‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 248 sur 393 · LUTTE DE MESSIEURS · texte numérisé non relu

LUTTE DE MESSIEURS

son diocèse, avoit porté où il étoit, noyé dans ses fonctions, et sans autre appui ni autres connoissances. Dans cette idée, il ne douta pas de lui faire bientôt perdre terre pa^ la nouvelle spiritualité de Mme Guyon, déjà si goûtée de Mmc de Maintenon : il n'ignoroit pas qu'elle n'étoit pas insensible aux nouveautés de toute espèce, et il se flatta de culbuter par là Monsieur de Chartres, dont Mme de Maintenon sentiroit et mépriseroit l'ignorance, pour ne plus rien voir que par lui.

Pour arriver à ce but, il travailla à persuader Mme de Maintenon de faire entrer Mme Guyon à Saint-Cyr, où elle auroit le temps de la voir et de l'approfondir tout autrement que dans de courtes et rares après-dînées à l'hôtel de Chevreuse ou de Beauvillier. Il y réussit : Mme Guyon alla à Saint-Cyr deux ou trois fois; ensuite Mœe de Maintenon, qui la goûtoit de plus en plus, l'y fit coucher; et de l'un à l'autre, mais près à près, les séjours s'y allongèrent, et par son aveu elle s'y chercha des personnes propres à devenir ses disciples, et elle s'en fit. Bientôt il s'éleva dans Saint- Cyr un petit troupeau tout à part, dont les maximes et même le langage de spiritualité parut fort étranger à tout le reste de la maison, et bientôt fort étrange à Monsieur de Chartres. Ce prélat n'étoit rien moins que ce que Monsieur de Cambray s'en étoit figuré : il étoit fort savant, et surtout profond théologien; il y joignoit beaucoup d'esprit; il y avoit de la douceur, de la fermeté, même des grâces; et ce qui étoit le plus surprenant dans un homme qui avoit été élevé et n'étoit jamais sorti de la profondeur de son métier, il étoit tel pour la cour et pour le monde que les plus fins courtisans auroient eu peine à le suivre el auroient eu à profiter de ses leçons; mais c'étoit en lui un talent enfoui pour les autres, parce qu'il ne s'en servoit jamais sans de vrais besoins : son désintéressement, sa piété, sa rare probité les retranchoient presque tous, et M"0 de Maintenon, au point où il étoit avec elle, suppléoit à tout.

Dès qu'il eut le vent de cette doctrine étrangère, il fit en

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sorte d'y faire admettre deux dames de Saint-Cyr, sui l'esprit et le discernement desquelles il pouvait compter, et qui pourroient faire impression sur Mme de Maintenon. Il les choisit surtout parfaitement à lui, et les instruisit bien. Ces nouvelles prosélytes parurent d'abord ravies, et peu à peu enchantées. Elles s'attachèrent plus que pas une à leur nouvelle directrice, qui, sentant leur esprit et leur réputation dans la maison, s'applaudit d'une conquête qui lui aplaniroit celle qu'elle se proposoit. Elle s'attacha donc aussi à gagner entièrement ces filles : elle en fit ses plus chères disciples; elle s'ouvrit à elles comme aux plus capables de profiter de sa doctrine et de la faire goûter dans la maison. Elle et Monsieur de Cambray, qu'elle instruisoit de tous ses progrès, triomphoient, et le petit troupeau exultoit. Monsieur de Chartres, par le consentement duquel Mme Guyon étoit entrée à Saint-Cyr et y étoit devenue maîtresse extérieure, la laissa faire. 11 la suivoit de l'œil: ses fidèles lui rendoient un compte exact de tout ce qu'elles apprenoient en dogme et en pratiques. 11 se mit bien au fait de tout, il l'examina avec exactitude, et quand il crut qu'il étoit temps, il éclata.

Mme de Maintenon fut étrangement surprise de tout ce qu'il lui apprit de sa nouvelle école, et plus encore de ce qu'il lui en prouva par la bouche de ses deux affidées et par ce qu'elles en avoient mis par écrit. Mmc de Maintenon interrogea d'autres écolières; elle vit par leurs réponses que, plus ou moins instruites et plus ou moins admises dans la confiance de leur nouvelle maîtresse, tout alloit au même but, et que ce but et le chemin étoient fort extraordinaires. La voilà bien en peine, puis en grand scrupule ; elle se résolut à parler à Monsieur de Cambray ; celui-ci, qui ne soupçonnoitpas qu'elle fût s iinstruite, s'embarrassa, et augmenta les soupçons. Tout à coup Mme Guyon fut chassée de Saint-Cyr, et on ne s'y appliqua plus qu'à effacer jusqu'aux moindres traces de ce qu'elle y avoit enseigné. On y eut beaucoup de peine : elle en avoit charmé plusieurs, qui s'étoient véritablement attachées à elle et à

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ca doctrine, et Monsieur de Chartres en profita pour faire sentir tout le danger de ce poison et pour rendre Monsieur de Cambray fort suspect. Un tel revers, et si peu attendu, l'étourdit, mais il ne l'abattit pas : il paya d'esprit, d'autorités mystiques, de fermeté sur ses étriers; ses amis principaux le soutinrent.

Monsieur de Chartres, content de s'être solidement raffermi dans l'esprit et la confiance de Mme de Maintenon, ne voulut pas pousser si fort de suite un homme si soutenu; mais sa pénitente, piquée d'avoir été conduite sur le bord du précipice, se refroidit de plus en plus pour Monsieur de Cambray, et s'irrita de plus en plus contre M,uc Guyon. On sut qu'elle continuoit à voir sourdement du monde à Paris; on le lui défendit sous de si grandes peines qu'elle se cacha davantage, mais sans pouvoir se passer de dogmatiser bien en cachettes, ni son petit troupeau de se rassembler par parties autour d'elle en différents lieux. Cette conduite, qui fut éclairée, lui fit donner ordre de sortir de Paris. Elle obéit, mais incontinent elle se vint cacher dans une petite maison obscure du faubourg Saint-Antoine. L'extrême attention avec laquelle elle étoit suivie fit que, ne la dépistant de nulle part, on ne douta pas qu'elle ne fût rentrée dans Paris, et à force de recherches on la soupçonna où elle étoit, sur le rapport qu'on eut des voisins des mystères sans lesquels cette porte ne s'ouvroit point. On voulut être éclairci ; une servante qui portoit le pain et les herbes fut suivie de si I près et si adroitement qu'on entra avec elle. Mme Guyon fut trouvée, et conduite sur-le-champ à la Bastille, avec ordre de l'y bien traiter, mais avec les plus rigoureuse défenses de la laisser voir, écrire, ni recevoir de nouvelle, de personne. Ce fut un coup de foudre pour Monsieur di Cambray et pour ses amis, et pour le petit troupeau, qui ne s'en réunit que davantage. Les suites dépasseroieni l'année; il vaut mieux en demeurer où nous en sommes pour celle-ci, et remettre aux événements de la suivante tout ce qui les amena.

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