‹ Mémoires, lettres et pièces authentiques touchant la vie et la mort de Charles-Ferdinand-d'ArtoisChapitre 23 sur 64 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Msr le duc d'Angouléme arrive à l'armée de Condé ; il est rejoint par son frère. Dernier bulletin de V armée de Condé écrit par Msr le duc de Berrj.

M§r le duc d'Angouléme , accompagné 25 mai

iftoo.

du comte de Damas - Crux et du comte de Saint-Priest (i), avoit rejoint l'armée de Condé à Ponteba. L'armée reçut avec transport cet autre héritier du trône de Saint-Louis. Il avoit déjà donné des preuves de sa valeur dans les armées du Nord , et sa destinée l'appeloit à balancer un jour presque seul la fortune de l'homme qui avoit tenu le monde dans sa main.

(i) Tué à Reims par un des derniers coups de canon tirés dans la campagne de i8i4- Un de ses frères, M. le vicomte de Saint-Priest, est aujourd'hui gentilhomme d'honneur de Mgr le duc d'Angoulôme.

i" Part. LesFrançaiss'avancèrentdanslaBavière,

Liv. II. Le corps de Condé, forcé à une marche

longue et rétrograde, entra en ligne dans

l'armée autrichienne survies, bords de Flnn;

Msrle duc de Berry, en arrivant au camp,

18 sept, le trouva dans cette position. La reconnois-

iboo.

;sance des deux frères fut touchante. M§r le duc de Berry servit comme simple volontaire dans le régiment noble à cheval qu'il avoit formé, et dont Mër le duc d'Angou-j lême avoit pris le commandement. Obéissant à son frère aîné comme le moindre soldat , il donna un nouvel exemple de cette soumission des membres de la famille royale les uns envers les autres , dans l'ordre de l'hérédité ; soumission qui non seulement manifeste les vertus naturelles aux Bourbons , mais qui conserve encore le trône , en devenant une sorte de confession authentique et perpétuelle du> principe de la légitimité.

La perte de la bataille de Marengo par i" pART> les Autrichiens, amena un armistice pro- Liv. il. longé à différentes reprises jusqu'au 20 d'octobre. L'armée de Gondé, postée sur l'Inn, défendoit, entre "Weissembourg et INeubeieren, le passage de cette rivière. Une ierdec. affaire eut lieu àRavenheim ; les,ducsd'Angouléme et de Berry s'y trouvèrent. Le prince de Gondé fut obligé d'employer l'autorité pour faire retirer les deux Princes qui s'exposoient inutilement ; un soldat avoit été frappé d'une balle à un pas du premier. Deux jours après , la bataille de 3décemb. Hohenîinden fut gagnée par un général qui vouloit acquérir une grand** renommée pour lamettre auxpiecls de son Roi légitime. Gette bataille décida du sort de la guerre. L'armée de Gondé se retira en se battant toujours. M§'r le duc de Berry envoya à la reine de Naples le détail de toutes ces affaires. Il est curieux d'opposer aux bulletins pompeux

P'Part. de Buonaparte, Je dernier bulletin de l'ar- Liv. II. niée de Condé , écrit par un Fils de France : M°r le duc de Berry étoit digne d'être le dernier historien des derniers combats de la noblesse française, des derniers exploits des derniers G ondes.

Linsen , « Nous avons eu bien des désastres ; mais

près nott-

décembre5 " Je VOUS assure <îue ]?OUY Ceux qui les Ont

» vus, ces événemens sont fort singuliers. » Le peu de précaution que Ton a pris à » la bataille du 3 près Ebesberg , l'inaction » où Ton a laissé etles corps qui étoient à » Wasserburg, et nous avec M. de Chate- » lair, qui pouvions attaquer avec succès sur » Munich ; mais principalement le passage » de llnn que l'on a laissé forcer, sans » vouloir prendre aucune mesure raison- » nable pour l'empêcher ; tout cela est fort » extraordinaire.

» Déjà depuis plus de dix jours l'on savoit » que les forces de l'armée de Moreau se

( 85 ) » portoient devant nous. Avec quinze cents I" Pa»t,

» hommes d'infanterie et douze cents che- Llv II

» vaux (ce qui fait la totalité du corps) , nous

» gardions depuis la gauche de Wasser-

» burg jusqu'au delà de Neubeieren , c'est-

» à-dire plus de six lieues. Le i5 de ce

» mois , un corps de quinze cents Autri-

» chiens , sous les ordres du feld - maré-

» chai , s'étoit porté à Hartmansberg,

» à cinq lieues du pont de Rozenheim, où » étoient nos batteries. Il est connu , par » l'exemple des anciennes guerres et par » la vue du pays, que le passage de Neu- » beieren est non seulement facile, mais Je » seul praticable. Malgré les représentations » que M. le prince de Condé avoit faites le » soir, aucun secours ne lui avoit été donné, » etles Autrichiens ne s'étoientpasrappro- » chés. Le 9, à la pointe du jour, les ennemis » ouvrirent un feu terrible sur nos batteries; » en même temps trois divisions passèrent

îre Pai\t. » l'Inn entre Neubeieren etRohrdorff , dé-

Liv. IJ. » fendu ou plutôt observé par vingt-cinq

» dragons d'Enghien et douze hommes du

» Durand. Les Français s'avancèrent en se

» battant toujours contre M. le duc d'En-

» ghien ( qui avoit réuni son régiment et

» celui de Durand), jusqu'au village de

» Riedering. Les Autrichiens n'arrivèrent

» qu'à une heure. Le général s'em-

» porta beaucoup sur ce que nous avions

» laissépasserdeux mille cinqcents hommes

» devant vingt-cinq dragons , et surtout de

» ce que M. le prince de Condé avoit aban-

» donné la position de Rozenheim , où le

» canon nous avoit démonté deux pièces ,

* tuant hommes et chevaux, les Français

» d'ailleurs nous ayant débordés , et étant

» déjà à Riedering , à deux lieues en arrière

» de la position. Le général envoya

» le général Giulay avec sa division pour

» se joindre avec M. le duc d'Enghien , et

( «7 ) » forcer Riedering. Cet ordre fat exécuté. I"Part. » M. le prince de Condé et M. le duc d'An- Llv11- » goulême attaquèrent avec les grenadiers » de Bourbon, et emportèrent sur-le-champ » les batteries de l'ennemi. M. le ducd'En- » ghien chargea avec les dragons à pied, le » régiment de Durand et les dragons de » Kinski ; ces trois corps se couvrirent de » gloire. Le comte de Giulay faisoit tous » ses efforts pour nous faire appuyer par » l'infanterie autrichienne : elle étoit haras- » sée de tant de combats. Trop foibles, il » fallut renoncer à nos avantages , et les » Français reprirent leur position , où ils y> se maintinrent jusqu'à la nuit.

» Le brave régiment de Durand a été » écrasé ; douze grenadiers seulement sur » la totalité de la compagnie revinrent de » l'affaire. M. le duc d'Enghien a eu un » cheval tué sous lui , et a perdu beaucoup » de dragons. Gaston de Damas , frère

Impart. » cadet de Roger, a été blessé, ainsi que

Liv. il. » plusieurs autres officiers de distinction.

» Le général major La Serre a été blessé

» grièvement en combattant avec les gre-^

» nadiers de Durand.

» Depuis ce moment nous n'avons cessé » de marcher le jour ou la nuit. Nous ve- » nons occuper la position de Rottman , » par où les Français pourroient arriver » sur Leoben.

» Nous apprenons dans ce moment que » les Français ont forcé le passage de la » Salza à Lauffen. »

Mgr le duc de Berry renouvelle ici la générosité de Catinat; il ne se nomme pas une seule fois dans cette relation si animée ; il avoit pourtant assisté à tous les combats : il ne parle que de son frère et de Msr le duc d'Enghien ; silence bien digne de Tâme du Prince dont la fin a été si généreuse et si héroïque.

CSg )

Trc Part.

Liv.Ifc CHAPITRE .VIII.

Licenciement de l'année de Condé.

La paix de l'Allemagne amena la disso- 16 avril

lution du corps de Condé. Quand on licencie

une armée, elle retourne dans ses foyers : mais les soldats de l'armée de Condé, avoient-ils des foyers? Où les devoit guider le bâton qu'on leur permettait à peine de couper dans les bois de l'Allemagne , après avoir déposé le mousquet qu'ils avoient pris pour la défense de leur Roi? Les chasser de leur camp, c'étoit les condamner à un second exil. Ce camp étoit devenu pour eux une petite France ; ils y avoient transporté leurs pénates : l'épée héréditaire, le drapeau blanc , l'autel de l'honneur. Ils ne pou voient s'arracher à leur dernière patrie : ceux-ci s'arrêtoient tristement de-

(9") IrTARi. vant les faisceaux d'armes; ceux-là pieu- Liv. il. roient assis sur des canons ; d'autres erroient dans les rues du camp, auxquelles ils avoient donné des noms empruntés de leur cher payé. Quel prix tant de braves gentilshommes recevoient-ils de leur loyauté ?

Leur sang versé pour une cause sacrée , tous les genres de sacrifices faits à leur devoir; rien n'était compté : le résultat de leur vertu était l'abandon et la misère. On leur disputait jusqu'au chétif secours qu'une certaine pudeur ne permettoit pas de leur refuser; on les obligeoit de montrer leurs blessures à des commissaires étrangers , afin de rabattre quelques deniers sur celles qui ne paroissoient pas trop graves , et de faire un petit profit sur le sang de la fidélité. Le cœur navré du coup qui frappoit ses compagnons d'infortune , M8r le duc de Berry surmontait sa douleur pour les consoler : on le voyoit courir de tous cotés,

encourageant les uns , embrassant les au- Irp Part.

très , partageant avec tous le peu d'argent L^- ÛL qui lui restoit. Il ordonna de distribuer aux soldats du régiment noble à cheval le produit de la vente des chevaux ; mais les escadrons le supplièrent de faire remettre cette somme aux cent vétérans-gardes-ducorps , placés près du Roi , à Mittau. Il fallut enfin se séparer. Les frères d'armes se dirent un dernier adieu, et prirent divers chemins sur la terre, sans savoir où ils reposeroient leur tête. Tous allèrent, avant de partir, saluer leur père et leur capitaine , le vieux G onde en cheveux blancs : le patriarche de la gloire donna sa bénédiction à ses enfans , pleura sur sa tribu dispersée , et vit tomber les tentes de son camp avec la douleur d'un homme qui voit s'écrouler les toits paternels.

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