CHAPITRE I.X
Suite des lettres. Mme la duchesse de Berry quitte Marseille , et continue à parler de la France , à mesure quelle s'approche de Fontainebleau,
Montélimart , 5 juin 1816.
a La lettre de Monseigneur, du i3 mai7 » m'est parvenue avant qu'il m'ait été' pos- » sible de finir ma réponse à celle, du 26. » Je vous remercie sensiblement de la » seconde comme de la première. Vous » m'avez fait un vrai plaisir de m'envoyer » celles de mes parens.
» On continue à me faire voir la France » parée. Dans tous les lieux où je passe, » les acclamations sont continuelles , ainsi » que les complimens des autorités. J'y suis » bien sensible ; mais je dirai tout bas à
IIe Part. ■»* . > ■> . . , , . .
* » Monseigneur, a celui pour qui je n ai rien
» de caché, et pour lui seul, que je sens le
» poids de ces honneurs, et n'en serai jamais
» enivrée. Il me tarde de jouir d'une vie
1 » paisible en famille. Que Votre Altesse
» Royale reçoive , en attendant, l'assurance
» de ma tendresse : elle durera autant que
y> ma vie,
» Caroline. »
IIe Part.
Lyon , 9 juin ioib.
« Votre lettre du 4 et du 5 juin , Mon- » seigneur , m'a été remise le soir de mon » arrivée à Lyon ; je ne veux plus vous » répéter que je vous en remercie : une fois » pour toutes , comptez sur ma tendre » reconnoissance , et soyez sûr que rien » n'échappe à ma sensibilité : vous l'avez » touchée vivement.
» Vous êtes content de moi , dites-vous, » Monseigneur? C'est sans doute pour me » rassurer, car je sens qu'il me manque » beaucoup, mais beaucoup pour être ce » que je voudrois pour vous plaire , et pour » répondre à l'idée trop flatteuse qu'on » vous a donnée de Caroline. Croyez à son » bon cœur, à son désir de répondre à » votre confiance , en vous accordant la » sienne tout entière. Voilà tout ce dont je
( 186 ) IIe Part. » puis vous répondre ; vos soins , vos kiv.l. » bontés feront le reste.
» Je suis bien sensible à tout ce qu'on
» fait pour embellir m on habitation et parer
» ma personne. Gomment témoigner à tous
» ma reconnoissance ? Vous m'aiderez ,
» Monseigneur; ce n'est que vis-à-vis de
» vous que j'essaie déjà de n'avoir plus
» besoin d'interprète, car je vous dis bien
» franchement que vous êtes cher à votre
» Caroline. »
Paris, 9 juin 1816. ^1Y j
« C'est, Madame et chère amie , par un » des plus dévoués serviteurs de notre » Maison que je vous écris , par un homme » bien heureux de notre union , le bon » prince de Caslelcicala. Je n'ai pas besoin » de vous le recommander, il me connoît » bien , m'ayant vu si long-temps en An- » gleterre. Avec quel plaisir je prendrois » sa place î C'est donc dans six jours que je » vous verrai ! J1ai toujours peur que vous » ne me trouviez pas beau , car les peintres >> de Paris ne sont pas comme ceux de » Païenne; ils flattent. Avec quel plaisir je » presserai voire main ! Pressez aussi la » mienne, si je ne vous déplais pas trop. » La contrainte où nous serons pen- » dant deux jours me gênera bien. Ma » Caroline , je vais m'occuper de votre » bonheur , de vos plaisirs. Je sais que vous
IIe Part. » aimez le spectacle , j'ai des loges à tous
Liv. I. » les théâtres. J'ai une jolie campagne dont
» on vous aura parlé, nous y irons bien
» souvent ensemble. Je chasse souvent ,
» vous y viendrez en calèche. Yous aimez
» la musique, je Taime aussi beaucoup.
» Enfin , Madame , je chercherai à vous
» rendre heureuse , et j'espère y parvenir.
y> Yous avez , si je dois croire tout ce qui
» vous a vue , bonté , douceur , esprit et
» gaîté; que peut-on de mieux ? Cependant
* nous nous trouverons des défauts : tendre
» indulgence sera notre devise.
» Charles-Ferdinand. »
II* Part.
Fontainebleau, I2juini8i6.
Liv. L
» Votre lettre de Lyon , que je reçois de » la main du Roi , me fait un plaisir que » je ne puis vous exprimer. Je suis charmé » que vous me grondiez sur mon écriture : » vous avez bien raison ; mais en vous » écrivant mon cœur m'emporte, et vous » n'avez pas d'idée de l'effort que je suis » obligé de faire pour être lisible. Encore » trois jours! Je brûle de vous voir. J'é- » prouve aussi aujourd'hui un grand bon- » heur ; je possède votre portrait. Au moins » celui-là ne vous défigure pas du tout ; et » fût-il un peu flatté , l'on peut être encore » fort agréable sans être aussi jolie que ce » portrait.
Ce i3.
» Le prince de Castelcicala me remet » votre lettre de Moulins , qui est plus 9 aimable encore que les autres. Enfin c'est
( 190 ) IIe Tart. » demain que je verrai ma femme , celle Liv. I. j> dont le bonheur doit être mon ouvrage. »
Hélas ! le Prince a fait le malheur de celle dont il comptoit faire la félicité : mais qui faut -il accuser? Comme ces deux jeunes époux aimoient la Fiance ! quelle reconnoissance bien sincère ( car elle étoit bien cachée dans ces lettres) des hommages qu'on ieur rend ! Ces lettres renferment-elles un seul mot que Famé la plus naïve , la plus noble et la plus tendre pût désavouer? Qui ne voudroit, en les lisant, avoir pour frère et pour sœur, pour fils et pour fille celui et celle qui les ont écrites ?
Mgr le duc de Berry et Mme la duchesse de Berry offroient un touchant rapport de destinées : sortis de la même race , tous deux Bourbons , tous deux ayant vu la chute du trône de leur famille , tous deux remontés à leur rang, ils n'avoicnt guère connu
( *9T ) avant leur mariage que iexil et l'infortune. IIe Part. Battus de la même tempête , ils s'étoient Llv K unis pour s'appuyer. Apres tant d'années de calamités, ils cherchoient quelques momens de bonheur : leurs lettres prouvent combien il a été cruel de les leur ravir.
IIe Part.
Liv. I. " — "