‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 308 sur 393 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Mort de Bignon, conseiller d'État, et de son frère, premier président du grand conseil, dont Vertamont, son gendre, a la place. — Cauniartin conseiller d'État; gagne sa prétention de sa date d'intendant des finances sur les conseillers d'État postérieurs. — La Reynie7 conseiller d'État et lieutenant de police, quitte cette dernière place à d'Argenson. — Mort de Pussort, doyen du conseil et conseiller au conseil royal des finances; cette dernière place donnée à Pomereu, au refus de Courtin, doyen du conseil. -- Combat à Paris du bailli d'Auvergne et du chevalier de Caylus; Mlle de Soissons exilée. — — Ruvigny et ses fils. — Harlay, premier président, s'approprie un dépôt à lui confié par son ami Ruvigny; l'ait son fils conseiller d'État; obtient vingt mille [livres] de pension. — Duchesse de Valentinois brouillée et retournée avec son mari; son horrible calomnie. — Mme de Laigle dame d'honneur de Madame la Duchesse. — Briord ambassadeur à Turin, quoique à Monsieur le Prince. — Mariage du fils de Pontchartrain avec une sœur du comte de Roucy, après que le Roi lui eut défendu celui de Mlle de Malause. — Élévations des ministres. — Malause. — Roucy-Roye-la-Rochefoucauld. — Aventure qui fait passer le comte et la comtesse de Roye de Danemark en Angleterre. — Mariage du comte d'Egmont avec M,le de Cosnac, à qui le Roi donne un tabouret de grâce.

Je perdis, au commencement de cette année i, M. Bignon, conseiller d'État, si ami de mon père qu'il voulut bien être mon tuteur, quoique sans aucune parenté, lorsqu'à la mort de Mmela duchesse de Brissac, en 1684, elle me lit son légataire universel. G'étoit un magistrat de l'ancienne roche, pour le savoir, l'intégrité, la vertu, la modestie, digne du nom qu'il portoit, si connu dans la robe et dans la république des lettres, et qui, comme ses pères, avoit été avocat général avec grande réputation. Il étoit veuf de la sœur unique de Pontchartrain, qu'il avoit toujours extrêmement aimée, et qui fit de ses enfants comme des siens. Bignon n'étoit point riche, et avoit, à quatrevingts ans, la tête arssi bonne qu'à quarante. Je le regrettai beaucoup, et je ne faisois rien dans mes affaires qu'a-

[1697] CAuiuAivriN conseiller d'état. 393

vec son conseil. Son frère, qui éloit premier président du grand conseil, et pour qui on avoit formé cette charge, le suivit huit jours après. Celui-là étoit riche par un mariage; il n'avoit qu'une fille, mariée à Vertamont, maître des requêtes, fils du premier lit de la maréchale d Estrades, qui eut sa charge.

La place de l'autre frère, dans le conseil des parties, fut donnée à Caumartin, proche parent et ami particulie» de Pontchartrain, qui s'en servit très-principalement d;ms l'administration des finances, dont il étoit l'un des intendants. G'étoit un grand homme, beau et très-bien fait, fort capable dans son métier de robe et de finances, qui savoit tout, en histoires, en généalogies, en anecdotes de cour, avec une mémoire qui n'oublioit rien de ce qu'il avoit vu ou lu, jusqu'à en citer les pages sur-le-champ dans la conversation. Il étoit fort du grand monde, avec beaucoup d'esprit, et il étoit obligeant, et au fond honnête homme; mais sa figure, la confiance de Pontchartrain et la cour l'avoient gâté : il étoit glorieux, quoique respectueux, avoit tous les grands airs, qui le faisoient moquer, et haïr encore de ceux qui ne le connoissoient pas; en un mot, il portoit sous son manteau toute la fatuité que le maréchal de Villeroy étaloit sous son baudrier. C'est le premier homme de robe qui ait hasardé le velours et la soie : on s'en moqua extrêmement; et ne fut imité de personne.

Il prétendit une séance, qui forma un procès que je rapporterai tout de suite. Les intendants des finances qui ne sont pas conseillers d'État entrent en manteau court au conseil des parties, et y ont séance du jour de leurs provisions d'intendants des finances, et la conservent audessus des conseillers d'État, qui ne le deviennent que depuis que les intendants des finances ont acheté leurs charges. Sur ce fondement, Caumartin, devenu conseiller d'État, prétendit précéder ceux-là, parce qu'il les avoit toujours précédés. Eux prétendoient que les intendants des finances qui n'étoient point conseillers d'État n'étoient point du conseil, quoique avec séance et voix; et en don-

Page 1