Voyez ci-dessus, p
|169o] DE SAINT-SIMON. 239
assuroient que le cœur s'expliquoit par sa bouche. MM. de Cliaulnes, de la Rochefoucauld et de la Force s'infatuèrent de ce piège, et opinèrent fortement à y donner. MM. de la ïrémoïlle, de Rohan et moi, ne prîmes point un si dangereux change* : nous remîmes aux yeux de ces Messieurs toutes les injustices, et quelque chose de pis, que nous avions essuyées^ du premier président; son refus d'audience, qui nous força aux lettres d'État ; son manque de parole, et sans détour, au duc de Chaulnes, sur l'assemblée de toutes les chambres ; le danger de se fier à un homme si autorisé au Parlement, et d'autant plus offensé contre nous que nous avions publié ses iniquités et ses perfidies sans plus garder de mesures avec lui. Nous remontrâmes combien il étoit apparent que ces attaques nous étoient faites sous sa direction, par l'ardeur de venger son orgueil blessé, et quelle seroit notre honte et notre imprudence d'être ses dupes en nous remettant volontairement en ses filets. Nous n'étions que nous six ce jour à l'assemblée, et trois contre trois ne purent se persuader l'un l'autre. Elle se rompit donc, sans rien conclure, un peu tumultuairement^, et M. de la Trémoïlle déclara, en sortant, qu'il protestoit et protesteroit contre l'opinion des autres trois, et que, pour éviter des querelles inutiles et personnelles, il cesseroit de se trouver aux assemblées. Ce commencement de scission nous fit prendre le parti, au duc de Rohan et à moi, de tenter de convertir M. de la Rochefoucauld, et cette pensée nous réussit deux jours après fort heureusement, en une heure de temps que nous fûmes enfermés tous trois ensemble dans sa chambre, à Versailles, Nous remîmes donc cette affaire sur le tapis avec plus de confiance à la première assemblée, où M. de la Trémoïlle
\. Cette expression, du vocabulaire de la vénerie, signifie que l'on quitte la bonne voie, celle de l'animal de chasse, pour en prendre une mauvaise. Mais il est rare que, dans ce tour figuré, change soit accompagné d'une qualification.
2. Danslemanuscrit,essu«/es. — 3. « En hâte et sans ordre. » [Furetière.)
ne parut point. M. de Chaulnes fut étonné et fort fâché de se voir abandonné de M. de la Rochefoucauld, revenu à notre avis. Il avoit de l'amitié pour moi : son chagrin tomba sur le duc de Rohan, qui, vif, aigre et peu considéré, mit le bonhomme Chaulnes, toujours si mesuré, en telle colère, que de part et d'autre* les grosses paroles commençoient à échapper entre les dents. Cela nous hâta, de peur de pis, de rompre brusquement l'assemblée, où il ne fut encore rien conclu.
M. de la Rochefoucauld et moi raisonnâmes le lendemain ensemble, et sentîmes que le plus grand mal qui nous pût arriver seroit la désunion ; et nous conclûmes qu'avant tout il falloit se hâter de raccommoder ces deux ducs, et les disposer à opiner plus paisiblement, et, mettant tout autre intérêt à part et toute fantaisie personnelle, n'aller qu'au but et au bien de notre affaire commune. Après un assez long entretien tête à tête, M. de la Rochefoucauld s'en chargea : il n'y perdit pas un moment, et heureusement il y réussit avant la première assemblée. Celle-ci fat tranquille, et M. de la Trémoïlle y revint. Il fut proposé de négocier avec le premier président et de le faire sonder ; mais ce hameçon'^ fut modestement, mais très-fermement rejeté, et enfin la récusation du premier président résolue. On accorda seulement à la considération que nous avions tous pour M. de Chaulnes qu'on ne feroit point^ assigner M. de Gesvres tant que rien ne péricliteroit, et qu'[on] attendroit à le faire autant qu'on le pourroit sans hasarder ce qui venoit d'être résolu. Ensuite on proposa de prendre une requête civile^ au nom des