‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 126 sur 142 · Sainte-Beuve, Port-Royal, t. IV, p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Port-Royal, t. IV, p

2. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. IV, p. 429. Sainte-Beuve prétend que Brienne n'aimait pas Nicole, « sans doute parce que Nicole démêlait ses défauts et ses fourberies mieux que le candide Arnauld ».

aujourd'hui à Paris, demain à Rome; et de là, comme un fantôme, porté en l'air, ou sur le cheval de Pacolet, on le voit d^x prima mensis, où la seconde lettre de M. Arnauld alloit être censurée tout d'une voix : mais combien ne fit-il point revenir de docteurs à son avis'?...

Antoine Arnauld.

« Je dirai à ce sujet de M. Arnauld une plaisante aventure. Comme il étoit caché dans une certaine auber^j^e, des archers conduits par un exempt du Grand-Prévôt, y entrèrent en grand nombre avec leurs hoquetons, pour se saisir d'un certain banqueroutier qui se nommoit Arnauld comme lui, et qui s'étoit évadé, ayant eu vent qu'on le venoit prendre. Le docteur du même nom, s'entendant nommer et appeler à diverses reprises, ne douta point que ce ne lut lui à qui on en vouloit, et, se mettant en prière à deux genoux, se lenoit caché fort transi dans la ruelle de son lit, son crucifix entre les mains, qu'il baisoit de grand courage. Mais comme M. de Saint-Gilles, gentilhomme poitevin, qui étoit avec lui dans la même chambre, étoit assuré de la fidélité de son hôte, il fit bonne mine à mauvais jeu et, prenant sa flûte douce dont il jouoit admirablement, se mit à jouer un branle du Poitou tout de son mieux. Ce que l'exempt entendant et en étant charmé,

1. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, p. 14. Note de Sainte- Beuve : « Tel est le portrait en charge que trace du grand champion janséniste ce bizarre Brienne dans ses Anecdotes de Port'Royalou Histoire secrète du Jansénisme , ouvrage manuscrit dont je ne possède que quelques extraits, et que j'ai vainement recherché jusqu'ici. Si on le retrouvait (et on m'entendra exprimer plus d'une fois ce désir), toute la seconde moitié de l'histoire de Port-Royal en serait éclairée d'une foule de feuxfollets, qui, accueillis avec réserve, serviraient du moins à l'égayer.

il passa outre et dit : « Le diable de banqueroutier d'Arnauld, ce fourbe de janséniste qui nous emporte notre bien, ne seroil-il point dans cette chambre ? on l'entend jouer de la flûte ? » Et sur cela retournant sur ses pas, Saint-Gilles lui ouvrit la porte hardiment et lui dit: « Il n'y a ici qu'un marchand et moi qui ne sommes ni l'un ni l'autre banqueroutiers, ni jansénistes. Voyez partout, Monsieur l'Exempt, si vous voulez en douter. » M. Arnauld, qui avoit repris ses esprits, se leva un livre à la main, et fit si bonne contenance que l'exempt ne se douta de rien, et lui fit même excuse, en se retirant, d'être entré dans leur chambre. Mais ce qu'il y a d'admirable dans cette histoire, que M. de Saint-Gilles m'a racontée lui-même, c'est que l'exempt avoit ordre de se saisir de tous les jansénistes qu'il pourroit découvrir. Mais comme il ne connoissoit point M. Arnauld, qu'il n'avoit jamais vu, et qu'il ne voyoit cette fois qu'avec sa perruque blonde ou noire et son collet de marchand à point d'Alençon ou de France, il n'avoit garde de le prendre pour un docteur de Sorbonne^. »

« Quant à l'humilité de ce docteur, je puis dire sans me tromper que j'en suis bien assuré, et que je prie mes lecteurs d'en juger par ce fait singulier qu'il n'y a que moi au monde qui leur puisse apprendre. Quelques jours avant que ce docteur lut présenté au Roi, me trouvant dans sa chambre à l'hôtel deLongueville, je m'aperçus qu'il souffroit quelque peine intérieure, et lui en ayant demandé le

1. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. IV, p. 366. Sainte-Beuve continue : « Dom Clémencet, qui cite ce passage des Anecdotes de Brienne dans son Histoii'e littéraire (manuscrite) de Port-Royal, ajoute : « On reconnaît dans ce récit le génie singulier de l'auteur : il place la scène dans une certaine auberge de la rue Saint-Denis ou Saint-Martin. Peut-être sa mémoire a-t-elle été infidèle, ou celle de M. Fontaine ; car celui-ci la place au faubourg Saint-Marceau. »

sujet, il me répondit fort simplement ; « Je vous avoue, mon cher Monsieur, que je me trouve fort embarrassé, parce que, n'ayant jamais vu le Roi, je ne sais pas bien comme il faut lui parler. Plus j'y pense, et moins je trouve en moi de paroles dignes de ce grand prince, et qui répondent à la réputation, bien ou mal fondée, que m'ont acquise mes ouvrages. Voilà le sujet de mon inquiétude, dont vous vous êtes aperçu le premier. Mais, ajouta-l-il avec une humilité qui me fit rougir et me couvrit de confusion, si vous vouliez, vous qui avez tant d'usage de la Cour, me tirer de la peine et de l'embarras où je me trouve, je vous en aurois la dernière obligation. » Je l'embrassai cordialement à cette parole si humble et si humiliante pour moi, et je lui dis: « Vous vous moquez, mon très cher maître, de votre pauvre et foible ami. Moi, faire une harangue pour M. Arnauld ! Ma foi! pour le coup, si vous n'avez d'autre souffleur que moi, vous pouvez bien demeurer muet sur la scène qui vous effraye de loin, et vous paroîtra de près moins terrible. Mais que voulez-vous dire au Roi? Figurez-vous que je le suis, et parlez-moi sans autre préparation, comme nous faisons ensemble des affaires du prétendu jansénisme. » Il trouva l'expédient fort bon, et ayant pris son long manteau, ses gants et son chapeau, je me mis gravement dans son fauteuil, et lui s'étant retiré dans l'antichambre afin de faire toutes les cérémonies dont je voulus bien être son maître, après qu'il m'eut fait les trois profondes révérences qu'on a coutume de faire au Roi, de la manière dont je lui montrai à les faire, en quoi seul je pouvois lui être utile, je me levai de mon fauteuil, et sans ôter mon chapeau, j'écoutai fort sérieusement ce qu'il avoit à me dire en qualité de suppléant, moi-même ayant à lui répondre en qualité de roi de théâtre. Il me parla à son ordinaire de fort bon sens ; et sur le champ, sans lui donner le temps d'oublier ce ([u'il venoit de me dire, je l'obligeai à prendre la plume cl à le mettre sur le papier. Rien de mieux ni de

plus simple et de plus naturel : il en fut content et moi charmé, et il m'avoua que sans moi il auroit eu peine à se retirer de ce mauvais pas.

« Or se peut-il une plus grande marque d'humilité dans un tel homme que d'avoir recours à moi, qui ne serois pas digne de le déchausser, et tout au plus de tenir la plume sous lui comme j'ai lait quelquefois, pour lui faire sa harangue. Cependant tout ce que je dis est vrai à la lettre, et si j'avois été assez présomptueux pour dresser un méchant compliment, il auroit été assez simple pour l'apprendre par cœur sur ma parole, et pour le dire de ma plaisante composition, sans changer une syllabe, au plus grand Roi du monde. Certes, ou je me trompe, car je me connois un peu en humiliation, ou cela s'appelle la plus profonde et la plus véritable humilité qui fut jamais*. »

« J'ai su, dit M. de Loménie, d'abord secrétaire d'Etat, puis notre confrère (dans ses mémoires manuscrits pendant sa prison de Saint-Lazare), j'ai su de M. de la Lane et du P. Desmares que M. Arnauld les pria un jour de lui composer son premier sermon. M. de la Lane s'en excusa, mais le P. Desmares, plus simple, le lui fit, et ^L Arnauld, non seulement l'apprit par cœur, mais le débita encore mot pour mot, comme le P. Desmares le lui avoit fait. Et certes, ou je me trompe, ajouta-t-il, moi qui me connois un peu, sinon en humilité, du moins en humiliations, ou cela s'appelle la plus profonde et la plus véritable humilité qui fut jamais de la part d'un aussi grand homme que

1. Mémoires historiques et chronologiques sur l'abbaye du Port-Royal des Champs. Utrecht (Paris), 1755, in-12, t. I, p. 281-284. Ce passage vient, paraît-il, à la suite d'un portrait d'Arnauld par Brienne, que les Mémoires ne donnent pas. Sainte-Beuve a inséré dans son Port-Royal, t. IV, p. 398, l'anecdote reproduite ci-dessus d'après Brienne, et ce lui est une occasion de plus de regretter de n'en pas connaître davantage des mémoires du confrère.

M. Arnauld » ; et moi j'ajoute, un trait de la plus candide simplicité de la part du P. Desmares ^

Le P. Vignier.

Dans des mémoires manuscrits que M. de Loménie s'amusoit à dresser sur le jansénisme dans sa prison de Saint-Lazare, et dont une partie m'est tombée entre les mains, il raconte ce fait^ comme M. Hermant^ et fait parler ainsi le P. Vignier: « Nous sommes perdus, dit-il au P. Amelotte, au P. de Saint-Pé et à quelques autres Pères de l'Oratoire de sa cadèle, nous sommes perdus si ces livres voient le jour : Jansénius aura gain de cause. » Et sur cela il les jeta au feu sans autre forme de procès. Res gesta, me dit le P. Desmares qui avait vu ces livres entre les mains du fanatique Vignier, et utinam minus vera ! '.

Uahhé Cassagnes.

« Il y a bien d'autres gens que lui [l'abbé Cassagnes], à qui le Jansénisme a troublé le cerveau, et renversé la judiciaire, quand ce ne seroit que moi, à qui il a pensé faire tourner l'esprit, tant il est dangereux de s'appliquer trop à l'examen du droit et du fait. Quand cet abbé

1. Le P. Louis Batterel, Mémoires domestiques pour servir à r histoire de V Oratoire, publiés par A. -M. -P. Ingold.^Tome 1*^(1902, in-8), p. 475.

2. La perle des livres de saint Fulgence que le P. Vignier avait eus entre les mains et qui ne se retrouvaient plus après lui.

3. Godefroi Hermanl, Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIP siècle (1630-1663), publiés par A. Gazier. Tome V (1908, in-S"), p. 340.

4. Le P. Louis Batterel, Mémoires domestiques pour servir à l'histoire de l'Oratoire, publiés par A. -M. -P. Ingold et E. Bonnardet. Tome II (1903), p. 137.

mourut, il v avoit trois livres de Jansénisme achevés, et il les avoit revus et corrigés avec assez de soin ; mais, depuis, je les ai refaits, ou pour mieux dire, retouchés à ma mode. Ensuite, ayant continué d'écrire sur les errements de mon ami, et poussé cet ouvrage comique jusqu'au neuvième livre, je m'y arrêtai quelques mois sans pouvoir l'achever, faute de savoir précisément ce que je devois dire ou taire. Environ ce temps-là, on me prêta le Journal de Saint-Amour. J'en fis un extrait raisonné en deux gros volumes in-4''. J'achetai trente ou quarante volumes du recueil contenant les principales pièces qu'on a débitées dans l'un et l'autre parti, à Paris et ailleurs, touchant les matières contestées. Avec ce secours, je remaniai mes anecdotes de Port-Royal pour la troisième fois; et après huit mois de travail, j'ai été assez heureux, si toutefois cela se peut appeler bonheur, pour donner à cette curieuse histoire, sinon toute la perfection que quelqu'autre peut-être après moi pourra lui donner, au moins toute celle que je suis capable de lui prêter. Elle est maintenant entre les mains d'un docteur de mes amis, homme intègre et nullement partial, qui la revoit et la corrige. » Il rend ensuite raison pourquoi il a donné un ton badin et satyrique à son histoire ; et dit que « si ces disputes théologiques sur des questions si épineuses et si sérieuses n'étoient un peu égayées, il courroit grand risque d'ennuyer ses lecteurs ». Quand il en est à la signature, il dit : « Comme nous avons tous signé le formulaire, mais celui de la foi humaine de Mgr de Péréfixe ; le P. du Juannet, le deuxième mandement des grands vicaires, dont le hasard m'excepta ; enfin M. Arnauld et ses amis, la formule de foi, dont le pape Clément IX se contenta, aussi bien que les religieuses de Port-Royal ; comme, dis-je, nous avons tous signé sans exception, les uns de bonne foi comme moi et mes confrères de l'Oratoire (où il étoit lors de celte signature), les autres à leur corps défendant, comme M. Arnauld et sa cabale jansénienne, pour être compris dans

la paix de l'Eglise, il seroit inutile de rapporter les raisons bonnes ou mauvaises que les défenseurs du fait de Jansénius alléguoient pour s'exempter de la signature des diverses formules, qui ont causé tant de troubles dans l'Eglise de France ^. »

1. Le P. Louis Batterel, Mémoires domestiques pour servir à V histoire de V Oratoire, publiés Y>^r A. -M. -P. Ingold et Bonnardet. Tome III (1904, in-8), p. 279.

TABLE ALPHABETIQUE

Abbeville, III, 18?.

Abel, I, 162.

Abo, I, 342: n, 286,* 329-331 ;

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