‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 123 sur 393 · AVEC LE DUC DE BEAUVILLIER · texte numérisé non relu

AVEC LE DUC DE BEAUVILLIER

que je lui parlai. 11 me répondit en homme pénétré de reconnoissance, et de mon désir, et de ma franchise, et de ma confiance. 11 m'expliqua l'état de sa famille, après m'avoir demandé un peu de temps pour en parler à MmG de Beauvillier, et pour voir ensemble ce qu'ils pourroient faire. Il me dit donc que, de ses huit filles, l'aînée étoit entre quatorze et quinze ans, la seconde très-contrefaite et nullement mariable, la troisième entre douze et treize ans ; toutes les autres, des enfants, qu'il avoit à Montargis, aux Bénédictines, dont il avoit préféré la vertu et la piété, qu'il y connoissoit, à des couvents plus voisins, où il auroit eu le plaisir de les voir plus souvent. 11 ajouta que son aînée vouloit être religieuse; que la dernière fois qu'il l' avoit été voir de Fontainebleau, il l'y avoit trouvée plus déterminée que jamais ; «que, pour le bien, il en avoit peu, qu'il ne savoit s'il me conviendroit, mais qu'il me protestait qu'il n'y avoit point d'effort qu'il ne fît pour moi de ce côté-là. Je lui répondis qu'il voyoit bien, à la proposition que je lui faisois, que ce n'étoit pas le bien qui m'amenoit à lui, ni même sa fille, que je n'avois jamais vue, que c'étoit lui qui m'avoit charmé et que je voulois épouser avec Mnie de Beauvillier. « Mais, me dit-il, si elle veut absolument être religieuse? — Alors, répliquai-je, je vous demande la troisième. » A cette proposition, il me fit deux objections: son âge, et la justice de lui égaler l'aînée pour le bien, si, le mariage de la troisième fait, cette aînée changeoit d'avis et [qu'elle] ne voulût plus être religieuse, et l'embarras où cela le jetteroit. A la première, je répondis par l'exemple domestique de sa belle-sœur, plus J jeune encore lorsqu'elle avoit épousé le feu duc de Mortemart ; à l'autre, qu'il me donnât la troisième, sur le pied que l'aînée se marieroit, quitte à me donner le reste de ce qu'il auroit destiné d'abord, le jour que l'aînée feroit profession, et que si elle changeoit d'avis, je me contenterois d'un mariage de cadette, et serois ravi que l'aînée trouvât encore mieux que moi.

Alors, le duc, levant les yeux au ciel, et presque hors de

lui, me protesta qu'il n'avoit jamais été combattu de la sorte ; qu'il lui falloit ramasser toutes ses forces pour ne me la pas donner à l'instant. Il s'étendit sur mon procédé avec lui, et me conjura, que la chose réussît ou non, de le regarder désormais comme mon père, qu'il m'en serviroit en tout, et que l'obligation que j'acquérois sur lui étoit telle qu'il ne pouvoit moins m'offrir et me tenir que tout ce qui étoit en lui de service et de conseil. Il m'embrassa en effet comme son fils , et nous nous séparâmes de la sorte, pour nous revoir à l'heure qu'il me diroit le lendemain au lever du Roi. Il m'y dit à l'oreille, en passant, de me trouver ce même jour, à trois heures après-midi, dans le cabinet de Mgr le duc de Bourgogne, qui devoit être alors au jeu de paume, et son appartement désert. Mais il se trouve toujours des fâcheux : j'en trouvai deux, en chemin du rendez-vous, qui, étonnés de l'heure où ils me trouvoient dans ce chemin, où ils ne me voyoient aucun but, m'importunèrent de leurs questions; je. m'en débairassai comme je pus, et j'arrivai enfin au cabinet du jeune prince, où je trouvai son gouverneur, qui avoit mis un valet de chambre de confiance à la porte pour n'y laisser entrer que moi. Nous nous assîmes vis-à-vis l'un de l'autre, la table d'étude entre nous deux. Là, j'eus la réponse la plus tendre, mais négative, fondée sur la vocation de sa fille, sur son peu de bien pour l'égaler à la troisième, si, le mariage fait, elle se ravisoit; sur ce qu'il n'étoit point payé de ses états , et sur le désagrément que ce lui seroit d'être le premier des ministres qui n'eût pas le présent que le Roi avoit toujours fait lors du mariage de leurs filles, et que l'état présent des affaires l'empêchoit d'espérer. Tout ce qui se peut de douleur, de regret, d'estime, de préférence, de tendre, me fut dit; je répondis de même, et nous nous séparâmes, en nous embrassant, sans pouvoir plus nous parler. Nous étions convenus d'un secret entier, qui nous faisoit cacher nos conversations et les dépayser, de sorte que, ce jour-là, j'avois compté à M. de Reauvillier, avant d'entrer en matière, les deux

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rencontres que j'avois faites ; et sur ce qu'il me recommanda de plus en plus le secret , je donnai le change à Louville de ce second entretien, quoiqu'il sût le premier, et qu'il étoit un des deux hommes que j'avois rencontrés

Le lendemain matin, au lever du Roi, M. de Beauvillier me dit à l'oreille qu'il avoit fait réflexion que Louville étoit homme très-sûr et notre ami intime à tous deux, et que, si je voulois lui confier notre secret, il nous deviendroit un canal très-commode et très-caché. Cette proposition me rendit la joie par l'espérance, après avoir compté tout rompu. Je vis Louville dans la journée; je l'instruisis bien, et le priai de n'oublier rien pour servir utilement la passion que j'avois de ce mariage.

Il me procura une entrevue pour le lendemain, dans ce petit salon du bout de la galerie qui touche à l'appartement de la Reine, et où personne ne passoit, parce que cet appartement étoit fermé depuis la mort de Madame la Dauphine. J'y trouvai M. de Beauvillier, à qui je dis, d'un air allumé de crainte et d'espérance, que la conversation de la veille m'avoit tellement affligé, que je l'avois abrégée, dans le besoin que je me sentois d'aller passer les premiers élans de ma douleur dans la solitude (et il étoit vrai); mais que, puisqu'il me permettoit de traiter encore cette matière, je n'y voyois que deux principales difficultés , le bien et la vocation; que pour le bien, je lui demandois en grâce de prendre cet état du mien, que je lui apportois encore , et de régler dessus tout ce qu'il voudroit; à l'égard du couvent , je me mis à lui faire une peinture vive de ce que l'on ne prend que trop souvent pour vocation , et qui n'est rien moins et très-souvent que préparation aux plus cuisants regrets, d'avoir renoncé à ce qu'on ignore et qu'on se peint délicieux, pour se confiner dans une prison de corps et d'esprit qui désespère; à^ quoi j'ajoutai celle du bien et des exemples de vertu que sa fille trouveroit dans sa maison.

Le duc me parut profondément touché du motif de mon éloquence. Il me dit qu'il en étoit pénétré jusqu'au fond

de l'âme, qu'il me répétoit, et de tout son cœur, ce qu'il m'avoit déjà dit, qu'entre M. le comte de Toulouse et moi, s'il lui demandoit sa fille, il ne balanceroit pas à me préférer, et qu'il ne se consoleroit de sa vie de me perdre pour son gendre. 11 prit l'état de mon bien, pour examiner avec Mme de Beauvillier tout ce qu'ils pourroient faire tant sur le bien que sur le couvent : «Mais si c'est sa vocation, ajouta-t-il, que voulez-vous que j'y fasse? Il faut en tout suivre aveuglément la volonté de Dieu et sa loi, et il sera le protecteur de ma famille. Lui plaire et le servir fidèlement est la seule chose désirable et doit être l'unique fin de nos actions. » Après quelques autres discours nous nous séparâmes.

Ces paroles si pieuses , si détachées , si grandes, dans un homme si grandement occupé, augmentèrent mon respect et mon admiration, et en même temps mon désir, s'il étoit possible. Je contai tout cela à Louville , et le soir j'allai à la musique à l'appartement, où je me plaçai en sorte que j'y pus toujours voir M. de Beauvillier, qui étoit derrière les princes. Au sortir de là je ne pus me contenir de lui dire à l'oreille que je ne me sentois point capable de vivre heureux avec une autre qu'avec sa fille , et sans attendre de réponse, je m'écoulai. Louville avait jugé à propos que je visse Mme de Beauvillier, à cause de la confiance entière de M. de Beauvillier en elle , et me dit de me trouver le lendemain chez elle, porte fermée, à huit heures du soir. J'y trouvai Louville avec elle. Là, après les remerciements, elle me dit sur le bien et sur le couvent à peu près les mêmes raisons ; mais je crus apercevoir fort clairement que le bien étoit un obstacle aisé à ajuster, et qui n'arrêteroit pas, mais que la pierre d'achoppement étoit la vocation. J'y répondis donc comme j'avois fait là-dessus à M. de Beauvillier. J'ajoutai qu'elle se trouvoit entre deux vocations; qu'il n'étoit plus question que d'examiner laqucHe des deux étoit la plus raisonnable, la plus ferme, la plus dangereuse à ne pas suivre: l'une, d'être religieuse, l'autre, d'épouser sa fille; que la sienne étoit sans

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connoissance Le cause, la mienne, après avoir parcouru toutes les filles de qualité; que la sienne étoit sujette au changement, la mienne, stable et fixée; qu'en forçant la sienne on ne gâtoit rien, puisqu'on la metlqit dans l'état naturel et ordinaire, et dans le sein d'une famille où elle trouveroit autant ou plus de vertu et de piété qu'à Montargis; que forcer la mienne m'exposoit à vivre malheureux et mal avec la femme que j'épouserois et avec sa famille.

La duchesse fut surprise de la force de mon raisonnement, et de la prodigieuse ardeur de son alliance, qui me le faisoit faire. Elle me dit que si j'avois vu les lettres de sa fille à M. l'abbé de Fénelon, je serois convaincu de la vérité de sa vocation ; qu'elle avoit fait ce qu'elle avoit pu pour porter sa fille à venir passer sept ou huit mois auprès d'elle pour lui faire voir la cour et le monde, sans avoir pu y réussir à moins d'une violence extrême; qu'au fond elle répondroit à Dieu de la vocation de sa fille, dont elle étoit chargée, et non de la mienne; que j'étois un si bon casuiste, que je ne laissois pas de l'embarrasser; qu'elle verroit encore avec M. de Beauvillier, parce qu'elle seroit inconsolable de me perdre, et me répéta les mêmes choses tendres et flatteuses que son mari m'avoit dites, et avec la même effusion de cœur. La duchesse de Sully, qui entra, je ne sais comment, quoique la porte fut défendue, nous interrompit là, et je m'en allai, fort triste, parce que je sentis bien que des personnes si pieuses et si désintéressées ne se mettroient jamais au-dessus de la vocation de leur fille.

Deux jours après, au lever du Roi, M. de Beauvillier me dit de le suivre de loin jusque dans un passage obscur, entre la tribune et la galerie de l'aile neuve, au bout de laquelle il logeoit, et ce passage étoit destiné à un grand mlon pour la chapelle neuve que le Roi vouloit bâtir. Là, M. de Beauvillier me rendit l'état de mon bien, et me dit qu'il y avoit vu que j'étois grand seigneur en biens comme dans le reste, mais qu'aussi je ne pouvois différer à me

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