REPRISE DU PROCÈS DE LUXEMBOURG
Dagucsseau, avocat général, conclut pour nous. —M. de Luxembourg appointé sur sa prétention, et sans qu'il en eût fait demande; mis en attendant au rang de 1662. — Pitoyable conduite des du.< s opposants. — Projet d'écrit que je fis pour le Roi inutilement. — Prévarication solennelle du premier président Harlay. — Honte des juges de leur jugement. — Réception de M. de Luxembourg au Parlement.
Maintenant il est temps de reprendre la suite du procès de M. de Luxembourg, dont je n'ai pas voulu interrompre la suite. Le départ pour les armées avoit interrompu le cours de cette affaire, que M. de Luxembourg avoit reprise à la mort du maréchal son père. Nous avions fait notre opposition à sa réception au Parlement; nous avions résolu de mettre en cause le duc de Gesvres, pour entraîner par là la récusation du premier président, dont les ruses, les détours et les manèges, dans la soif de demeurer notre juge, avoient causé une division entre nous, dont le danger avoit été promptement arrêté par notre réunion pour la récusation, avec ce ménagement, pour ceux qui l'avoient combattue, de n'y venir point tant que rien ne péricliteroit. C'est ce qui se trouve expliqué page 61 *, où on voit aussi qu'il fut résolu de commencer par une requête civile de MM. de Lesdiguières, de Brissac et de Rohan. Ce fut aussi par où nous voulûmes recommencer cette année. La requête civile, toute scellée et toute prête, étoit entre les mains du procureur du duc de Rohan, tandis que, dès notre première assemblée, les agitations se renouveloient parmi nous, sur la récusation actuelle du premier président, par toutes les bassesses et les artifices qu'il prodiguoit de nouveau pour se conserver le plaisir de demeurer notre juge et parer la honte de la récusation. Nous sûmes de ce procureur du duc de Rohan qu'il avoit défense expresse de lui, qui étoit lors en Bretagne, de laisser faire aucun usage de la requête civile que préalablement le duc de Gesvres ne fût en cause. Cette déclaration finit toutes les diversités d'avis. Le duc de Gesvres fut assigné et mis
1. Saint-Simon renvoie ici à la page 61 de son manuscrit, qui correspond aux pages 224-226 de notre tome I.
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en cause, sans donner le moindre signe de vie au premier président, non plus que lors de sa récusation, que nous fîmes tout de suite. La rage qu'il en conçut ne se peut exprimer, et quelque grand comédien qu'il fût, il ne la put cacher. Toute son application depuis ne fut plus que de faire tout ce qu'il pourroit contre nous : le reste de masque tomba, et la difformité du juge parut dans l'homme à découvert.
Aussitôt après, nous fîmes signifier à M. de Luxembourg qu'il eût à opter, des lettres d'érection de Piney de 1581 ou de celles de 1662. En abandonnant les premières, le procès tomboit; en répudiant les dernières, il renonçoit à l'état certain de duc et pair après nous, pour s'attacher à l'espérance de nous précéder, et courir le risque, s'il perdoit, de n'être plus que duc vérifié de l'érection qui avoit été faite en sa faveur de la terre de Beaufort, sous le nom de Montmorency, lorsqu'il épousa la fille du duc de Chevreuse. Le parti étoit bien délicat : aussi en fut-il effrayé; mais après avoir bien consulté , il ne put se résoudre d'abandonner ses prétentions, et choisit d'en courir tout le danger. Il compta sur son crédit et sur la compassion des juges dans une si grande extrémité, et il espéra contre toute raison et prudence. M. de Gesvres, mis en cause, exclut tous les présidents à mortier, excepté Maisons seul, et des trois avocats généraux ne nous laissa que Daguesseau, qui étoit alors l'aigle du Parlement.
Cette reprise pouvoit demander des lettres patentes de renvoi au Parlement, pour lui donner pouvoir de juger, les pairs non parties convoqués, et par l'option forcée de M. de Luxembourg, par laquelle, en perdant son procès, il tomboit entièrement de la dignité de pair de France; mais comme il étoit pourtant vrai que cette option n'étoit qu'une suite en conséquence de la reprise du même procès, le Roi aima mieux y suppléer de bouche. Il manda donc le président de Maisons et les gens du Roi, et leur dit qu'encore que notre affaire ne fût pas naturellement de la compétence du Parlement, il vouloit que pour cette fois
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il la jugeât selon les lois et définitivement, sans tirer à conséquence pour de pareilles matières, parce qu'il ne se vouloit point mêler de celle-ci, ni la retenir à son conseil. Ce fut le 27 mars, et le dernier du même mois. Le premier président, le président de Maisons et plusieurs conseillers de la grande chambre vinrent faire leur remerciement au Roi de l'honneur qu'il lui plaisoit faire au Parlement de lui renvoyer notre affaire, et de ce qu'il avoit fait la grâce de dire là-dessus au président de Maisons et aux gens du Roi. 11 ne fut plus question que de se bien défendre de part et d'autre. Nous persuadâmes à quelques ducs, postérieurs aux lettres d'érection nouvelle de Piney en 1662, de se joindre à nous, par la juste crainte que d'autres prétentions d'ancienneté les vinssent troubler si celle-ci réussissoit, et les ducs d'Estrées, la Meilleraye, Villeroy, Aumont, la Ferté et Gharost entrèrent avec nous en cause. Harreau plaida pour eux, Fretteau pour nous, Magueux pour M. de Richelieu, à cause de ses pairies femelles, en expliquer i les différences et les écoulements; Chardon fut chargé de la réplique, et du Mont plaida pour M. de Luxembourg. Nous nous mîmes à solliciter tous ensemble, et à les instruire, ,et nous nous rendîmes assidus aux audiences, qui étoient tous les mardis et samedis matins aux bas sièges. M. de la Trémoille, en année de premier gentilhomme de la chambre, et M. de la Rochefoucauld, dont la charge est d'un service continuel, s'y rendirent au moins une fois la semaine, très-ordinairement toutes les deux fois; je n'en manquai aucune, et presque tous s'y rendirent aussi assidus. Notre nombre nous détourna d'y mener nos amis, et M. de Luxembourg n'y fut accompagné que de MM. de Saillant et de Clérembault, son beau père, dont le maintien, le vêtement et la perruque, fort semblable à celle des quaïs2, et qui lui en avoit mérité le surnom, paroissoit un vieux valet que l'attachement conduit à la suite de son maître. Ses écus nous firent plus de mal que son crédit: