‹ Mémoires (volume 4)Chapitre 221 sur 334 · Devant qu'il est biffé et · texte numérisé non relu

Devant qu'il est biffé et

3. Saint-Valery-sur-Somme, abbaye de l'ordre de Saint-Benoît, au diocèse d'Amiens, donnant environ vingt mille livres de revenu. Fénelon en avait été pourvu beaucoup plus récemment que ne le dit Saint- Simon, le 24 décembre 1694. C'était son premier bénéfice important; il ne possédait d'abord qu'un très-petit doyenné, que lui avait résigné l'évéque de Sarlat, son oncle, à Carennac (Lot), et on prétendait que

eue lorsqu'il fut précepteur, et qui, jusqu'à Cambray, fut sa seule possession. Il n'avoit eu garde de chercher à se procurer Cambray : la moindre étincelle d'ambition auroit détruit tout son édifice , et de plus ce n'étoit pas Cambray qu'il souhaitoit*.

Peu à peu il s'étoit approprié quelques brebis distinguées du petit troupeau que Mme Guyon s'étoit fait, et qu'il ne conduisoit pourtant que sous la direction de cette prophétesse". La duchesse de Mortemart, sœur des duchesses de Chevreuse et de Beauvillier, Mme de Morstein, fille de la première, mais surtout la duchesse de

l'inimitié de l'arclievèque de Paris, M. de Harlay, l'avait empêché d'être appelé à l'évêché de Poitiers ou à la coadjutorerie de la Rochelle.

1. La Gazette d'Amsterdam, dans son Extraordinaire xv, apprécie ainsi l'élévation du nouvel archevêque : « Le chapitre de Cambray n'est pas content de la bulle accordée au Roi pour la nomination à cet archevêché ; mais on dit qu'il l'est fort, et il a raison de l'être, du choix que le Roi a fait de M. l'abbé de Fénelon pour remplir cette dignité. On ne dira pas de lui qu'il l'a briguée, car il ne s'y attendoit pas, et il a même fallu un ordre exprès pour la lui faire accepter. L'action qu'il a faite en rendant volontairement l'abbaye de Saint- Valéry , qui vaut quinze à vingt raille livres de rente, en est une bonne preuve. On n'accuse pas souvent les prélats de scrupule sur la pluralité des bénéfices ; il est bien rare de voir dire : « C'est assez, » et encore plus de voir sortir cet exemple de la cour. » Comparez la Gazette, p. 78, le Chansonnier, ms. Fr. 12 691, p. 4oo, et une citation des manuscrits de Mascaron, dans la Reaumelle, Mémoires.... de Mme de Maintenon, 1736, tome IV, p. o3-o4. Fénelon ayant fait observer au Roi que l'obligation de résider devait l'emporter sur les devoirs de précepteur, il fut convenu qu'il resterait trois mois à la cour, et neuf mois à Cambray. [Lettres de Sévigné, tome X, p. 242-243.)

2. Comparez tome XI, p. 66. Le Chansonnier s'exprime en ces termes sur Mme Guyon : « C'étoit une bourgeoise de Montargis, veuve, lors enfermée par ordre du Roi pour avoir écrit et dogmatisé en faveur du quiétisme et avoir inspiré ses visions à plusieurs personnes, et, entre autres, aux duchesses de Guiche et de Mortemart. Ces deux duchesses, jeunes, ignorantes et dévotes outrées, étoient incapables de soutenir par leur habileté le quiétisme. Ces pauvres petites femmes ne savoient de quoi il étoit question, et regardoient seulement Mme Guyon comme un apôtre, et adhéroient aveuglément à ses opinions. » (Ms. Fr. 12 692, p. 178.)

Béthune *, étoient les principales. Elles vivoient à Paris, et ne venoient guère à Versailles qu'en cachette et pour des instants, lorsque, pendant les voyages de Marly, 011 Mgr le duc de Bourgogne n'alloit point encore, ni par conséquent son gouverneur, Mme Guyon faisoit des échappées de Paris chez ce dernier, et y faisoit des instructions à ces dames. La comtesse de Guiche^, fille aînée de M. de Noailles, qui passoit sa vie à la cour, se déroboit tant qu'elle pouvoit pour profiter de cette manne; l'Échelle^ et du Puy^, gentilshommes de la manche de Mgr le duc de Bourgogne, y étoient aussi admis, et tout cela se passoit avec un secret et un mystère qui donnoit un nouveau sel à ces faveurs,

Cambray fut un coup de foudre pour tout ce petit trou-

i. Béthune est en interligne, au-dessus de Charost, effacé. — Marie Foucquet, tille unique du surintendant , avait été mariée, le 12 février 1657, à Armand de Béthune, duc de Charost, chevalier des ordres, qui prit le nom de duc de Béthune à la fin de 1695; elle mourut le 14 avril 1716, dans sa soixante et seizième année. « La duchesse de Béthune, dira plus tard Saint-Simon (Mémoires, tome II, p. 56-57), étoit la grande âme du petit troupeau, l'amie de tous les temps de Mme Guyon, et celle devant qui Monsieur de Cambray étoit en respect et en admiration, et tous ses amis en vénération profonde. »

2. Marie-Christine de Noailles, née le 4 août 1672, mariée, le 12 mars 1687, à Antoine de Gramont, comte de Guiche, plus tard duc de Gramont et maréchal de France. Veuve en 1725, elle mourut le 14 février 1748. Voyez son portrait dans la suite des Mémoires, tome IV, p. 185.

3. Camille-Michel de Vérine de l'Échelle, baptisé le 6 mai 1665 et reçu page de la petite écurie en 1682.

4. Isaac du Puy, ancien porte-manteau et gentilhomme ordinaire du Roi. Du Puy et l'Échelle avaient été nommés gentilshommes de la manche lors de la formation de la maison du duc de Bourgogne (1" septembre 1689), et ils partagèrent tous deux, en 1698, la disgrâce qui frappa les amisdeFénelon. Ils ont l'un et l'autre leur place dans l'Addition n" 126, où Saint-Simon a décrit les personnages composant la maison du prince. « Nous avons de M. du Puy, disent les sulpiciens éditeurs de la Correspondance de Fénelon (tome XI, p. 312), une relation manuscrite de cette malheureuse affaire (du quiétisme), dont il avait été à portée de connaître tous les détails. » Il vivait encore en 1737.

peau\ II voyoit l'archevêque de Paris menacer ruine- : c'étoit Paris qu'ils vouloient tous, et non Cambray, qu'ils considérèrent avec mépris comme un diocèse de campagne, dont la résidence, qui ne se pourroit éviter de temps en temps, les priveroit de leur pasteur. Paris l'auroit mis à la tête du clergé et dans une place de confiance immédiate et durable, qui auroit fait compter tout le monde avec lui, et qui l'eût porté dans une situation à tout oser avec succès pour Mme Guyon et sa doctrine, qui se tenoit encore dans le secret entre eux. Leur douleur fut donc profonde de ce que le reste du monde prit pour une fortune éclatante, et la comtesse de Guiche en fut outrée jusqu'à n'en pouvoir cacher ses larmes. Le nouveau prélat n'avoit pas négligé les prélats qui faisoient le plus de figure, qui, de leur côté, regardèrent comme une distinction d'être approchés de lui. Saint- Gyr, ce lieu si précieux et si peu accessible, fut le lieu destiné à son sacre, et Monsieur de Meaux, le dictateur alors de l'épiscopat et de la doctrine, fut celui qui le sacra ^. Les enfants de France en furent spectateurs; Mme de Maintenon y assista avec sa petite et étroite cour intérieure, personne d'invité, et portes fermées à l'empressement de faire sa cour.

1. Nous trouvons cette note de Gaignières dans le ms. Clairanibault 1180, fol. 257 v : « Le vendredi matin 4 février 169o, le Roi nomma l'abbé de Fénelon à l'archevêché de Cambray. Il le vint dire à Mgr le duc de Bourgogne, qui alla aussitôt chez le Roi, pour l'en remercier. Le Roi lui demanda quel compliment il lui falloit faire : s'il falloit s'en réjouir avec lui, ou en être fâché à cause que cela l'éloigneroit. Il répondit sur-le-champ au Roi : « Tous les deux. »

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