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Jl^etait pas grande, mais accrue par im enfoncement sur la droite en entrant, vis-à-vis de la fenêtre, assez grande pour donner du jour suffisamment, vitrée, qui pouvait s'ouvrir pour avoir de l'air, mais à double grille de fer, bien forte et bien ferme, scellée dans la muraille des quatre côtés. Elle était fort haute du côté de la chambre, donnait sur le Mançanarez et sur la campagne au delà. Il y avait de quoi mettre des sièges, des coffres, quelques tables et un lit. A côté de la cheminée qui était en face de la porte, il y avait un recoin profond, médiocrement large, sans jour que de la chambre, qui pouvait servir de garde-robe. De la fenêtre de cette chambre au pied de la tour, au bord du Mançanarez, il y a plus de cent pieds, et tant que François 1er y f^^t, deux bataillons furent jour et nuit en garde sous les armes, au pied de cette tour, au bord du Mançanarez, qui coule tout le long et fort proche. Telle est la demeure où François I®"^ fut si longtemps enfermé, où il tomba si malade, où la reine sa sœur l'alla consoler, et contribua tant et si généreusement à sa'^guérison et à disposer sa sortie, et où Charles V, craignant enfin de le perdre et avec lui tous les avantages qu'il se promettait de tenir un tel prisonnier, l'alla enfin visiter et commença à le traiter d'une manière i)lus humaine.
Je considérai cette horrible cage de tous mes yeux et de toute ma plus vive attention, malgré les soins de don Gaspard Giron à m'en distraire et à me presser d'en sortir. Souvent je ne l'entendais pas, tant j'étais appliqué à ce que j'examinais ; souvent aussi en l'entendant je ne répondais point*. Ils n'avouèrent ni ne désavouèrent que l'escalier ne fût gardé en dedans, et que cette chambre obscure sur le palier fût un corps de garde d'officiers. Enfin il ne manquait rien aux précautions les plus recherchées pour que .François I^^^ ne pût se sauver.
On a vu en son temps diverses choses de ce monarque , ses différents voyages en Hollande, Allemagne, Vienne, Angleterre et dans plusieurs parties du Nord ; l'objet de ces
voyages et quelques choses de ses actions militaires, de sa politique, de sa famille. On a vu aussi qu'il avait voulu venir rîu France dans les dernières années du feu Roi, qui l'en fit honnêtement détourner. N'ayant plus cet obstacle, il voulut •îontenter sa curiosité, et il fit d're au Régent par le prince Kurakin, son ambassadeur ici, qu'il allait partir des Pays- Bas où il était pour venir voir le Roi.
Il n'y eut pas moyen de n'en pas paraître fort aise, quoique le Régent s'en fût bien volontiers x^assé. La dépense était grande à le défrayer ; l'embarras pas moins grand avec \m si p lissant prince et si clairvoyant, mais plein de fantaisies, avec un reste de moeurs barbares et une grande suite de gens d'une conduite fort différente de la commune de ces pays-ci, pleins de caprices et de façons étranges, et leur maître et eux très délicats et très entiers sur ce qu'ils prétendaient leur être dû ou permis.
L3 Régent, averti par le prince Kurakin de la prochaine arrivée du Czar en France par le côté maritime, envoya les équipages du Roi, chevaux, carrosses, voitures, fourgons, tables et chambres, avec du Libois, un des gentilshommes ordinaires du Roi, dont j'ai quelquefois j)arlé, pour aller attendre le Czar à Dunkerque, le défraj^er jusqu'à Paris de tout et toute sa suite, et lui faire rendre partout les mêmes honneurs qu'au Roi mêms. Ce monarque se proposait de donner cent jours à son voyage. On meubla i^our lui l'appartement de la Reine mère au Louvre, où il se tenait divers conseils, qui s'assemblèrent chez les chefs depuis cet ordre.
M. le duc d'Oi'léans, raisonnant avec moi sur le seigneur titré qu'il pourrait choisir pour mettre auprès du Czar pendant son séjour, je lui conseillai le maréchal de Tessé, comme un homme qui n'avait rien à, faire, qui avait fort l'usage vt le langage du monde, fort accoutumé aux étrangers par ses voyages de guerre et de négociations en Espagne, à Turin, à Rome, en d'autres cours d'Italie, qui avait de la douceur et de la politesse, et qui sûrement y serait fort bien. M. le duc d'Ofléans trouva que j'avais raison, et dès le lendemain l'envoya chercher et lui donna ses ordres.
C'était un homme qui avait toujours été dans des liaiso is fort contraires à ^I. le duc (l'Orléans, et qui était demeuré
avec lui fort sur le pied gauche. Embarrassé de sa persoimc^ il avait pris un air de retraite. Il s'était mis dans un bel appartement aux incurables. Il en avait pris mi autre aux Camaldules, près de Grosbois. Il avait dans ces deux endroits de quoi loger toute sa maison. Il partageait sa semaine entre cette maison de ville et cette maison de campagne. Il donnait dans l'une et dans l'autre à manger tant qu'il pouvait, et avec cela se prétendait dans la retraite. Il fut donc fort aise d'être choisi pour faire les honneurs au Czar, se tenir près de lui, l'accompagner partout, lui x^résenter tout le monde. C'était aussi son vrai ballot, et il s'en acquitta très bien.
Quand on sut le Czar proche de Dimkerque le Régent envoya le marquis de Nesle le recevoir à Calais et l'accompagner jusqu'à l'arrivée du maréchal de ïessé, qui ne devait aller que jusqu'à Beaumont au-devant de lui. En même temps on fit préparer l'hôtel de Lesdiguières pour le Czar et sa suite, dans le doute qu'il n'aimât mieux une maison particulière, avec tous ses gens autour de lui, que le Louvre. L'hôtel de Lesdiguières était grand et beau, touchant à l'Arsenal, et appartenait au maréchal de Villeroy, qui logeait aux Tuileries. Ainsi la maison était vide, parce que le duc de Villeroy, qui n'était pas homme à grand train, l'avait trouvée trop éloignée pour y loger. On le meubla entièrement et trè.-i magnifiquement des meubles du Roi.
Le maréchal de Tessé attendit un jour le Czar à Beaumont à tout hasard pour ne le pas manquer. Il y arriva le vendredi 7 mai, sur le midi. Tessé lui fit la révérence à la descente de son carrosse, eut l'honneur de dîner avec lui, el de l'amener le jour même à Paris.
Il voulut entrer dans Par s dans un carrosse du maréchal, mais sans lui, avec trois de ceux de sa suite. Le maréchal le suivait dans un autre. Il descendit à neuf heures du soir au Louvre, entra i^artout dans l'appartement de la Reine mère. Il le trouva trop magnifiquement tendu et éclairé, remonta tout de suite en carrosse et s'en alla à l'hôtel de Lesdiguières, où il voulut loger. Il en trouva aussi l'appartement qui lui était destiné trop beau, et tout aussitôt fit tendre son lit de camp dans une garde-robe. Le maréchal de Tessé, qui devait faire les honneurs de sa maison et de
sa table, raccompagner partout et ne point quitter le lien où il serait, logea dans un appartement de l'hôtel de Lesdiuuières, et eut beaucoup à faire à le suivre et souvent à courir après lui. Verton, un des maîtres d'hôtel du Roi, fut chargé de le servir, et de toutes les tables tant du Czar que de sa suite. Elle était d'une quarantaine de personnes de toutes les sortes, dont il y en avait douze ou quinze de gens considérables par eux-mêmes ou par leurs emi:»lois, cpii mangeaient avec lui.
Verton était un garçon d'esprit fort, à\m certain monde, homme de bonne chère et de grand jeu, qui fit servir le Czar avec tant d'ordre, et sut si bien se conduire, que le Czar le prit en singulière amitié ainsi que toute sa suite.
Ce monarque se fit admirer par son extrême curiosité, toujours tendante à ses vues de gouvernement, de commerce, d'instruction, de police ; et cette curiosité atteignit à tout et ne dédaigna rien, dont les moindres traits avaient une utilité suivie, marquée, savante, qui n'estima que ce qui méritait l'être, en qui brilla l'intelligence, la justesse, la vive appréhension de son esprit. Tout montrait en lui la vaste étendue de ses lumières et quelque chose de continuellement conséquent. Il allia d'une manière tout à fait surprenante la majesté la plus haute, la plus fière, la plus délicate, la plus soutenue, en même temps la moins embarrassante quand il l'avait établie dans toute sa sûreté, avec une politesse qui la sentait, et toujours, et avec tous, et en maître partout, mais qui avait ses degrés suivant les personnes. Il avait une sorte de familiarité qui venait de liberté ; mais il n'était pas exempt d'ime forte empreinte de cette ancienne barbarie de son pays qui rendait toutes ses manières promptes, même précipitées, ses volontés incertaines, sans vouloir être contraint ni contredit sur pas ime ; sa table, souvent peu décente, beaucoup moins ce qui la suivait, souvent aussi avec un découvert d'audaoe et d'un roi partout chez soi ; ce qu'il se proposait de voir ou de faire toujours dans l'entière indépendance des moyens qu'il fallait forcer à son plaisir et à son mot ; le désir de voir à son aise, l'iniportunité d'être en spectacle, l'habitude d'une liberté au-dessus «le tout lui faisait souvent i)référcr les carrosses de louage.
les fiaores même, le premier carrosse qu'il ne connaissait pas. Il sautait dedans et se faisait mener par la ville ou dehors. Cette aventure arriva à Mme de Matignon, qui était allée là bayer, dont il mena le carrosse à Boulogne et dans d'autres lieux de campagne, qui fut bien étonnée de se trouver à pied. Alors c'était au maréchal de Tessé et à sa suite, dont il s'échappait ainsi, à courir après, quelquefois sans le pouvoir trouver.
C'était un fort grand homme, très bien fait, assez maigre, le visage assez de forme ronde ; un grand front ; de beaux sourcils ; le nez assez court sans rien de trop, gros par le bout ; les lèvres assez grosses ; le teint rougeâtre et brun ; de beaux yeux noirs, grands, vifs, perçants, bien fendus ; le regard majestueux et gracieux quand il y prenait garde, sinon sévère et farouche, avec un tic qui ne revenait pas souvent, mais qui lui démontait les yeux et toute la physionomie, et qui donnait de la frayeur. Cela durait un moment, avec un regard égaré et terrible, et se remettait aussitôt. Tout son air marquait son esprit, sa réflexion et sa grandeur, et ne manquait pas d'une certaine grâce. Il ne portait qu'un col de toile, une perruque ronde, brune, comme sans poudre, qui ne touchait pas ses épaules, un habit brun, justaucorps uni, à boutons d'or, veste, culotte, bas, point de gants ni de manchettes, l'étoile de son ordre sur son habit et le cordon par-dessous, son habit souvent déboutonné tout à fait, sou chapeau sur une table, et jamais sur sa tête, même dehors. Dans cette simplicité, quelque mal voiture et accompagné qu'il pût être, on ne s'y pouvait méprendre à l'air de grandeur qui lui était naturel.
Ce qu'il buvait et mangeait en deux repas réglés est inconcevable, sans compter ce qu'il avalait de bière, de limonade et d'autres sortes de boissons entre les repas, toute sa suite encore davantage ; une bouteille ou deux de bière, autant et quelquefois davantage de vin, des vins de liqueurs après, à la fin du repas des eaux-de-vie préparées, cliopine et quelquefois pinte : c'était à peu près l'ordinaire de chaque repas. Sa suite à sa table en avalait davantage ; et mangeaient tous à l'avenant à onze heures du matin et à huit heures du soir. Quand la mesure n'était pas plus forte, il
n'y paraissait pas. Il y avait un prêtre aumônier qui mangeait à la table du Czar, plus fort de moitié que pas mi, dont le Czar, qui l'aimait, s'amusait beaucoup. Le prince Kurakin allait tous les jours à l'hôtel de Lesdiguières, mais il demeura logé chez lui.
Le Czar entendait bien le français, et, je crois, l'aurait parlé s'il eût voidu ; mais, par grandeur, il avait toujours un interprète. Pour le latin et bien d'autres langues, il les parlait très bien. Il eut chez lui une salle des gardes du Roi, dont il ne voulut presque jamais être suivi dehors. Il ne voulut point sortir de l'hôtel de Lesdiguières, quelque curiosité qu'il eût, ni donner aucun signe de vie, qu'il n'y eût reçu la visite du Roi.
Le samedi matin, lendemain de son arrivée, le Régent alla voir le Czar. Ce monarque sortit de son cabinet, fit quelques pas au-devant de lui, l'embrassa avec un grand air de supériorité, lui montra la porte de son cabinet, et se tournant à l'instant sans nulle civilité, y entra. Le Régent le suivit, ©t le prince Kurakin après lui, pour leur servir d'interprète. Es trouvèrent deux fauteuils vis-à-vis l'un de l'autre : le Czar s'assit en celui du haut bout, le Régent dans l'autre. La conversation dura près d'une heure, sans parler d'affaires, après quoi le Czar sortit de son cabinet, le Régent après lui, qui avec une profonde révérence médiocrement rendue, le quitta au même endroit où il l'avait trouvé en entrant.
Le lundi suivant 10 mai, le Roi alla voir le Czar, qui le reçut à, sa portière, le vit descendre de carrosse, et marcha de front à la gauche du Roi jusque dans sa chambre, où ils trouvèrent deux fanteuils égaux. Le Roi s'assit dans celui de la droite, le Czar dans celui de la gauche ; le prince Kurakin servit d'interprète. On fut étonné de voir le Czar prendre le Roi sous les deux bras, le hausser à son niveau, l'embrasser ainsi en l'air, et le Koi à son ^ge, et qui n'y pouvait pas être préparé, n'en avoir aucune frayeur. On fut frappé de toutes les grâces qu'il montra devant le Roi, de l'air d© beudresse qu'il prit pour lui, de cette politesse qui coulait de source, et toutefois mêlée de grandeur d'égalité de rang, et légèrement de supériorité d'âge ; car tout cela se fit très distinctement sentir. Il loua fort le Roi, il en parut charmé,
et il en persuada tout le monde. Il l'embrassa à plusieurs reprises. Le Koi lui fit très joHment son petit et court eom pliment, et M. du Maine, le maréchal de ViUeroy, et ce qui se trouva là du distingué fournirent à la conversation. La séance dura un petit quart d'heure. Le Czar accompagna le Roi comme il l'avait reçu, et le vit monter en carrosse.
Le mardi 11 mai, le Czar alla voir le Roi entre quatre et cinq heures. Il fut reçu du Roi à la portière de son carrosse, et conduit de même, eut 'la droite sur le Roi partout. On était convenu de tout le cérémonial avant que le Roi l'allât voir. Le Czar montra les mêmes grâces et la même affection pour le Roi, et sa visite ne fut pas plus longue que celle qu'il en avait reçue ; mais la foule le surprit fort.
Il était aUé dès huit heures du matin voir les places Royale, des Victoires et de Vendôme, et le lendemain il fut voir l'Observatoire, les manufatiires des Gobelins et le Jardin du' R 'i des simples. Partout là il s'amusa beaucoup à tout examiner et à faire beaucoup de questions.
Le jeudi 13 mai, il se purgea, et ne laissa pas l'après-dinée d'aller chez plusieurs ouvriers de réputation. Le vendredi 14, il alla dès six. heures du matin dans la grande galerie du Louvre voir les plans en reliefs de toutes les places du Roi, dont Hasfeld avec ses ingénieurs lui fit les honneurs. Le maréchal de Villars s'y trouva aussi pour la même raison avec quelques Heutenants généraux. Il examina fort longtemps tous ces plans ; il visita ensuite beaucoup d'endroits du Louvre, et descendit après dans le jardin des Tuileries, dont on avait fait sortir tout le monde. On travaillait alors au Pont-Tournant. Il examina fort cet ouvrage, et y demeura longtemps. L'après-dînée, il alla voir Madame au Palais- Royal, qui l'avait envoyé complimenter par son chevalier d'honneur. Excepté le fauteuil, elle le reçut comme elle aurait fait le Roi. M. le duc d'Orléans l'y vint prendre pour le mener à l'Opéra dans sa grande loge, tous deux seuls sur le banc de devant avec un grand tapis. Quelque temps après, le Czar demanda s'il n'y aurait point de la b'ère. Tout aussitôt on en apporta un grand gobelet sur une soi:'~'iipc. Le R^igent se leva, la prit, et la présenta au Czar, qin, avec un sourire et une inclination de pohtesse, prit le gobelet sans
PIEURE LE GKAND A PARIS 1 "1 i
aucune façon, but et le remit sur la soucoupe, que le Régent tint toujours. En la rendant, il prit une assiette qui portait une serviette, qu'il présenta au Czar, qui, sans se lever, en usa comme il avait fait pour la bière, dont le spectacle parut assez étonné. Au quatrième acte il s'en aUa souper, et ne voulut pas que le Régent quittât la loge. Le lendemain samedi, il se jeta dans un carrosse de louage, et alla voir quantité de curiosités chez les ouvriers.
Lo 16 mai, jour de la Pentecôte, il alla aux Invalides, où il voulut tout voir et tout examiner partout. Au réfectoire, il goûta de la soupe des soldats et de leur vin, but à leur santé, leur frappant sur l'épaule et les appelant camarades. Il admira beaucoup l'église, l'apothicairerie et Tinfirme rie, et parut charmé de l'ordre de cette maison. Le maréchal de ViUars lui en fit les honneurs. La maréchale de Villars y alla pour le voir comme bayeuse ; il sut que c'était elle, et lui fit beaucoup d'honnêtetés.
Lundi 17 mai, il dîna de bonne heure avec le prince Ragotzi, qu'il en avait prié, et alla après voir Meudon, où il trouva des chevaux du Roi pour voir les jardins et le parc à son aise. Le prince Ragotzi l'y accompagna.
Mardi 18, le maréchal d'Estrées le vint prendre à huit heures du matin et le mena dans son carrosse, à sa maison d'Issy, où il lui donna à dîner, et l'amusa fort le reste de la journée avec beaucoup de choses qu'il lui fit voir touchant la marine.
Mercredi 19, il s'occupa de plusieurs ouvrages et ouvriers. Mme la duchesse de B;rry et Mme la duchesse d'Orléans, à l'exemple de ^ladame, envoyèrent le matin complimenter le Czar par leurs premiers écuyers. Elles en avaient toutes trois espéré un compliment, ou même une visite. Elles se lassèrent de n'en point entendre parler, et à la fin se ravisèrent. Le Czar répondit qu'il irait les remercier. Des princes et princesses du sang, il ne s'en embarrassa pas plus c^ue des premiers seigneurs de la cour, et ne les distingua pas davantage. Il avait trouvé mauvais que les princes eu sang eussent fait difficulté de l'aller voir, s'ils n'étaient assurés qu'il rendrait une visite aux princesses du .sang, ce qu'il rejeta avec grande hauteur, tellement f^u'aucune d'elles re le virent
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que par curiosités, eu voyeuses, excepte Mme la princesse de Conti par hasard.
Jeudi 20 mai, il devait aller dîner à Saint-Cloud, où M. le duc d'Orléans l'attendait avec cinq ou six courtisans seulement, mais un peu de fièvre qu'il eut la nuit l'obligea le matin de s'envoyer excuser.
"Vendredi 21, il alla voir Maie la duchesse de Berry au Luxembourg, où il fut reçu comme le Roi. Après sa visite il se promena dans les jardins. Mme la duchesse de Berry s'en alla cependant à la Muette, pour lui laisser la liberté de voir toute sa maison, qu'il visita fort curieusement. Comptant partir vers le 16 juin, il demanda des bateaux pour ce temps-là à Charleville, dans le dessein de descendre la Meuse.
Samedi 22, il fut à Bercy chez Pajot d'Ons-en-Bray, principal directeur de la poste, dont la maison est pleine de toutes sortes de raretés et de curiosités, tant naturelles que mécaniques. Le célèbre P. Sébastien, carme, y était. Il s'y amusa tout le jour, et y admira plusieurs belles machines.
Le dimanche 23 mai, il fut dîner à Saint-Cloud, où M. le duc d'Orléans l'attendait ; il vit la maison et les jardins, qui lui plurent fort ; passa, en s'en retournant, au château de Madrid, qu'il visita, et alla de là voir Mme la duchesse d'Orléans au Palais-Royal, où, parmi beaucoup de politesses, il ne laissa pas de montrer un grand air de supériorité, ce qu'il avait bien moins marqué chez Madame et chez Mme la duchesse de Berry.
Lundi 24, il alla aux Tuileries de bonne heure, avant que le Roi fût levé. Il entra chez le maréchal de Villeroy, qui lui fit voir lés pierreries de la couronne. Il les trouva plus belles et en plus grand nombre qu'il ne pensait, mais il dit qu'il ne s'y connaissait guère. Il témoignait faire peu de cas des beautés purement de richesses et d'imagination, de celles surtout auxquelles il ne pouvait atteindre. De là, il voulut aller voir le Roi, qui de son côté venait le trouver chez le maréchal de Villeroy. Cela fut compassé exprès pour que ce ne fût point* une visite marquée, mais comme de hasard. Ils se rencontrèrent dans un cabinet, où ils demeurèrent. Le Roi, qui tenait un rouleau de papier à la main, le lui donna, et lui dit que m c'était la carte de ses Etats. Cette galanterie plut fort au Czar,
dont la politesse et l'air d'amitié et d'affection furent les mêmes, avec beaucoup de grâces, mais de majesté et d'égalité.
L'après-dînée il alla à Versailles, où le maréchal de Tessé le laissa au duc d'Antin, chargé de lui en faire les honneurs.
Mardi 25, il avait parcouru les jardins, et s'était embarqué sur le canal dès le grand matin, avant l'heure qu'il avait donnée à d'Antin pour se rendre chez lui. Il vit tout Versailles, Trianon et la Ménagerie. Sa principale suite fut logée au château. Ils menèrent avec eux des demoiselles, qu'ils firent coucher dans l'appartement qu'avait Mme de Maintenon, tout proche de celui où le Czar couchait. Bloin, gouverneur de Versailles, fut extrêmement scandaUsé de voir profaner ainsi ce temple de la pruderie, dont la déesse et lui, qui étaient vieux, l'auraient été moins autrefois. Ce n'était pas la manière du Czar ni de ses gens de se contraindre.
Mercredi 26, le Czar s'amusa fort tout le jour à Marly et à la machine. Il manda au maréchal de Tessé à Paris qu'il y arriverait le lendemain matin à huit heures à l'hôtel de Lesdiguières, où il comptait le trouver, et qu'il le mènerait en Ueu de voir la procession de la Fête-Dieu. Le maréchal lui fit voir celle de Xotre-Dame.
Le défrai de ce j)rince coûtait six cents écus par jour, quoique il eût beaucoup fait diminuer sa table dès les premiers jours. Il eut un moment envie de faire venir à Pa-is la Czarine, qu'il aimait beaucoup ; mais il cliangea bientôt d'avis. Il la fit aller à Aix-la-Chapelle ou à Spa, à son choix, pour y prendre des eaux en l'attendant.
Dimanche 30 mai, il partit avec Bellegarde, fils et survi vancier de d'Antin pour les bâtiments, et beaucoup de relais pour aller dîner chez d'Antin cà Petit-Bourg, qui l'y reçu: et le mena l'après-dînée voir Fontainebleau, où il coucha, et le lendemain ime chasse du cerf, de laquelle le comte de Toulouse lui fit les honneurs. Le lieu lui plut médiocrement, et point du tout la chasse, où il pensa tomber de cheval ; il trouva cet exercice trop violent, qu'il ne connaissait point. Il voiUut manger seul avec ses gens au retour, dans l'île de l'étang de la cour ;des Fontaines, Ils s'y dédommagèrent de leurs fatigues. Il r«îvint à Petit-Boiirg seul dans un carrosse avec trois de ses gens. Il parut dans ce carrosse qu'ils avaient largonent bu et mangé.
ii^O ?AIXT--=IMOX
Mardi 1»^ juin, il s'embarqua au bas de la terrasse de Petit- Bourg pour revenir par eau à Paris. Passant devant Choisy, il se fit arrêter, et voulut voir la maison et les jardins. Cette curiosité l'obligea d'entrer un moment chez la Mme la princesse de Conti, qui y était. Après s'être promené il se rembarqua, et il voulut passer sous tous les ponts de Paris,
Jeudi 3 juin, octave de la Fête-Dieu, il vit de l'hôtel de Lesdiguières la procession de la paroisse de Saint-Paul. Le même jour il alla coucher encore à Versailles, qu'il voulut revoir avec plus de loisir ; il s'y plut fort et voulut aussi coucher à Trianon, puis trois ou quatre nuits à Marly dans les pavillons les ]3lus près du château qu'on lui prépara.
Vendredi 11 juin, il fut de Versailles à Saint-Cyr, où il vit toute la maison et les demoiselles dans leurs classes. Il y fut reçu comme le Roi. Il voulut aussi voir Mme de Maintenon, qui dans l'apparence de cette curiosité s'était mise au lit, ses rideaux fermés, hors un, qui ne l'était qu'à demi. Le Czar entra dans sa chambre, alla ouvrir les rideaux des fenêtres en arrivant, puis tout de suite tous ceux du lit, regarda bien Mme de Maintenon, tout à son aise, ne lui dit pas un mot, ni elle à lui, et sans lui faire aucune sorte de révérence, s'en alla. Je sus qu'elle en avait été fort étonnée et encore plus mortifiée ; mais le feu Roi n'était i)lus. Il revint le samedi 12 juin à Paris.
Le mardi 15 juin, il alla de bonne heure chez d'Antin à Paris. Travaillant ce jour-là avec M. le duc d'Orléans, je finis en une demi-heure ; il en fut surpris et voulut me retenir. Je lui dis que j'aurais toujours l'honneur de le trouver, mais non le Czar, qui s'en allait, que je ne l'avais point vu, et que je m'en allais chez d'Antin bayer tout à mon aise. Personne n'y entrait que les conviés et quelques dames avec Madame la Duchesse et les princesses ses filles qui voulaient bayer aussi. J'entrai dans le jardin, où le Czar se promenait. Le maréchal de Tessé, qui me vit de loin, vint à moi, comptant me présenter au Czar. Je le priai de s'en bien garder, et de ne point s'apercevoir de moi en sa présence, parce que je voulais le regarder tout à mon aise, le devancer et l'attendre tant que je voudrais pour le bien contempler, ce que je ne pourrais plus faire si j'en étavs connu. Je le priai d'en avertir d'Antin, et avec cette précaution je satisfis ma curiosité tout à mon aise.
Je le trouvai assez parlant, mais toujours comme étant partout le maître. H rentra dans un cabinet, où d' Antin lui montra divers plans et quelques curiosités, sur quoi il fit plusieurs questions. Ce fut là où je vis ce tic dont j'ai parlé. Je demandai à Tessé si cela lui arrivait souvent; il me dit plusieurs jois par jour, surtout quand il ne prend pas garde à s'en contraindre. Rentrant après dans le jardin, d' Antin lui fit raser l'appartement bas, et l'avertit que Mme la duchesse y était avec des dames, qui avaient grande envie de le voir. Il ne répondit rien et se laissa conduire. Il marcha plus doucement, tourna la tête vers l'appartement, où tout était debout et sous les armes, mais en voyeuses. H les regarda bien toutes, et ne fit qu'une très légère inclination de la tête à toutes les foi s, sans la tourner le long d'elles, et passa fièrement ; je pense, à la façon dont il avait reçu d'autres dames, qu'il aurait montré plus de politesse à celles-ci si Mme la duchesse n'y eût pas été, à cause de la prétention de la visite. Il affecta même de ne s'informer pas laquelle c'était, ni du nom de pas une des autres. Je fus là près d'une heure à ne le point quitter et à le regarder sans cesse. Sur la fin je vis qu'il le remarquait : celft me rendit plus retenu, dans la crainte qu'il ne demandât qui j'étais. Comme il allait rentrer, je passai en m'en allant dans la saUe où le couvert était mis. D' Antin, toujours le même, avait trouvé moyen d'avoir un portrait très ressemblant de la Czarine, qu'il avait mis sur la cheminée de cette salle," avec des vers à sa louange, ce qui plut fort au Czar dans sa surprise. Lui et sa suite trouvèrent le portrait fort ressemblant.
Lo Roi lui donna deux magnifiques tentures de tapisserie des Ctobelins. Il lui voulut donner aussi ime belle épée de diamants, laquelle il s'excusa d'accepter ; lui, de son côté, fit distribuer environ soixante mille livres aux domestiques du Roi qui l'avaient servi, donna à d' Antin et aux maréchaux d'Estrées et de Tessé à chacun son portrait enrichi de diamants, cinq médailles d'or et onze d'argent des principales actions de sa vie. Il fit un présent d'amitié à Verton, et pria instamment le Régent de l'envoyer auprès de lui chargé des affaires du Roi, qui le lui promit.
Mercredi 16 juin, il fut à cheval à la revue des deux régiments des gardes, des gens d'armes, chevau-légers, et meus-
quetaires. Il n'y avait que M. le duc d'Orléans : le Czar ne regarda presque pas ces troupes qui s'en aperçurent. Il fut de là dîner-souper à Saint-Ouen, chez le duc de Tresmes, où il dit que l'excès de la chaleur, de la poussière et de la foule de gens à pied et à cheval lui avait fait quitter la revue plus tôt qu'il n'aurait voulu. Le repas fut magnifique ; il sut que la marquise de Béthune, qui y était en voyeuse, étaitfilkduducdeTresmes; il la pria de se mettre à talle : ce fut la seule dame qui y mangea, avec beaucoup de seigneurs. Il y vint plusieurs dames, aussi en voyeuses, à qui il fit beaucoup d'honnêtetés quand il sut qui elles étaient.
Jeudi 17, il alla pour la seconde fois à l' Observatoire, .et de là au souper chez le maréchal de Villars.
Vendredi 18 juin, le Kégent fvit de bonne heure à l'hôtel de Lesdiguières dire adieu au Czar. Il fut quelque temps avec lui, le prince Kuradin en tiers. Après cette visite, le Czar alla dire adieu au Roi aux Tuileries. Il avait été convenu qu'il n'y aurait plus entre eux de cérémonies. On ne peut montrer plus d'esprit, de grâces ni de tendresses pour le Roi que le Czar en fit paraître^n toutes ces occasions, et le lendemain encore, que le Roi alla lui souhaiter à l'hôtel de Lesdiguières un bon voyage, où tout se passa aussi sans cérémonies.
Dimanche 20 juin, le Czar partit et coucha à Livry, allant droit à Spa, où il était attendu par la Czarine, et ne voulut être accompagné de personne, pas même en sortant de Paris. Le luxe qu'il remarqua le surprit beaucoup ; il s'attendrit en partant sur le Roi et sur la France, et dit qu'il voyait avec douleur que ce luxe la perdrait bientôt. Il s'en alla charmé de la manière dont il avait été reçu, de tout ce qu'il avait vu, de la liberté qu'on lui avait laissée, et dans un grand désir de s'unir étroitement avec le Roi, à quoi l'intérêt de l'abbé du Bois et de l'Angleterre fut un funeste obstacle, dont on a souvent eu et on a encore grand sujet de repentir.
On ne finirait point sur ce Czar si intimement et si véritablement grand, dont la singularité et la rare variété de tant de grands talents et de grandeurs diverses en feront toujours un
monarque digne de la pins grande admiration jusque dans la postérité la plus reculée, malgré les grands défauts de la barbarie de son origine, de son pays et de son éducation. C'est la réputation qu'il laissa unanimement établie en France, qui le regarda comme un prodige dont eUe demeura charmée.
Je suis certain que le Czar alla voir M. le duc d'Orléat s dès les premiers jours, qu'il ne lui rendit que cette unique visite au Palais-Royal, que M. le duc d'Orléans le reçut et le conduisit à son carrosse, que leur conversation s'y passa dans un cabinet, seuls avec le prince Kurakin en tiers, et qu'elle dura assez longtemps. J'en ai oublié le jour.
Ce monarque fut très content du maréchal de Tessé et de tout le service. Ce maréchal commandait à tous les officiers de la maison du Roi de tous genres qui servirent le Czar. Beaucoup de gens se firent présenter à lui, mais de considération. Beaucoup aussi ne se soucièrent pas de l'être. Aucune dame ne le fut ; et les princes du sang ne le virent point, dont il ne témoigna rien que par sa conduite avec eux quand il en vit chez le Roi. En partant il s'attendrit sur la France, et dit qu'il voyait avec douleur que son grand luxe la perdrait bientôt,
n avait des troupes en Pologne, et beaucoup dans le Meckelbourg ; ces dernières inquiétaient fort le roi d'Angleterre, qui avait eu recours aux offices de l'Empereur et à tous les moyens qu'il avait pu pour engager le Czar à les en retirer. Il pria instamment M. le duc d'Orléans de tâcher de l'obtenir de ce prince tandis qu'il était en France. M. le duc d'Orléans n'y oubha rien, mais sans succès.
Néanmoins le Czar avait une passion extrême de s'unir avec la France, Rien ne convenait mieux à notre commerce, à notre considération dans le nord, en Allemagne et par toute l'Europe. < ' prince tenait l'Angleterre en brassière par le commerce, et le roi Georges en crainte pour ses Etats d'Allemagne. Il tenait la Hollande en grand respect et l'Empereur en grande mesure. On ne peut nier qu'il ne fît une grande figure en Europe et en Asie, et que la France n'eût infiniment profité d'une imion étroite avec lui. Il n'aimait point l'Empereur, il désirait de nous déprendre peu à peu de notre abandon à l'Angleterre, et ce fut l'Angleterre qui nous rendit sourds à ses invitations jusqu'à la messéance, lesquelles durèrent encore longtemps
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après son départ. En vain je pressai souvent le Régent sur cet article, et lui disais des raisons dont il sentait toute la force, et auxquelles il ne pouvait répondre. IVIais son ensorcellement pour l'abbé du Bois, aidé encore alors d'Effiat. de Canillac, du duc de Noailles, était encore plus fort.