‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 227 sur 393 · LE ROI ROMPT SA CANNE SUR UN VALET · texte numérisé non relu

LE ROI ROMPT SA CANNE SUR UN VALET

homme qui ne se possédoit plus, et continuant à injurier ce valet, qui étoit déjà bien loin, il traversa ce petit salon et une antichambre, et entra chez Mme de Maintenon. où il fut près d'une heure, comme il faisoit souvent à Marly après dîner. Sortant de là pour repasser chez lui, il trouva le P. de la Chaise. Dès qu'il l'aperçut parmi les courtisans : « Mon Père, lui dit-il fort haut, j'ai bien battu un coquin, et lui ai cassé ma canne sur le dos ; mais je ne crois pas avoir offensé Dieu; » et tout de suite lui raconte le prétendu crime. Tout ce qui étoit là trembloit encore de ce qu'il avoit vu ou entendu des spectateurs. La frayeur redoubla à cette reprise : les plus familiers bourdonnèrent contre ce valet; et le pauvre Père fit semblant d'approuver entre ses dents, pour ne pas irriter davantage et devant tout le monde. On peut juger si ce fut la nouvelle, et la terreur qu'elle imprima, parce que personne n'en put alors deviner la cause, et que chacun comprenoit aisément que celle qui avoit paru ne pouvoit être la véritable. Enfin tout vient à se découvrir; et peu à peu, et d'un ami à fautre, on apprit enfin que la Vienne, forcé par le Roi, avoit été cause d'une aventure si singulière et si indécente.

Pour n'en pas faire à deux fois, ajoutons ici le mot de M. d'Elbœuf. Tout courtisan qu'il étoit, le vol que les bâtards avoient pris lui tenoit fort au cœur, et le repentir peut-être de son adoration de la croix après MM. de Vendôme. Comme la campagne étoit à son déclin et les princes sur leur départ, il pria M. du Maine, et devant tout le monde, de lui dire où il comptoit de servir la campagne suivante, parce que, où que ce fût, il y vouloit servir aussi; et après s'être fait presser pour savoir pourquoi, il répondit que c'est qu'avec lui on étoit assuré de sa vie. Ce trait accablant et sans détour fit un grand bruit. M. du Maine baissa les yeux et n'osa répondre une parole : sans doute qu'il la lui garda bonne; mais M. d'Elbœuf, fort bien avec le Roi, et par lui et par les siens, étoit d'ailleurs en situation de ne s'en soucier guère. Plus le Roi fut outré de cette aventure, qui influa tout sur ses affaires, mais

que le personnel lui rendit infiniment plus sensible, plus ;1 sut de gré au maréchal de Villeroy, et plus encore Mme de Haintenon augmenta d'amitié pour lui. Sa faveur devint depuis éclatante, la jalousie de tout ce qui étoit le mieux traité du Roi, et la crainte même des ministres.

Le fruit amer de cet événement en Flandres fut la prise de la ville de Namur, qui capitula le 4 août, après !

jours de tranchée ouverte.

Le prince d'Orange, pour éviter les difficultés de ce que le Roi ne le reconnoissoit point, ne parut en rien, ni par conséquent le maréchal de Roufflers ; et tout se passa sous leur direction, et à peu près comme ce dernier le demanda, entre l'électeur de Ravière et Guiscard , qui signèrent. Maulevrier, fils aîné du lieutenant général, mort chevalier de l'ordre, Vieuxbourg, gendre de Harlay, conseiller d'État, qui Fétoit de Roucherat chancelier de France, et Morstein, tous trois colonels d'infanterie, et de grande espérance, y furent tués. Ce dernier étoit fils du grand trésorier de Pologne, qui avoit autrefois été ambassadeur ici. 11 s'étoit fort enrichi, et avoit excité l'envie de ses compatriotes. La peur qu'il eut d'être poussé le fit retirer en France avec sa femme, ce fils unique, et quantité de richesses. Elles séduisirent le duc de Ghevreuse, qui n'avoit rien à donner à ses filles: il en donna une au jeune Morstein, dont le monde fut assez surpris. Par l'événement, il avoit bien fait : ce jeune homme, s'il eût vécu, eût été un grand sujet en tous genres. Je le regrettai fort, et Maulevrier, qui étoient fort de mes amis. Nous n'avons guère perdu que douze cents hommes; tout ce qui étoit sain se retira au château.

Montai cependant avoit pris Dixmude et Deinse, et, par ordre du Roi, en avoit retenu les garnisons : c'est-à-dire que, s'étant rendues prisonnières de guerre, on n'avoit pas voulu les échanger. Le maréchal de Villeroy bombarda aussi Rruxelles, qui fut fort maltraité , en représailles de nos côtes ; ensuite il eut ordre de tenter tout pour le se-

1. Il y a ici, au manuscrit, un blanc, destiné sans doute à être rempli plus tard.

cours de Namur; mais l'occasion, qui est chauve, ne revient plus. Il trouva les ennemis si bien retranchés sur la Mehaigne, qu'il ne put les attaquer. Il la longea, et, chemin faisant, il la fit passer aux brigades de cavalerie de Praslia et de Sousternon, qu'il lâcha sur une quarantaine d'escadrons des ennemis dont ces brigades se trouvèrent le plus à portée, et qui les poussèrent fort vivement : Praslin s'y distingua fort, etVillequier y eut une main estropiée; cette blessure lui fit moins d'honneur sur les lieux qu'à la cour, mais tout cela ne fut qu'une échauffourée ; le secours demeura impossible : l'armée s'éloigna; et le château, après avoir pensé être emporté aux deux derniers assauts, capitula, pour sortir le 5 septembre, n'y ayant pas trois mille hommes en santé de toute la garnison.

La capitulation fut honorable, traitée et signée comme celle de la ville. La difficulté fut pour la sortie du maréchal de Bouffïers : il en faisoit une grande, avec raison, de saluer l'électeur de Bavière de l'épée, et n'en auroit pu faire au prince d'Orange s'il avoit été reconnu. Enfin il fallut s'y résoudre, parce que ce dernier voulut au moins rendre le salut équivoque. Pour cela, l'électeur se tint toujours à son côté, et n'ôtoit son chapeau qu'après que le prince d'Orange avoit ôté le sien, qui, par cette affectation, marquoit qu'il recevoit le salut, et que l'électeur ne se découvroit ensuite que parce que lui-même étoit découvert. Cela se passa donc de la sorte à l'égard du maréchal, puis de Guiscard, sans mettre pied à terre, et de tout ce qui les suivit. Les compliments se passèrent entre l'électeur et eux; et le prince d'Orange ne s'y mêla point, parce qu'il n'auroit point eu de Sire ni de Majesté; mais l'électeur lui rapportoit tout, ne lui parloit jamais que le chapeau à la main; le prince d'Orange se contentoit de se découvrir quelquefois seulement, et peu, pour lui parler ou pour lui répondre, et le plus souvent sans se découvrir.

Un quart d'heure après que le maréchal de Bouffïers eut passé devant eux, et qu'il suivoit son chemin entretenu par des officiers ennemis des plus principaux, il fut arrêté

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