Une me fist part et communication. M. Jourdain, G>nseiUer en la Grand Chambre, bon juge et incorruptible, et duquel Testât fust donné à M. le Chancelier pour son fils, M. de Maspairrant, Président en la Cour des Aydes, qui perdit aussi le sien par la trahison de son nepveu (qui fust justement frustré de ce qu'on lui avoit promis pour le déceler), moururent, en ce mois, à Paris, et le président Fauchet, homme docte, aux champs, près Paris, aagé de soixante-treize ans. Peu auparavant que ledit Jourdain mourust, M. Scar-

aoron. Conseiller, estant aussi malade, on dit au Roy qu'ils estoient tous deux morts, et, le lendemain, fust rapporté à Sa Majesté le contraire, qui respondit t qu'on lui avoit donc donné une courte joye le jour de devant ».

En ce temps, ung nommé Laffemas, valet de chambre du Roy et tailleur de son premier mestier, présenta au Roy ung livre qu'il avoit fait, auquel Sa Majesté, en le prenant, dit « qu'il le remercioit, et que puisqu'il lui faisoit des livres, qu'il vouloit que doresnavant son Chan-

3o celier lui fist des chausses ».

La comtesse de Cheverni fust, en ce mois, tuée par son mari, qui la fist, toute grosse qu'elle estoit, estrangler ou estoufFer dans son lit, lui faschant, ainsi qu'on disoit,

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de porter si long temps de si longues cornes et ai apparantes.

On disoit que le Roy avoit donné le'premier bransle et mouvement à cest acte, pource que, peu auparavant, il avoit dit à TÉvesque de Chartres, frère dudit comte, rimpudique vie de ceste femme et la honte qu^en recevoit ledit comte de Cheverni, afin qu'il lui redist. A quoi l'autre ne faillit pas. Tellement que, quand ledit comte vinst prendre congé de Sa Majesté pour s'en aller en sa lo maison, le Roy dit tout haut ces mots : « Voilà le comte de Cheverni qui va coupper la gorge à sa femme. » On lui fist le suivant Tombeau à Paris :

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