LA TRAPPE ET SON RÉFORMATEUR
j'ai eu toujours pour lui sans réserve ni comparaison.
Ce fut donc à chercher un autre mariage. Un hasard fit jeter des propos à ma mère de celui de la fille aînée du maréchal-duc de Lorges, avec sa charge de capitaine des gardes du corps; mais la chose tomba bientôt pour lors, et j'allai chercher à me consoler à la Trappe de l'impossibilité de l'alliance du duc de Beauvillier.
La Trappe est un lieu si célèbre et si connu, et son réformateur si célèbre, que je ne m'étendrai point ici en portraits ni en descriptions ; je dirai seulement que cette abbaye est à cinq lieues de la Ferté -au-Vidame ou Arnauld, qui est [le] véritable nom distinctif de cette Ferté, parmi tant d'autres Fertés en France, qui ont conservé le nom générique de ce qu'elles ont été, c'est-à-dire des forts ou des forteresses \firmitas). Louis XIII avoit voulu que mon père achetât cette terre, depuis longtemps en décret après la mort de ce la Fin qui , après être entré dans la conspiration du duc de Biron, le trahit d'autant plus cruellement qu'il le tint toujours en telle opinion de sa fidélité qu'il fut cause de sa perte. La proximité de Saint-Germain et de Versailles, dont la Ferté n'est qu'à vingt lieues, fut cause de cette acquisition. G'étoit ma seule terre bâtie où mon père passoit les automnes. Il avoit fort connu Monsieur de la Trappe dans le monde ; il y étoit son ami particulier, et cette liaison se resserra de plus en plus depuis sa retraite, si voisine de chez mon père, qui l'y alloit voir plusieurs jours tous les ans. Il m'y avoit mené. Quoique enfant, pour ainsi dire, encore , Monsieur de la Trappe eut pour moi des charmes qui m'attachèrent à lui, et la sainteté du lieu m'enchanta. Je desirai toujours d'y retourner, et je me satisfis toutes les années, et souvent plusieurs fois, et souvent des huitaines de suite; je ne pouvois me lasser d'un spectacle si grand et si touchant, ni d'admirer tout ce que je remarquois dans celui qui l'avoit dressé pour la gloire de Dieu et pour sa propre sanctification et celle de tant d'autres. Il vit avec bonté ces sentiments dans le fils de son ami ; il m'aima comme son propre enfant, et je
le respectai avec la même tendresse que si je l'eusse été. Telle fut cette liaison, singulière à mon âge, qui mïnitia dans la confiance d'un homme si grandement et si saintement distingué, qui me lui fit donner la mienne, et dont je regretterai toujours de n'avoir pas mieux profité.
A mon retour de la Trappe, où je n'allois que clandesti nement, pour dérober ces voyages aux discours du monde k mon âge, je tombai dans une affaire qui fit grand bruit et qui eut pour moi bien des suites.
M. de Luxembourg, fier de ses succès et de l'applaudissement du monde à ses victoires, se crut assez fort pour se porter du dix-huitième rang d'ancienneté, qu'il tenoit parmi les pairs, au second, et immédiatement après M. d'Uzès. Ceux qu'il attaqua en préséance furent :
H. de Lorraine, duc d'Elbeuf, gouverneur de Picardie et d'Artois;
Ch. de Rohan, duc de Montbazon, prince de Guémené;
Ch. de Levy, duc de Ventadour;
Duc de Vendôme, gouverneur de Provence et chevalier de Tordre;
Ch. duc de la Trémoille, premier gentilhomme de la chambre et chevalier de l'ordre;
Max. de Béthune, duc de Sully, chevalier de l'ordre ;
Ch. d'Albert, duc de Chevreuse, chevalier de l'ordre, capitaine des chevau-légers de la garde ;
Le fils mineur de la duchesse de Lesdiguières Gondi;
H. de Cosse, duc de Brissac ;
Ch. d'Albert, dit d'Ailly, cheva-
lier de l'ordre, gouverneur de Bretagne, si connu par ses ambassades;
Arm. J. deVignerod,dit duPlessis, duc de Richelieu et de Fron • sac, chevalier de l'ordre;
Louis duc de Saint-Simon ;
Fr. duc de la Rochefoucauld, chevalier de l'ordre, grand maître de la garde-robe, toujours si bien avec le Roi, et grand veneur de France;
Jacq. Nompar de Caumont, duc de la Force;
H. Grimaldi, duc de Valentinois, prince de Monaco , chevalier de Tordre ;
Chabot, duc de Rohan ;
Et de la Tour , duc de Bouillon, grand chambellan de France et gouverneur d'Auvergne.
Avant d'entrer dans l'explication de la prétention de M. de Luxembourg, une courte généalogie y jettera de la lumière pour la suite :
Fr. de Luxembourg , I. Diane de Lorraine fait duc V de Piney, 18 Aumale, 13 novembre
septembre 1577, et pair de France femelle, 29 décembre 1581, mort septembre 1613.
II. Marg. de Lorraine Vaudemont, 1599, morte sans enfants, 20 septembre 1625.
H. duc de Piney, Magd., fille unique de Marg. de Luxembourg
mort dernier mâle de Guill. seigneur de Tho- épousa, 28 avril 1607,
la maison de Luxem- ré, fils et frère des deux René Potier, depuis pre-
bourg à 24 ans, 23 mai derniers connétables de mier duc de Tresmes,
1616. Montmorency, 19 juin mort Ie* février 1670, à
1597. 91 ans, et elle 9 août
Marg. Ch. de I. Marie Léon Luxembourg, du- d'Albert , sei chesse de Piney, gneur de Branmorte à 72 ans, à tes, frère du con- Ligny, en novem- nétable de Luybre 1680. nes,6juilletl620,
mort novembre
II. Marie Ch. M. Liesse de H. de Clermont Luxembourg, ma- Tonnerre , mort riée à H. de Levy, à Ligny, juillet duc de Ventadour, 1674, à 67 ans. sans enfants. Séparés de bon gré.
Il se fit prêtre, et mourut chanoine
• de Notre - Dame . de Paris , octo -
bre 1680, et elle
• se fit carmélite ,
• septembre 1641 ,
• au monastère de Chambéry, qu'elle fonda, et y mourut, janvier 1660.
H.Léon duc de M. Ch., etc., Magd. Ch.,née
Piney , imbécile , religieuse pro - 14 août 1635, ma-
diacre, enfermé à fesse 20 ans, et riée à Fr. H. de Mont-
Saint- Lazare, à maîtresse des no- 17 mars 1661, morency, comte
Paris, où il est vices à l'Abbaye- morte à Ligny, de Bouteville, ma-
mort sans avoir aux -Bois, puis laissant nom- réchal de France,
été marié, 19 fé- sans être restivrier 1697, et tou- tuée au siècle , jours interdit par chanoinesse, dajustice. me du palais de
la Reine, assise, morte à Versailles, sous le nom de princesse de Tingry.
breuse postérité, fait duc et pair de Piney, par nouvelles lettres, en se mariant, et joignant les noms et armes de Luxembourg aux siennes, si connu sous le nom de maréchal-duc de Luxembourg , morà Versailles.
Éclaircissons maintenant les personnages de cette généalogie autant qu'il est nécessaire pour savoir en gros ce qu'ils ont été. Le trop fameux Louis de Luxembourg, si connu sous le nom de connétable de Saint-Paul, à qui Louis XI fit couper la tête en place de Grève à Paris, 19 décembre 1475, quoique actuellement remarié à une fille
de Savoie, sœur de la Reine sa femme, avoit eu trois fils de sa première femme J. de Bar : Pierre, l'aîné, épousa une autre sœur de la Reine et de sa belle-mère, dont une lille unique porta un grand héritage à Fr. de Bourbon, comte de Vendôme, dont elle eut le premier duc de Vendôme.
Ant., le second, fit la branche de Brienne, où on va revenir, et Ch., le troisième fils, fut évêque-duc de Laon.
Cet Ant. fut comte de Brienne, père de Ch., et celui-ci d'Ant., qui de la seconde fille de René, bâtard de Savoie et frère bâtard de la mère de François Ier, qui le fit grand maître de France et gouverneur de Provence, eut deux fils : J. comte de Brienne, et Fr., qui fut fait duc de Piney. La sœur aînée de leur mère avoit épousé le célèbre Anne de Montmorency, depuis connétable et duc et pair de France.
De J. comte de Brienne et d'une fille de Robert de la Marck IV, maréchal de France, duc de Bouillon, seigneur de Sedan, un fils et une fille : le fils fut Ch. comte de Brienne, qui, en 1583, épousa une sœur du fameux duc d'Espernon, qui le fit faire duc à brevet en 1587; il fut chevalier du Saint-Esprit en 1597, le sixième après deux ducs et trois gentilshommes, et mourut sans enfants en novembre 1605 ; ainsi finit sa branche, et il étoit fils unique du frère aîné du premier duc de Piney.
Il faut remarquer que ce duc à brevet de Brienne avoit deux sœurs, toutes deux mariées deux fois : l'aînée à Louis de Plusquelec, comte de Kerman en Bretagne, puis à Just de Pontallier, baron de Pleurs; la cadette à Georges d'Amboise, seigneur d'Aubijoux et de Casaubon, puis à Bernard de Beon, seigneur du Massez, gouverneur de Saintonge et d'Angoumois; elle mourut avec postérité masculine à Bouteville, 16 juin 1647, à quatre-vingts ans : il s'agira d'elle dans la suite du procès. Son dernier mariage, qui fut une étrange mésalliance, fut précédé de celle de la sœur de son père, mariée à Christophe Jouvenel, si plaisamment dit des Ursins, marquis de Traisnel, et
pourtant chevalier de Tordre et gouverneur de Paris : nous Talions voir suivie d'une autre qu'on a déjà vue dans la généalogie.
Notre premier duc de Piney est fort connu par ses deux ambassades à Rome, où il reçut tant de dégoûts. Sa première femme étoit fille et sœur des deux ducs d'Aumale, et la seule dont il eut des enfants. Malgré l'énorme exemple de ses beaux-frères, il fut fidèle contre la Ligue. Sa seconde femme étoit sœur de la reine Louise veuve d'Henri III, et veuve du duc de Joyeuse, favori de ce prince. A tout prendre, ce premier duc de Piney étoit un assez pauvre homme, à tout ce qu'on voit de lui; mais quel qu'il fût, on ne s'accoutume point, en remontant à ces temps-là, à ne lui voir qu'un fils et une fille (car l'autre fille, qui étoit cadette, fut religieuse et abbesse de Notre- Dame de Troyes, où elle mourut en 1602), on ne s'accoutume point, dis-je, à lui voir marier sa seule fille à René Potier, et une fille de cette naissance, et qui, par la mort de son frère unique sans enfants, pouvoit apporter tous les biens de cette grande maison et la dignité de duc et pair, si rare encore, à son mari; et il faut noter que le premier duc de Piney fit ce mariage dans son château de Pougy, sa principale demeure, et où il mourut six ou sept ans après son fils unique, n'ayant que quatorze ans lors de ce mariage.
René Potier étoit alors uniquement bailli et gouverneur de Valois. Il ne fut chambellan du Roi et gouverneur de Châlons que Tannée d'après son mariage, et même dix-huit mois, et trois ans après capitaine des gardes du corps, qu'il acheta du marquis de Praslin. Il poussa après sa fortune, à force d'années, jusqu'à devenir duc et pair à l'étrange fournée de 1663; et son fils, le gros duc de Gesvres, vendit sa charge de capitaine des gardes du corps à M. de Lauzun, et acheta celle de premier gentilhomme de la chambre, qui a passé à sa postérité avec le gouvernement de Paris, qu'il eut à la mort du duc de Grequy. René Potier dont il s'agit étoit fils et frère aîné de secré-
taires d'État, qui, et longtemps depuis, n'avoientpas pris le vol où ils se sont su élever. Le secrétaire d'État étoit énormément riche; il avoit été secrétaire du Roi, puis secrétaire du conseil, et avoit travaillé dans les bureaux du secrétaire d'État Villeroy. Il ne fut secrétaire d'État qu'en février 1589. Son père étoit conseiller au Parlement, et son grand-père prévôt des marchands, dont le père étoit général des monnoies, au delà duquel on ne voit rien. Il ne faut donc pas croire que les mésalliances soient si nouvelles en France; mais à la vérité elles n'étoient pas communes alors.
Le second duc de Piney mourut si jeune qu'on ne sait quel il eût été. Le mariage de sa fille, et presque unique héritière, fut l'effet et l'effort de la faveur alors toutepuissante du connétable de Luynes. Le père étoit mort en 4616, et la mère en 1615 ; l'autre fille n'a point eu de postérité, et la singularité de l'issue de son mariage avec le duc de Yentadour les a suffisamment fait connoître l'un et l'autre.
Venons présentement à notre duchesse héritière de Piney. Elle perdit son mari au bout de dix ans de mariage : elle avoit été mariée à douze ans, et n'en avoit que vingtdeux lorsqu'elle devint veuve, puisqu'elle en avoit soixantedouze lorsqu'elle mourut, en 1680. Ilparoît qu'elle ne fit pas grand cas de son premier mari ni des deux enfants qu'elle en eut. Toute la faveur avoit disparu avec le connétable de Luynes. Louis XIII, né à Fontainebleau, 27 septembre 1601, tenu en esclavage par la Reine sa mère et ses favoris jusqu'à savoir à peine lire et écrire, n'avoit que quinze ans et demi lorsque, n'ayant que le seul Luynes à qui pouvoir parler, [il] consentit à se livrer à lui pour se délivrer de prison et d'un joug énorme, en faisant arrêter le maréchal d'Ancre, qu'il défendit à plusieurs reprises de tuer, et qu'à cet âge on lui fit croire qu'on n'avoit pu s'en dispenser. Ce môme âge, joint à l'inexpérience et à l'ignorance totale où il avoit été tenu, l'abandonna à son libérateur, qui en sut si rapidement et si prodigieusement profiter, et lorsqu'ii
mourut, à la fin de 4621, Louis XIII, qui ne fu^oit qu'avoir vingt ans, s'étoit déjà ouvert les yeux sur un si grand abus de sa faveur. Elle ne put donc plus rien, et il n'est pas étrange qu'en 4630, que la duchesse héritière de Piney devint veuve d'un frère de ce connétable, le duc de Chaulnes, son autre frère, qui étoit aussi maréchal d<b France, et qui ne laissoit pas de figurer à force de mérite et d'établissements, ne l'ait pu empêcher d'user de toute l'autorité de mère sur ses enfants, et de toute la liberté de veuve en se remariant. Celui qu'elle épousa étoit par sa naissance un parti très-digne d'elle, mais d'ailleurs, il étoit frère cadet du comte de Tonnerre, père de l'évêque-comte de Noyon, dont j'ai parlé plus haut, et ce comte de Tonnerre, bien qu'aîné, fit une mésalliance, qui marque qu'il avoit besoin de bien. L'amour apparemment fit faire ce second mariage, et comme il entraîna la chute du nom, du rang et des honneurs de duchesse, ce couple s'en alla vivre chez l'épouse dans sa magnifique terre de Ligny, où tous deux sont morts sans en être presque jamais sortis. Il étoit de l'intérêt du nouvel époux de se défaire du fils et de la fille du premier lit. Le fils en offrit les moyens de soimême: il étoit imbécile; ils le firent interdire juridiquement et enfermer à Paris, à Saint-Lazare; et de peur que quelqu'un ne le fît marier, ils le firent ordonner diacre, ef c'est dans cet état et dans ce même lieu qu'il a passé sa ; longue vie, et qu'il est mort. La fille n'avoit guère le sens commun, mais n'étoit pas imbécile. On la fit religieuse à Paris, à l'Abbaye-aux-Bois. De fois à autre elle disoit que ç' avoit été malgré elle, mais elle y vécut vingt ans professe, et y fut plusieurs années maîtresse des novices, ce qui ne marque pas qu'elle eût été forcée, ou du moins il paroît par cet emploi qu'elle avoit consenti et pris goût à son état, puisqu'on la chargeoit d'y former les novices. Elle étoit encore dans cette fonction quand Monsieur le Prince l'en tira, comme on le dira bientôt.
M. de Luxembourg, qui combla sa fortune en épousant la fille unique du second lit, étoit fils unique de ce M. de
Bouteville si connu par ses duels, et qui, retiré à Bruxelles pour avoir tué en duel le comte de Thorigny en 1627, hasarda de revenir à Paris se battre à la place Royale contre Bussy d'Amboise, qui étoit Clermont Gallerande, qu'il tua. Bouteville avoit pour second son cousin de Rosmadec, baron des Chapelles, qui eut affaire au baron d'Harcourt, second de l'autre, qui fut le seul qui s'en tira, et qui s'en alla en Italie, se jeta dans Casai, assiégé par les Espagnols, et y fut tué en novembre 1628. Il ne fut point marié, et il étoit frère puîné du grand-père du marquis de Beuvron père du maréchal-duc d'Harcourt. La mère de ces deux frères étoit fille du maréchal de Matignon ; il étoit cousin germain de ce comte de Thorigny, fils de la Longueville, que Bouteville avoit tué, petit-fils du même maréchal de Matignon, et premier mari sans enfants de la duchesse d'Angoulême la Guiche, fille du grand maître de l'artillerie. Ce comte de Thorigny étoit frère aîné d[e l]'autre comte de Thorigny, qui lui succéda, lequel fut père du dernier maréchal de Matignon et du comte de Matignon, dont le fils unique a été fait duc de Valentinois, en épousant la fille aînée du dernier prince de Monaco Grimaldi.
MM. de Bouteville et des Chapelles furent pris se sauvant en Flandres, et eurent la tête coupée en Grève, à Paris, par arrêt du Parlement, 22 juin 1627. Ce M. de Bouteville avoit épousé en 1617 Éliz., fille de J. Vienne, président en la chambre des comptes, et d'Éliz. Dolu, et cette M1"0 de Bouteville a vu toute la fortune de son fils et les mariages de ses deux filles. Elle a passé sa longue vie toujours retirée à la campagne, et y est morte, en 1696, à quatrevingt-neuf ans, et veuve depuis soixante-neuf ans. M. de Bouteville étoit de la maison de Montmorency, petit-fils d'un puîné du baron de Fosseux.
M. de Luxembourg naquit posthume six mois après la mort de son père; il étoit fils unique, cadet de deux sœurs: Mme de Valencey, l'aînée, morte en 1684, n'a fait aucune figure par elle ni parles siens; la cadette, belle, spirituelle et fort galante, peut-être encore plus intrigante, a toute
sa vie fait beaucoup de bruit dans le monde dans ses trois états de fille, de duchesse de Chàtillon, enfin de duchesse de Meckelbourg, contribua fort à la fortune de son frère, avec qui elle fut toujours intimement unie, et mourut à Paris, vingt jours après lui, et de la même maladie, ayant "un an plus que lui, et sans enfants.
Un grand nom, qui, dans les commencements de la vie du jeune Bouteville, brilloit encore de la mémoire de cette branche illustre des derniers connétables et de l'amour que la princesse douairière de Condé portoit à son nom, beaucoup de valeur, une ambition que rien ne contraignit, de l'esprit, mais un esprit d'intrigue, de débauche et du grand monde, lui fit surmonter le désagrément d'une figure d'abord fort rebutante, mais, ce qui ne se peut comprendre de qui ne Ta point vu, une figure à laquelle on s'accoutumoit, et qui, malgré une bosse médiocre par devant, mais très-grosse et fort pointue par derrière, avec tout le reste de l'accompagnement ordinaire des bossus, avoit un feu, une noblesse et des grâces naturelles, et qui brilloient dans ses plus simples actions. Il s'attacha, dès en entrant dans le monde, à Monsieur le Prince, et bientôt après, Monsieur le Prince s'attacha à sa sœur. Le frère, aussi peu scrupuleux qu'elle, s'en fit un degré de fortune pour tous les deux. Monsieur le Prince se hâta de procurer son mariage avec le fils du maréchal de Chàtillon, jeune homme de grande espérance, qui lui étoit fort attaché, avant que cet amour fût bien découvert, et lui procura un brevet de duc en 1616.
Le cardinal Mazarin avoit renouvelé cette sorte de dignité, qui n'a que des honneurs sans rang et sans succession , connue sous François Ier et sous ses successeurs, mais depuis quelque temps tombée en désuétude, et qui parut propre au premier ministre à retenir et à récompenser des gens considérables ou qu'il vouioit s'attacher, et c'est de ceux-là qu'il disoit qu'il en feroit tant qu'il seroit honteux de ne l'être pas, et honteux de l'être; et à la fin il selefit lui-même, pour donner plus de désir de ces brevets. Saint-Simon i. 9
M. de Châtillon n'en jouit que trois ans, bon et paisible mari, et toutefois fort à la mode. Monsieur le Prince dominoit la cour et le cardinal Mazarin, qu'il s'étoit attaché par sa réputation et ses services ; ce qui ne dura pas longtemps. Il assiégeoit Paris, pour la cour, qui en étoit sortie, contre le Parlement et les mécontents, en 1649, lorsque le duc de Châtillon fut tué à l'attaque du pont de Charenton, et enterré à Saint-Denis. L'amant et l'amante s'en consolèrent. La grandeur du service que Monsieur le Prince avoit rendu au cardinal Mazarin, en le ramenant triomphant dans Paris, pesa bientôt par trop à l'un, par la fierté et les prétentions absolues de l'autre, d'où naquit la prison des princes, pendant laquelle la princesse douairière de Condé se retira à Châtillon-sur-Loing, avec la fidèle amante de son fils , et y mourut. De la délivrance forcée des princes au désordre, puis à la guerre civile qu'entreprit Monsieur le Prince, il n'y eut presque pas d'intervalle. La bataille du faubourg Saint-Antoine la finit, et jeta Monsieur le Prince entre les bras des Espagnols jusqu'à la paix des Pyrénées.
Bouteville le suivit partout. Sa valeur et ses mœurs, son activité, tout en lui étoit fait pour plaire au prince, et toutes sortes de liaisons fortifioient la leur. A ce retour en France, Mme de Châtillon reprit son empire. Son frère avoit trente-trois ans. Il avoit acquis de la réputation à la guerre ; il étoit devenu officier général, et avoit auprès de Monsieur le Prince le mérite d'avoir suivi sa fortune jusqu'au bout, qu'il partageoit avec fort peu de gens de sa volée. Ils cherchèrent donc une récompense qui fit honneur à Monsieur le Prince, et une fortune à Bouteville, et ils dénichèrent ce mariage du second lit de l'héritière de Piney avec M. de Clermont. Elle étoit laide affreusement et de taille et de visage; c'étoit une grosse vilaine harengère dans son tonneau; mais elle étoit fort riche par le défaut des enfants du premier lit , dont l'état parut à Monsieur le Prince un chausse-pied pour faire Bouteville duc et pair. Il crut d'abord se devoir assurer delà religieuse.
Elle avoit souvent murmuré contre ses vœux. Il craignit qu'un grand mariage de sa sœur du second lit ne la portât à un éclat embarrassant. 11 la fut trouver à sa grille, et moyennant une dispense du Pape, dont il se chargea, pour la défroquer, et un tabouret de grâce ensuite, elle consentit à tout, demeura dans ses vœux, et signa tout ce qu on voulut. Rien ne convenoit mieux au projet que de la lier de nouveau à ses vœux, et ce tabouret de grâce devenoit un échelon pour la dignité en faveur du mariage de la sœur. Le Pape accorda la dispense de bonne grâce, et la cour le tabouret de grâce, sous le prétexte qu'étant fille du premier lit, elle auroit succédé au duché de Piney, à son frère sans alliance, si elle n'avoit pas été religieuse professe. On la fit dame du palais delà Reine, sous le nom de princesse de Tingry, avec une petite marque à sa coiffure du chapitre de Poussay, dont elle se défit bientôt. A l'égard du frère, on joua la comédie de lever son interdiction , de le tirer de Saint-Lazare , et tout de suite de lui faire faire une donation à Mn,e de Bouteville, par son contrat de mariage, de tous ses biens, et une cession de sa dignité, en considération des grandes sommes qu'il avoit reçues pour cela de M. de Bouteville, et qu'il lui avoit payées. Cette clause est fort importante au procès dont il s'agit. Aussitôt il assista au mariage de sa sœur, et dès qu'il fut célébré, on le fit interdire de nouveau, et on le remit à Saint-Lazare, dont il n'est pas sorti depuis. Le mariage fait, 17 mars 1661, M. de Bouteville mit l'écu de Luxembourg sur le tout du sien , et signa Montmorency Luxembourg, ce que tous ses enfants et les leurs ont toujours fait aussi. Incontinent après, il entama le procès de sa prétention pour la dignité de duc et pair de Piney, et Monsieur le Prince s'en servit pour lui obtenir des lettres nouvelles d'érection de Piney en sa fa* jveur, dans lesquelles on fit adroitement couler la clause en ant que besoin seroit , pour lui laisser entière sa prétenion de l'ancienneté de la première érection de 1581 tvec ces lettres, il fut reçu duc et pair au Parlement.
22 mai 46G2, et y prit le dernier rang après tous les autres pairs.
Le reste de la vie de M. de Luxembourg est assez connu. Il se trouva enveloppé dans les affaires de la Voisin, cette devineresse, et pis encore, accusée de portons, qui, par arrêt du Parlement, fut brûlée à la Grève [le 22 février 1680 *], et qui fit sortir la comtesse de Soissons du royaume pour la dernière fois, et la duchesse de Bouillon, sa sœur. On reproche à M. de Luxembourg d'avoir oublié en cette occasion une dignité qu'il avait tant ambitionnée. Il répondit sur la sellette comme un particulier, et ne réclama aucun des privilèges de la pairie. Il fut longtemps à la Bastille, et y laissa de sa réputation.
On crut longtemps qu'il avoit perdu toute pensée de dispute avec les ducs ses anciens. Il y avoit encore alors des cérémonies où ils paroissoient; il s'en absentoit toujours, et à la vie, ou occupée de guerre ou libertine, qu'il mena jusqu'à la fin de sa vie, on n'y prenoit pas garde, lorsqu'à la promotion du Saint-Esprit de 1688, il demanda et obtint de recevoir l'ordre, sans conséquence parmi les maréchaux de France, pour ne pas préjudicier à sa prétention de préséance. Ce fut, pour le dire en passant, la première fois que les maréchaux de France à recevoir dans l'ordre y précédèrent les gentilshommes de même promotion, et à cette démarche de M. de Luxembourg on vit qu'il n'avoit pas abandonné la pensée de sa prétention.
Une grande guerre qui s'ouvroit alors de la France contre toute l'Europe fit espérer à ce maréchal qu'on auroit besoin de lui , et qu'il y pourroit trouver de ces moments heureux d'acquérir de la gloire et, avec elle, le crédit d'emporter sa préséance. En effet, le maréchal d'Humières, créature de M. de Louvois, ayant mal réussi en Flandres dès la première campagne, M. de Luxembourg lui fut substitué par ce ministre tout-puissant, qui. pour son intérêt particulier, avoit engagé la guerre, et qui 1. Il y a un blanc dans le manuscrit, à la place de cette date.
vouloit y réussir, et qui fit céder à ce grand intérêt son peu d'affection pour ce nouveau général, qui ne compta ses campagnes que par des combats et souvent par des victoires. Ce fut donc après celles cleLeuze, qui ne fut qu'un gros combat de cavalerie; de Fleurus, qui ne fut suivie d'aucun fruit; de Steenkerque, où l'armée françoise pensa être surprise et défaite, trompée par un espion du cabinet du général, découvert, et à qui, le poignard sous Ja gorge, on fit écrire ce qu'on voulut; et, enfin, après celle de Neerwinden, qui ne valut que Charleroy, que M. de Luxembourg se crut assez fort pour entreprendre tout de bon ce procès de préséance. L'intrigue, l'adresse, et, quand il le falloit, la bassesse le servoit bien. L'éclat de ses campagnes, et son état brillant de général de l'armée la plus proche et la plus nombreuse lui avoit acquis un grand crédit. La cour étoit presque devenue la sienne par tout ce qui s'y rassembloit autour de lui , et la ville, éblouie du tourbillon et de son accueil ouvert et populaire, lui étoit dévouée. Les personnages de tous états croyoient avoir à compter avec lui, surtout depuis la mort de Louvois, et la bruyante jeunesse le regardoit comme son père, et le protecteur de leur débauche et de leur conduite, dont la sienne à son âge ne s'éloignoitpas. 11 avoit captivé les troupes et les officiers généraux. Il étoit ami intime de Monsieur le Duc, et surtout de M. le prince deConti, le Germanicus d'alors. Il s'étoit initié dans le plus particulier de Monseigneur, et enfin il venoit de faire le mariage de son fils aîné avec la fille aînée du duc de Chevreuse, qui, avec le duc de Beauvillier, son beaufrère, et leurs épouses, avoient alors le premier crédit et toutes les plus intimes privances avec le Roi et avec Mmc de Maintenon.
Dans le Parlement, la brigue étoit faite. Harlay, premier président, menoit ce grand corps à baguette; il se l'étoit dévoué tellement qu'il crut qu'entreprendre et réussir ne seroit que même chose, et que cette grande affaire lui coûteroit à peine le courant d'un hiver à emporter, Le
crédit de ce nouveau mariage venoit de faire ériger, en faveur du nouvel époux, la terre de Beaufort en duché, vérifié sous le nom de Montmorency, et, à cette occasion, il ne manqua pas de persuader à tout le Parlement que le Roi étoit pour lui dans sa prétention contre ses anciens. Lorsque, bientôt après, il le recommença tout de bon, le premier président, extrêmement bien à la cour, l'aida puissamment à cette fourberie, de sorte que, lorsqu'on s'en fut aperçu, le plus grand remède y devint inutile. Ce fut une lettre au premier président, de la part du Roi, écrite par Pontchartrain, contrôleur général des finances et secrétaire d'État, par laquelle il lui mandoit que le Roi, surpris des bruits qui s'étoient répandus dans le Parlement qu'il favorisoit la cause de M. de Luxembourg, vouloit que la Compagnie sût, par lui, et s'assurât entièrement que Sa Majesté étoit parfaitement neutre, et la demeureroit, entre les parties, dans tout le cours de l'affaire.