MONSIEUR D*OI\LÉANS CARDINAL
lorsque le courrier du cardinal de Janson arriva, apportant la promotion des couronnes, et une heure après, celui du Pape, avec la calotte pour l'évêque d'Orléans, qui au sortir du conseil la lui présenta, et la reçut, baissé fort bas, de ses mains sur sa tête, avec beaucoup d'amitiés. Pour achever de suite, le cardinal de Janson arriva le 8 septembre à Versailles, et avec lui l'abbé de Barrière, camérier du Pape, avec la barrette du cardinal de Goislin, à qui le Roi la donna le lendemain à sa messe. Quelques jours après, étant au lever du Roi, il lui demanda si on le verroit à cette heure avec des habits d'invention : . « Moi, Sire, dit le nouveau cardinal, je me souviendrai toujours que je suis prêtre avant que d'être cardinal. » 11 tint parole : il ne changea rien à la simplicité de sa maison et de sa table, il ne porta jamais que des soutanelles de drap ou d'étoffe légère, sans soie, et n'eut de rouge sur lui que sa calotte et le ruban de son chapeau. Le Roi, qui s'en doutoit bien, loua fort sa réponse, et encore plus sa conduite, qui le mit déplus en plus en vénération.
Monsieur le Duc tint cette année les états de Bourgogne, en la place de Monsieur le Prince, son père, qui n'y voulut pas aller. 11 y donna un grand exemple de l'amitié des princes, et une belle leçon à ceux qui la recherchent. Santeuil, chanoine régulier de Saint-Victor, a été trop connu dans la république des lettres et dans le monde pour que je m'amuse à m'étendre sur lui. G'étoit le plus grand poëte latin qui ait paru depuis plusieurs siècles ; plein d'esprit, de feu, de caprices les plus plaisants, qui le rendoient d'excellente compagnie; bon convive surtout, aimant le vin et la bonne chère, mais sans débauche, quoique cela fut fort déplacé dans un homme de son état,, et qui, avec un esprit et des talents aussi peu propres au cloître, étoit pourtant au fond aussi bon religieux qu'avec un tel esprit il pouvoit lêtre. Monsieur le Prince l'avoit presque toujours à Chantilly quand il y alloit, Monsieur le Duc le mettoit de toutes ses parties :
468 MORT DE SANTEUIL. [1697[ j
en un not, princes et princesses, c'étoit de toute la mai- 1 son de Condé à qui l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pièces d'esprit en prose et en vers, el I de toutes sortes d'amusements, de badinages et de plai- I santeries; et il y avoit bien des années que cela duroit. I Monsieur le Duc voulut remmener à Dijon; Santeuil s'en 1 excusa, allégua tout ce qu'il put : il fallut obéir, et le voilà chez Monsieur le Duc, établi pour le temps des états. C'étaient tous les soirs des soupers que Monsieur le Duc donnoit ou recevoit, et toujours Santeuil à sa suite, qui faisoit tout ]e plaisir de la table. Un soir que Monsieur le Duc soupoit chez lui, il se divertit à pousser Santeuil de vin de Champagne; et de gaieté en gaieté, il trouva plaisant de verser sa tabatière pleine de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin, et de le faire boire à Santeuil pour voir ce qui en arriveroit. il ne fut pas longtemps à en être éclairci : les vomissements et la fièvre le prirent, et en deux fois vingt-quatre heures, le malheureux mourut dans des douleurs de damné, mais dans les sentiments d'une grande pénitence, avec lesquels il reçut les sacrements, et édifia autant qu'il fut regretté d'une compagnie peu portée à l'édification, mais qui détesta une si cruelle expérience.
D'autres morts suivirent de près : le baron de Beauvais^ d'apoplexie, duquel j'ai parlé ailleurs, que le Roi regretta; la Chaise, capitaine de la porte et frère du P. de la Chaise, qui d'écuyer de l'archevêque de Lyon, dont il commandoit l'équipage de chasse, lui fit cette fortune. Ils ne s'y oublièrent ni l'un ni l'autre : tous deux firent tou jours une profession ouverte de respect et d'attachemenl pour MM. de Villeroy, et la Chaise n'évitoit point d( parler de l'archevêque de Lyon et de ses chasses. C'étoi' un grand échalas, prodigieux en hauteur, et si mince qu'on croyoit toujours qu'il alioit rompre, très-bon e honnête homme. Il mourut en revenant de Bourbon, e son fils eut aussitôt sa charge, et deux jours après, le Ro écrivit de sa main au P. de la Chaise qu'il donnoit à son «