Par mégarde : propoihion
veut absolument être religieuse? — Alors, répliquai-je, je vous demande la troisième. » A cette proposition, il me fit deux objections : son âge, et la justice de lui égaler l'aînée pour le bien, si, le mariage de la troisième fait, cette aînée changeoit d'avis et ne voulût plus être religieuse, et l'embarras où cela le jetteroit. A la première, je répondis par l'exemple domestique de sa belle-sœur, plus jeune encore lorsqu'elle avoit épousé le feu duc de Mortemart' ; à l'autre, qu'il me donnât la troisième sur le pied que l'aînée se marieroit ^, quitte à me donner le reste de ce qu'il auroit destiné d'abord, le jour que l'aînée feroit profession ; et que, si elle changeoit d'avis, je me contenterois d'un mariage de cadette, et serois ravi que l'aînée trouvât encore mieux que moi.
Alors, le duc, levant les yeux au ciel, et presque hors de lui, me protesta qu'il n'avoit jamais été combattu de la sorte ; qu'il lui falloit ramasser toutes ses forces pour ne me la pas donner à l'instant. Il s'étendit sur mon procédé avec lui, et me conjura, que la chose réussît ou non, de le regarder désormais comme mon père, qu'il m'en serviroit en tout, et que l'obligation que j'acquérois sur lui étoit telle qu'il ne pouvoit moins m'oiïrir et me tenir que tout ce qui étoit en lui de service et de conseil. Il m'embrassa en effet comme son fils, et nous nous séparâmes de la sorte, pour nofis revoir à l'heure qu'il me diroit le lendemain, au lever du Roi. Il m'y dit à l'oreille, en passant, de me trouver ce même jour, à trois heures
1. Marie-Anne Colbert, sœur cadette des duchesses de Beauvillier et de Chevreuse, née le 17 octobre i66o, épousa, le 14 février 1679, Louis de Rochechouart, duc de Mortemart, fils du maréchal de Vivonne et général des galères en survivance. Elle n'avait que treize ans, et son mari quatorze. Devenue veuve le 3 avril 1688, elle mourut à Saint- Denis, le 14 janvier 1750. Selon Mme de Caylus, son mariige avait coûté quatorze cent mille livres au Roi.
2. C'est-à-dire dans les mêmes conditions que si l'aînée eût dû se marier.
après midi, dans le cabinet de Mgr le duc de Bourgogne, qui devoit être alors au jeu de paume', et son appartement désert. Mais il se trouve toujours des fâcheux : j'en trouvai deux, en chemin du rendez-vous, qui, étonnés de l'heure où ils me trouvoient dans ce chemin, oii ils ne me voyoient aucun but, m'importunèrent de leurs questions ; je m'en débarrassai comme je pus, et j'arrivai enfin au cabinet du jeune prince, où je trouvai son gouverneur, cjui avoit mis un valet de chambre de confiance à la porte, pour n'y laisser entrer que moi. Nous nous assîmes vis-àvis l'un de l'autre, la table d'étude entre nous deux. Là, j'eus la réponse la plus tendre, mais négative, fondée sur la vocation de sa fille, sur son peu de bien pour l'égaler à la troisième, si, le mariage fait, elle se ravisoit ; sur ce qu'il nétoit point payé de ses états ^, et sur le désagrément que ce lui seroit d'être le premier des ministres qui n'eût pas le présent que le Roi avoit toujours fait lors du mariage de leurs filles^, et que l'état présent des affaires l'empêchoit d'espérer. Tout ce qui se peut de douleur, de regret, d'estime, de préférence, de tendre, me fut dit ; je répondis de même, et nous nous séparâmes en nous embrassant, sans pouvoir plus nous parler. Nous étions convenus d'un secret entier, qui nous faisoit cacher nos conversations et les dépayser, de sorte que, ce jour-là, j'avois conté à M. de Beauvillier, avant d'entrer en matière, les deux rencontres que j'avois faites ; et sur ce qu'il me recommanda de plus en plus le secret, je donnai le change à Louville de ce second entretien, quoiqu'il sut
1. Sur le jeu de paume du Roi et des princes, voyez le tome I de VÉtat de la France, chapitre des Plaisirs divers.
2. C'est-à-dire de ses gages, appointements et pensions. Les payements du Trésor royal étaient déjà fort en retard à celte époque ; mais le chef du conseil des finances devait en souffrir moins que tout autre.
3. Le Roi donnait d'ordinaire deux cent mille livres, à moins que les embarras financiers du moment ne le forçassent de réduire ses libéralités. Mlle de Beauvillier eut cette somme quand elle épousa le duc de Mortemart, en 1703.
le premier, et qu'il étoit un des deux hommes que j'avois rencontrés.
Le lendemain matin, au lever du Roi, 31. de Beauvillier me dit à l'oreille qu'il avoit fait réflexion que Louville étoit homme très-sûr et notre ami intime à tous deux, et que, si je voulois lui confier notre secret, il nous deviendroit un canal très-commode et très-caché. Cette proposition me rendit la joie par l'espérance, après avoir compté tout rompu. Je vis Louville dans la journée : je l'instruisis bien, et le priai de n'oublier rien pour servir utilement la passion que j'avois de ce mariage.
Il me procura une entrevue pour le lendemain, dans ce petit salon du bout de la galerie qui touche à l'appartement de la Reine \ et où personne ne passoit, parce que cet appartement étoit fermé depuis la mort de Madame la Dauphine. J'y trouvai M. de Beauvillier, à qui je dis, d'un air allumé de crainte et d'espérance, que la conversation de la veille m'avoit tellement affligé, que je l'avois abrégée, dans le besoin que je me sentois d'aller passer les premiers élans de ma douleur dans la solitude (et il étoit vrai) ; mais que, puisqu'il me permettoit de traiter encore cette matière, je n'y voyois que deux principales difficultés, le bien et la vocation ; que, pour le bien, je lui demandois en grâce de prendre cet état du mien que je lui apportois^ encore et de régler dessus tout ce qu'il voudroit. A l'égard du couvent, je me mis à lui faire une peinture vive de ce que l'on ne prend que trop souvent pour vocation, et qui n'est rien moins, et très-souvent que préparation aux plus cuisants regrets d'avoir renoncé à ce qu'on ignore et qu'on se peint délicieux, pour se confiner dans une prison de corps et d'esprit qui désespère : à quoi j'ajoutai celle du bien et des exemples de vertu que sa fille trouveroit dans sa maison.
4. C'était le salon de la Paix; voyez le plau de Moitiu. 2. Il y a une virgule devant encore, dans le manuscrit; mais il se peut qu'elle soit d'une autre main que celle de l'auteur.
iO MÉMOIRES [1693]
Le duc me parut profondément touché du motif de mon éloquence. II me dit qu'il en étoit pénétré jusqu'au fond de l'âme, qu'il me répétoit, et de tout son cœur, ce qu'il m'avoit déjà dit, qu'entre M. le comte de Toulouse^ et moi, s'il lui demandoit sa fille, il ne balanceroit pas à me préférer, et qu'il ne se consoleroit de sa vie de me perdre pour son gendre. Il prit l'état de mon bien, pour examiner avec Mme de Beauvillier tout ce qu'ils pourroient faire, tant sur le bien que sur le couvent. « Mais, si c'est sa vocation, ajouta-t-il, que voulez-vous que j'y fasse? II faut en tout suivre aveuglément la volonté de Dieu et sa loi, et il sera le protecteur de ma famille. Lui plaire et le servir fidèlement est la seule chose désirable, et doit être l'unique fin de nos actions. » Après quelques autres discours, nous nous séparâmes.
Ces paroles si pieuses, si détachées, si grandes, dans un homme si grandement occupé, augmentèrent mon respect et mon admiration, et en même temps mon désir, s'il étoit possible. Je contai tout cela à Louville, et le soir j'allai à la musique à l'appartement, où je me plaçai en sorte que j'y pus toujours voir M. de Beauvillier, qui étoit derrière les princes. Au sortir de là, je ne pus me contenir de lui dire à l'oreille que je ne me sentois point capable de vivre heureux avec une autre qu'avec sa fille, et, sans attendre de réponse, je m'écoulai. Louville avoit jugé à propos que je visse Mme de Beauvillier, à cause de la confiance entière de M. de Beauvillier en elle, et me dit de me trouver le lendemain chez elle, porte fermée, à huit heures du soir. J'y trouvai Louville avec elle. Là, après les remerciements, elle me dit sur le bien et sur le couvent à peu près les mêmes raisons ; mais je crus apercevoir fort clairement que le bien étoit un obstacle aisé à
1 . Le comte de Toulouse, fils naturel et légitimé du Roi , n'avait pas encore seize ans. On parla cependant, dès l'année 4695, de lui faire épouser la jeune Mademoiselle {Gazette d'Amsterdam, t69o, Extraordinaire xciu); mais il ne se maria que sur la fin de sa vie, en 1723.
ajuster et qui n'arrêteroitpas, mais que la pierre d'achoppement étoit la vocation. J'y répondis donc comme j'avois fait là-dessus à M. de Beauvillier. J'ajoutai qu'elle setrouvoit entre deux vocations, qu'il n'étoit plus question que d'examiner laquelle des deux étoit la plus raisonnable, la plus ferme, la plus dangereuse à ne pas suivre : l'une, d'être religieuse ; l'autre, d'épouser sa fille ; que la sienne étoit sans connoissance de cause, la mienne après avoir parcouru toutes les filles de qualité ; que la sienne étoit. sujette au changement , la mienne stable et fixée ; qu'en forçant la sienne, on ne gâtoit rien, puisqu'on la mettoit dans l'état naturel et ordinaire, et dans le sein d'une famille où elle trouveroit autant ou plus de vertu et de piété qu'à Montargis ; que forcer la mienne m'exposoit à vivre malheureux et mal avec la femme que j'épouserois, et avec sa famille.
La duchesse fut surprise de la force de mon raisonnement et de la prodigieuse ardeur de son alliance qui me le faisoit faire. Elle me dit que si j'avois vu les lettres de sa fille à M. l'abbé de Fénelon*, je serois convaincu de la vérité de sa vocation ; qu'elle avoit fait ce qu'elle avoit pu pour porter sa fille à venir passer sept ou huit mois auprès d'elle, pour lui faire voir la cour et le monde, sans avoir pu y réussir, à moins d'une violence extrême ; qu'au fond elle répondroit à Dieu de la vocation de sa fille, dont elle étoit chargée, et non de la mienne ; que j'étois un si bon casuiste que je ne laissois pas de l'embarrasser ;
1. François de Salignac de la Mothe-Fénelon, né le 6 août 1651, avait été supérieur des Nouvelles-Catholiques de Paris et était, depuis le mois de septembre 1689, précepteur des trois petits-fils du Roi. Celui-ci lui donna, en décembre 1694, l'abbaye de Saint-Valery et le nomma, le 4 février 1695, à l'archevêché de Cambray, où il mourut le 7 janvier 1715. Il était membre de l'Académie française depuis le 7 mars 1693. C'est à la prière du duc de Beauvillier que Fénelon avait imprimé son traité de l'Éducation des filles (1687) ; peu après, le duc l'avait fait nommer précepteur des enfants de France.
•12 MÉMOIRES [169yj
qu'elle verroit encore avec M. de Beauvillier, parce qu'elle seroit inconsolable de me perdre ; et me répéta les mômes choses tendres et flatteuses que son mari m'avoit dites, et avec la même effusion de cœur. La duchesse de Sully \ qui entra, je ne sais comment, quoique la porte fût défendue, nous interrompit là, et je m'en allai, fort triste, parce que je sentis bien que des personnes si pieuses et si désintéressées ne se mettroient jamais au-dessus de la , vocation de leur fille.
Deux jours après, au lever du Roi, M. de Beauvillier me dit de le suivre de loin jusque dans un passage obscur, entre la tribune et la galerie de l'aile neuve, au bout de laquelle il logeoit, et ce passage étoit destiné à un grand salon pour la chapelle neuve que le Roi vouloit bàtir^. Là M. de Beauvillier me rendit l'état de mon bien, et me dit qu'il y avoit vu que j'étois grand seigneur en biens comme dans le reste, mais qu'aussi je ne pouvois différer à me marier, me renouvela ses regrets, et me conjura de croire que Dieu seul, qui vouloit sa fille pour son épouse, avoit la préférence sur moi, et l'auroit sur le Dauphin même, s'il étoit possible qu'il la voulût épouser ; que si, dans les suites, sa fille venoit à changer, et que je fusse libre, j'aurois la préférence sur quiconque, et lui se trouveroit au comble de ses désirs ; que, sans l'embarras de ses affaires, il me prêteroit ou me feroit prêter sous sa caution les quatre-vingt mille livres qui faisoient celui des miennes ; qu'il étoit réduit à me conseiller de chercher à me marier et à s'offrir d'en porter les paroles , et de faire son affaire propre désormais de toutes les miennes. Je m'affligeai, en lui répondant, que la nécessité de mes affaires ne me permît pas d'attendre à me marier jusqu'à
•1. Marie-Antoinette Servien, fille du surintendant, mariée, le 1" octobre 4658, à Maximilien-Pierre-François de Béthune, duc de Sully. Elle mourut à Paris, le 15 janvier 4702, âgée de cinquante-neuf ans.
2. Cette chapelle ne fut bâtie que beaucoup plus tard; voyez tome 1, p. 74, note 4.
sa dernière fille, qui toutes peut-être ne seroient pas religieuses ; et c'étoit en effet ma disposition. La fin de l'entretien' ne fut que protestations les plus tendres d'un intérêt et d'une amitié intime et éternelle, et de me servir en tout et pour tout de son conseil et de son crédit, en petites et en grandes choses, et de nous regarder désormais, pour toujours, l'un et l'autre comme un beau-père et un gendre dans la plus indissoluble union. Il s'ouvrit après à Louville, et, dans son amertume, il lui dit qu'il ne se consoloit que dans l'espérance que ses enfants et les miens se pourroient marier quelque jour, et il me fit prier d'aller passer quelques jours à Paris, pour lui laisser chercher quelque trêve à sa douleur par mon absence. Nous en avions tous deux besoin.
Je me suis peut-être trop étendu en détails sur cette affaire; mais j'ai jugé à propos de le faire pour donner par là la clef de cette union et de cette confiance si intime, si entière, si continuelle, et en toutes affaires si importantes, de M. de Beauvillier en moi, et de ma liberté avec lui en toutes choses, qui, sans cela, seroit tout à fait incompréhensible dans cette extrême différence d'âge, et du caractère secret, isolé, particulier, et si mesuré, ou plutôt resserré, du duc de Beauvillier, et de cet attachement que j'ai eu toujours pour lui sans réserve ni comparaison '^
Ce fut donc à chercher un autre mariage. Un hasard fit jeter des propos à ma mère de celui de la fille amée du maréchal duc de Lorge^, avec sa charge de capitaine des gardes du corps ; mais la chose tomba bientôt pour lors, et j'allai chercher à me consoler à la Trappe* de l'impossibilité de l'alliance du duc de Beauvillier.
1. Saint-Simon a écrit -.iVentrien, et, un peu plus loin, après « tendres » : d'une, pour d'un.
3. Celle que Saint-Simon épousera en 1695 ; voyez ci-après, p. 262.
4. Abbaye de l'ordre de Cîteaux, située dans le diocèse de Seez, près
La Trappe
et son réfor-
inatenr, et mou
intime liaison
avec lui.
Son origine.
La Trappe est un lieu si célèbre et si connu, et son réformateur' si célèbre, que je ne m'étendrai point ici en portraits ni en descriptions ; je dirai seulement que cette abbaye est à cinq lieues de la Ferté-au-Vidame"^ ou -Arnauld, qui est [le] véritable nom distinctif de cette Ferté parmi tant d'autres Fertés en France qui ont conservé le nom générique de ce qu'elles ont été, c'est-à-dire des forts ou des forteresses (fir mitas) ^ . Louis XIII avoit voulu que mon père achetât cette terre*, depuis longtemps en décret^ après la mort de ce la Fin*' qui, après être entré dans la conspiration du duc de Biron', le trahit d'autant plus cruellement qu il le tint toujours en telle opinion de
de Mortagne. Elle avait été fondée, en 1140, par un comte du Perche; mais les religieux étaient tombés dans le plus profond relâchement, lorsque, en 1662, l'abbé de Rancé les ramena à l'étroite observance des règles de leur ordre. Voyez ci-après, p. 362, et la Description de Vabbaije publiée par Félibien des Avaux, en 1671.