ÉTABLISSEMENT DE LA CAPITATION
abandonnée depuis leur défaite; et M. de Noailles demeuré 1 chargé auprès du Roi de toute l'iniquité du manquement d'une telle entreprise, par cette précaution-là même qu'il avoit prise de ne donner qu'une simple lettre de créance ; en sorte que tout ce que dit Genlis, directement opposé à ce dont il étoit chargé, n'eut point de contradicteur, et passa en entier pour être de M. de Noailles et par son propre fait. On peut croire que Barbezieux ne perdit pas de temps à expédier les ordres nécessaires pour dissiper promptement tous les préparatifs, et de procurer à la flotte ceux de regagner Toulon. On peut juger aussi quel coup de foudre ce fut pour M. de Noailles; mais l'artifice avoit si bien pris qu'il ne put jamais s'en laver auprès du Roi : on en verra les suites, qui servirent de base à la grandeur de M. de Vendôme.
Vers ce temps-ci la capitation fut établie. L'invention et la proposition fut de Basville, fameux intendant de Languedoc. Un secours si aisé à imposer d'une manière arbitraire, à augmenter de même, et de perception si facile, étoit bien tentant pour un contrôleur général embarrassé à fournir à tout. Pontchartrain néanmoins y résista longtemps et de toutes ses forces, et ses raisons étoient les mêmes que je viens de rapporter. Il en prévoyoit les terribles conséquences, et que cet impôt étoit de nature à ne jamais cesser. A la fin, à force de cris de besoins, les brigues lui forcèrent la main.
Le 27 novembre, M. le comte de Toulouse, qui avoit acheté le duché-pairie de Damville, et en avoit obtenu une érection nouvelle en sa faveur, fut reçut en cette qualité au Parlement, comme l'avoient été M. du Maine et après lui M. de Vendôme. La planche faite par M. du Maine, comme il a été dit, le Roi avoit cessé de faire inviter les pairs par Monsieur de Reims, par M. de Vendôme, qui les visita, ce qui n'avoit pas été hasardé la première fois. M. le comte de Toulouse les visita, comme avoit fait M. de Vendôme, et Messieurs du Parlement. Peu de pairs osèrent ne s'y pas trouver. 11 fut peu de jours après installé,
1. Saint-Simon a écrit très-lisiblement demeuré, et non demeura.
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comme amiral de France, à la table de marbre, par le premier président. M. de Vendôme, grand-père de celui-ci, y avoit été installé en la môme qualité par un conseiller.
M. de Luxembourg fit en arrivant un étrange mariage pour sa fille. On a vu ci-dessus la mort du dernier de tous les Longuevilles, et son testament en faveur de M. le prince de Gonti, son cousin germain. MMe de Nemours étoit sa sœur du premier lit, fille de la sœur de la princesse de Garignan et du dernier prince du sang de la branche de Soissons, tué en 1641 à la bataille de Sedan, sans avoir été marié. Mrac de Nemours étoit veuve sans enfants du dernier des ducs de Nemours de la maison de Savoie. C'étoit une femme fort haute, extraordinaire, de beaucoup d'esprit, qui se tenoit fort chez elle à l'hôtel de Soissons, où elle ne voyoit pas trop bonne compagnie ; riche infiniment et vivant très-magnifiquement, avec une figure tout à fait singulière et son habit de même, quoique sentant fort sa grande dame. Elle avoit hérité de la haine de la branche de sa mère contre celle de Condé ; elle s'étoit fort accrue par l'administration des grands biens de M. de Longueville, qu'après la mort de sa mère, sœur de Monsieur le Prince, le même Monsieur le Prince avoit emportée sur elle, et Monsieur le Prince son fils après lui. Le testament fait en faveur de M. le prince de Gonti ne la diminua pas. 11 s'en trouva un postérieur, fait en faveur de M,ne de Nemours : elle prétendit le faire valoir, et anéantir le premier. M. le prince de Gonti soutint le sien, et disputa l'autre comme fait depuis la démence : cela forma un grand procès.
Dans la colère où il mit Mme de Nemours, et dans le mépris où elle avoit toujours vécu pour ses héritiers, elle déterra un vieux bâtard obscur du dernier comte de Soissons, frère de sa mère, qui avoit l'abbaye de la Gousture du Mans, dont il vivoit dans les cavernes. Il n'avoit pas le sens commun, n'avoit jamais servi, ni fréquenté en toute sa vie un homme qu'on pût nommer. Elle le fit venir, loger chez elle, et lui donna tout ce qu'elle pouvoit donner, et en la meilleure forme; et ce qu'elle pouvoit donner étoit
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immense. Dès lors elle le fit appeler le prince de Neuchâtel, et chercha à l'appuyer d'un grand mariage. Mllc de Luxembourg n'étoit rien moins que belle, que jeune, que spirituelle; elle ne vouloit point être religieuse, et on ne lui vouloit rien donner. La duchesse de Meckelbourg dénicha ce nouveau parti. Son orgueil ne rougit point d'y penser, ni celui de M. de Luxembourg, son frère, à qui elle en écrivit; mais il palpita assez pour oser se proposer un rang en considération de ce mariage, sous prétexte de la souveraineté de Neuchâtel, donnée à ce bâtard, qui en portoit déjà le nom. M. de Luxembourg, qui en partant avoit obtenu une grande grâce, qui étoit encore secrète, et dont je parlerai bientôt, n'osa proposer celle-ci, et en laissa la conduite à l'adresse de sa sœur; et pour éviter tout embarras entre le demander et ne le demander point, il ne parla point au Roi de ce mariage par aucune de ses lettres. 11 avoit déjà transpiré avec l'idée du rang, lorsque Mme de Meckelbourg alla demander au Roi la permission d'entendre à ce mariage. Au premier mot qu'elle en dit, le Roi l'interrompit, et lui dit que M. de Luxembourg ne lui en avoit rien mandé, qu'il n'empêcheroit point qu'elle ne Ht làdessus ce que son frère et elle jugeroient à propos, mais qu'au moins il comptoit bien qu'ils n'imagineroient pas de lui demander un rang pour le chevalier de Soissons sous aucun prétexte, à qui il n'en accorderoit jamais, et barra ainsi cette belle chimère. Le mariage ne s'en fit pas moins, et il fut célébré au plus petit bruit à l'hôtel de Soissons, dès que M. de Luxembourg fut arrivé. Mme de Nemours y logea les mariés, et les combla d'argent, de présents et de revenus, en attendant sa succession, et se prit de la plus parfaite affection pour le mari et pour la femme, qui se renfermèrent auprès d'elle et en virent d'autre monde que le sien.