DÉPART DU ROI POUR VERSAILLES
détachements en Flandres, qui n'y seroient pas même suffisants, et qui, n'y venant pas, laisseroient tous les Pays- Bas à la discrétion de ses deux armées. Mais la résolution étoit prise. Luxembourg, au désespoir de se voir échapper une si glorieuse et si facile campagne, se mit à deux genoux devant le Roi, et ne put rien obtenir. Mmc de Maintenon avoit inutilement tâché d'empêcher le voyage du Roi : elle en craignoit les absences; une si heureuse ouverture de campagne y auroit retenu le Roi longtemps, pour en cueillir par lui-même les lauriers : ses larmes à leur séparation, ses lettres après le départ furent plus puissantes et l'emportèrent sur les plus pressantes raisons d'État, de guerre et de gloire.
Le soir de cette funeste journée, M. de Luxembourg, outré de douleur, de retour chez lui, en fit confidence au maréchal de Yilleroy, à Monsieur le Duc et à M. le prince de Conti et à son fils, qui tousnelepouvoientcroire, ets'exhalèrent en désespoirs. Le lendemain, 9 juin, qui que ce soit ne s'en doutoit encore. Le hasard fit que j'allai seul à l'ordre chez M. de Luxembourg, comme je faisois très-souvent, pour voir ce qui se passoitetcequiseferoit le lendemain. Je fus très-surpris de n'y trouver pas i:ne âme, et que tout étoit à l'armée du Roi. Pensif et arrêté sur mon cheval, je ruminois sur un fait si singulier, et je délibérois entre m'en retourner ou pousser jusqu'à l'armée du Roi, lorsque je vis venir de notre camp M. le prince de Conti, seul aussi , suivi d'un seul page et d'un palefrenier avec un cheval de main. « Qu'est[-ce] que vous faites-là?» me dit-il, en me joignant ; et riant de ma surprise, il me dit qu'il s'en alloit prendre congé du Roi et que je ferois bien d'aller avec lui en faire autant. « Que veut dire prendre congé? » lui répondis-je. Lui tout de suite dit à son page et à son palefrenier de le suivre un peu de loin , et m'invita d'en dire autant au mien et à un laquais qui me suivoit. Alors il me conta la retraite du Roi, mourant de rire, et malgré ma jeunesse la chamarra bien, parce qu'il ne se défioit pas de moi. .Técoutois de toutes mes oreilles* et mon éton-
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nement inexprimable ne me laissoit de liberté que pour faire quelques questions. Devisant de la sorte, nous rencontrâmes toute la généralité, qui rcvenoit. Nous les joignîmes, et tout aussitôt les deux maréchaux, Monsieur le Duc, M. le prince de Gonti, le prince de Tingry, Albergotti, Puységur s'écartèrent, mirent pied à terre, et y furent une bonne demi-heure à causer, on peut ajouter à pester; après quoi ils remontèrent achevai, et chacun poursuivit son chemin. M. le duc de Chartres revint plus tard, et nous ne nous y amusâmes pas, pour arriver encore à temps, moi toujours seul avec M. le prince de Gonti, et ne cessant de nous entretenir d'un événement si étrange et si peu attendu.
Arrivés chez le Roi, nous trouvâmes la surprise peinte sur tous les visages, et l'indignation sur plusieurs. On servit presque aussitôt après. M. le prince de Gonti monta pour prendre congé, et comme le Roi descendoit le degré qui tomboit dans la salle du souper, le duc de la Trémoille me dit de monter au-devant du Roi pour prendre congé aussi. Je le fis au milieu du degré. Le Roi s'arrêta à moi, et me fit l'honneur de me souhaiter une heureuse campagne. Le Roi à table, je rejoignis M. le prince de Gonti, et [nous] remontâmes à cheval. Il étoit extrêmement poli, et avec discernement. Il me dit qu'il avoit une permission à me demander, qui ne seroit pas trop honnête : c'étoit de descendre chez Monsieur le Prince, à qui il vouloit dire adieu, et franchement un peu causer avec lui, et cependant de vouloir bien l'attendre. Il fut environ trois quarts d'heure avec lui. En revenant au camp, nous ne fîmes que parler de cette nouvelle, qui n'avoit éclaté que ce jour-là même ; et le Roi et Monseigneur partirent le lendemain pour Namur, d'où Monseigneur s'en alla en Allemagne, et le Roi, accompagné des dames, retourna à Versailles, pour ne revenir plus sur la frontière.
L'effet de cette retraite fut incroyable, jusque parmi les soldats et même parmi les peuples. Les officiers généraux ne s en pouvoient taire entre eux, et les officiers particu-