‹ Mémoires (volume 5)Chapitre 230 sur 427 · Tous deux entrèrent · texte numérisé non relu

Tous deux entrèrent

Gomment donc? lui dit Tessé; qu'aurois-je donc? » Lauzun le fit danser*, et se fit prier longtemps, et lui faisant accroire qu'il savoit mieux qu'il ne disoit. Enfin, vaincu par ses prières, il lui dit qu'il ne lui vouloit pas laisser commettre une si lourde faute; que, cette charge ayant été créée pour lui, il en savoit bien toutes les distinctions, dont une des principales étoit, lorsque le Roi voyoit les dragons, d'avoir un chapeau gris. Tessé, surpris, avoue son ignorance, et, dans l'effroi de la sottise où il seroit tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de grâces, et s'en va vite chez lui, dépêcher un de se& gens à Paris pour lui rapporter un chapeau gris. Le duc de Lauzun avoit bien pris garde à tirer adroitement Tessé à part pour lui donner cette instruction, et qu'elle ne fût entendue de personne; il se doutoit bien que Tessé, dans la honte de son ignorance, ne s'en vanteroit à personne, et lui aussi se garda bien d'en parler. Le matin de la revue, j'allai au lever du Roi, et, contre sa coutume, j'y vis M. de Lauzun y demeurer, qui, avec ses grandes entrées'^ s'en alloit toujours quand les courtisans entroient. J'y vis aussi Tessé avec un chapeau gris, une plume noire et une grosse cocarde^ qui piaffoit et se pavanoit de son chapeau'*. Cela, qui me parut ex-

1. Au sens de la locution vulgaire : faire poser. Comparez tome XI, p. 187. Ici, on avait lu, dans les anciennes éditions : « faire damner », puis : « faire douter ».

2. On a vu ci-dessus, p. 162, ce que c'étaient que les grandes entrées. Lauzun était le seul qui les eût obtenues pour le matin et le soir quoique n'étant pas premier gentilhomme de la chambre, et le Roi les lui avait rendues en 1C89, comme au temps de sa plus grande faveur.

3. Les soldats français portaient la cocarde blanche: Journal de Dangeau, tome IX, p. 231 et 232. Nous avons vu, dans le récit de la bataille de Nerwinde (tome I, p. 230, note 2), et nous verrons ci-après, p. 372, note 5, que le blanc était la couleur de leur insigne distinctif.

4. Qui faisait parade de son chapeau, comme un cheval qui « fait piaffe » ou un paon qui déploie les splendeurs de sa queue. La Fontaine a employé un équivalent, dans le Geai paré des plumes du paon :

Puis, parmi d'autres paons, tout fier, se panada.

traordinaire, et la couleur du chapeau, que le Roi avoit en aversion et dont personne ne portoit plus depuis bien des années*, me frappa et me le fit regarder, car il étoit presque vis-à-vis de moi, et M. de Lauzun assez près de lui, un peu en arrière. Le Roi, après s'être chaussé et parlé- à quelqaes-uns, avise enfin ce chapeau. Dans la surprise où il en fut, il demanda à Tessé où il [TJavoit pris. L'autre, s'applaudissant, répondit qu'il lui étoit arrivé de Paris. « Et pourquoi faire? dit le Roi. — Sire, répondit l'autre, c'est que Votre Majesté nous fait l'honneur de nous voir aujourd'hui. — Eh bien ! reprit le Roi, de plus en plus^ surpris; que fait cela pour un chapeau gris? — Sire, dit Tessé ^, que cette réponse commencoit à embarrasser, c'est que le privilège du colonel général est d'avoir ce jour-là un chapeau gris. — Un chapeau gris! reprit le Roi; où diable avez-vous pris cela? — M. de Lauzun, Sire, pour qui vous avez créé^ la charge '^j qui me l'a' dit. » Et à l'instant, le bon duc à pouffer de rire et s'éclipser, « Lauzun s'est moqué de vous, répondit le Roi un peu vivement; croyez-moi, envoyez tout à l'heure ce chapeau-là au général des Prémontrés **. » Ja-

■1. Louis XIV portait un large chapeau gris le 13 avril 16oo, lorsqu'il se rendit au Parlement (Mémoires de Monglat, p. 306); c'était alors, comme l'indique un passage des Historiettes de Tallemant (tome YII, p. 361), la coiffure des gens de qualité. Il l'a encore dans les tableaux militaires de 1667 (Versailles, u°' 2103 et 2106). Plus tard, le chapeau est noir, à bords relevés.

2. Et avoir parlé. Nous avons déjà rencontré plus d'une omission pareille du verbe auxiliaire avoir après un autre verbe employé au temps composé avec l'auxiliaire être.

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