‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 20 sur 393 · NOTICE. XXIII · texte numérisé non relu

NOTICE. XXIII

Il y a à dire à sa dévotion. Elle était sincère, et dès lors respectable; mais elle ne semble pas avoir été aussi éclairée qu'elle aurait pu l'être. Après chaque mécompte ou chagrin , Saint- Simon s'en allait droit à la Trappe chercher une consolation, comme on va, dans une blessure, au chirurgien, mais il en revenait sans avoir modifié son fond et sans travailler à corriger son esprit. Il se livrait à toutes ses passions intellectuelles et à ses aversions morales sans scrupule, et sauf à se mettre en règle à de certains temps réguliers et à s'en purger la conscience, prêt à recommencer aussitôt après. Cette manière un peu machinale et brusque de considérer le remède religieux, sans en introduire la vertu et l'efficace dans la suite même de sa conduite et de sa vie, annonce une nature qui avait reçu par une foi robuste la tradition des croyances plutôt qu'elle ne s'en était pénétrée et imbue par des réflexions lumineuses En tout , Saint- Simon est plutôt supérieur comme artiste que comme homme; c'est un immense et prodigieux talent, plus qu'une haute et complète intelligence.

Après la mort de Saint-Simon , ses Mémoires eurent bien des vicissitudes. Ils sortirent des mains de sa famille pour devenir des espèces de prisonniers d'État : on craignait les divulgations indiscrètes. On voit que Duclos et Marmontel en eurent connaissance, et en firent un ample usage dans leur travaux d'historiographes. M. de Choiseul, pendant son ministère, en prêta des volumes à Mme du Deffand, qui en écrivit ses impressions à Horace Walpole, auquel elle aurait voulu également les prêter et les faire lire : « Nous faisons une lecture l'après-dîner, lui mandait-elle (24 novembre 1770), des Mémoires de M. de Saint- Simon, où il m'est impossible de ne pas vous regretter; vous auriez des plaisirs indicibles. » Elle dit encore à un autre endroit (2 décembre) : « Les Mémoires de Saint Simon m'amusent toujours, et comme j'aime à les lire en compagnie, cette lecture durera longtemps; elle vous amuserait quoique le syle en soit abominable , les portraits mal faits ; l'auteur n'était point un homme d'esprit; mais comme il était au fait de tout, les choses qu'il raconte sont curieuses et intéressantes ;je voudrais bien pouvoir vous procurer cette lecture. »

Elle y revient pourtant, et corrige ce qui peut étonner dans ce premier jugement tumultueux (9 janvier 1771). « Je suis désespérée de ne pouvoir pas vous faire lire les Mémoires de Saint- Simon : le dernier volume, que je ne fais qu'achever, m'a causé des plaisirs infinis ; il vous mettrait hors de vous. » Je le crois bien que ces Mémoires de Saint-Simon vous mettent hors de vous; ils vous transportent au cœur d'un autre siècle,

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