‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 31 sur 64 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La tâche que l'honneur m'a imposée était audessus de mes forces ; et , à mon âge, il a fallu mon courage pour l'entreprendre. Ces Mémoires déplairont aux admirateurs de tout ce qu'a fait Bonaparte ; ils ne satisferont pas les furieux qui le dénigrent au lieu de le juger ! Et peut-être , ce qui me toucherait davantage, affligeront-ils les braves qui le pleurent ! ! !

Mais tous les amis de la liberté, tous les

Français, verront que c'est plus à la doctrine de Bonaparte, aux funestes principes qu'il a consacrés , aux déplorables effets qu'ils ont produits, qu'à sa personne, que j'en veux.

Si j'ai quelques reproches à me faire , c'est d'avoir moi-même, dans les plus belles époques de sa gloire, trop partagé l'enthousiasme qui a fini par égarer tant de Français. Pendant sa campagne d'Egypte, personne n'a plus montré que moi d'attachement à sa famille. Celle qui s'unit à sa fortune, dont elle a été le premier échelon, celle que sa folle ambition a fait descendre du trône, sans qu'elle ait cessé de régner sur le cœur des Français, Joséphine, pendant son absence, n'eut pas de maison qui lui fût plus dévouée que la mienne ; et jamais elle ne l'oublia.

C'est elle qui, environ deux ans après le 1 8 brumaire, me fit sortir de ma retraite, et me fit nommer consul général de France en Hollande, mission qui me mit en relation avec le peuple chez lequel la dignité de l'homme est la première , je pourrais dire la seule qui se fasse particulièrement remarquer *.

Je ne dirai pas, comme tant d'autres, que j'ai

' Les richesses que produit le commerce ne créent point d'insolents parvenus. C'est dans des institutions phil-

servi le gouvernement de Napoléon pour le trahir. J'ai fait, ainsi que je le devais, tout ce que mon zèle me permettait pour le faire respecter.

Étranger à son administration intérieure, dont

anthropiques, dans des établissements populaires, dans des monuments élevés pour être le refuge de l'innocence , de la vieillesse et du malheur, que cette nation sage met tout son faste, le seul digne d'un peuple libre.

Si je puis encore dérober quelque temps à ma tombe, je n'y descendrai point sans avoir rassemblé et mis au jour les mémoires que l'accueil que j'ai reçu de ce bon peuple me fait un devoir de publier.

Ce fut en messidor an 10 que Mme Bonaparte ménagea une entrevue où le premier consul déclara à l'ex-président du directoire exécutif que sa conduite au 18 brumaire ne lui avait inspiré que de l'estime, et lui offrit une place dans le gouvernement consulaire, qui était aussi, ajoutât-il , un gouvernement républicain.

Ayant répondu avec franchise que la seule place qui convenait à ma position était une mission chez l'étran ger, j'acceptai celle en Hollande, où, pendant dix ans, je me flatte d'avoir rendu d'éminents services à la marine française et au commerce des deux nations.

C'est également à mes soins empressés que le gouvernement actuel doit les précieuses antiques qui avaient été volées à la bibliothèque nationale par des brigands que je fis arrêter à Amsterdam au moment où ils cherchaient à les vendre.

toute la France a long-temps attendu son bonheur , j'ai fait des vœux pour que cet espoir ne fût pas trompé; et je ne cesserai de gémir de ce que Bonaparte a fait le malheur de la France , lorsqu'il pouvait si facilement la rendre heureuse, comme il a été le fléau de l'Europe, lorsqu'il pouvait la régénérer.

Ce n'est point d'avoir été précipité de la chaise curule au 18 brumaire que je regrette, mais d'avoir vu dépouiller la nation de tous ses droits par celui à qui , pour faire pardonner son usurpation, il n'a manqué que d'avoir le même attachement que moi au bonheur et à la liberté de mon pays.

Dans les circonstances critiques où se trouvait la république, mes concitoyens, en rendant justice à mon patriotisme, n'ont pas su mesurer mes forces. Il eût fallu sans doute d'autres talents que les miens pour la faire triompher, non seulement des puissances étrangères , mais des ennemis bien plus dangereux qu'elle recelait dans son sein. Je ne savais pas assez discerner ceux que des vues ambitieuses ou intéressées avaient introduits dans nos rangs, de ceux que de nobles sentiments y avaient appelés. Je savais bien que les hommes à grand caractère étaient rares, mais je m'étais malheureusement persuadé que ceux qui n'étaient

entrés dans la révolution que pour l'exploiter à leur profit étaient plus rares encore.

Ami constant de la liberté, j'aurais cru ne pouvoir, sans une grave injure, douter des sentiments de ceux qui parlaient le même langage que moi. Je croyais aux protestations de fidélité, aux paroles d'honneur, à la foi des serments. Je n'imaginais pas que ceux qui se proclamaient les intrépides défenseurs de la cause nationale, les républicains par excellence, pouvaient jamais devenir les serviteurs empressés de tous les gouvernements possibles ; que leurs cris de Vive la nation , Vive la république, Vive l'empereur, Vive le roi, se confondaient dans cette exclamation unique, Vivent tous ceux qui peuvent nous donner des places , des cordons et de l'argent !

Ces caméléons politiques auront de la peine, sans doute, à me pardonner d'avoir pris la défense d'un gouvernement qui n'a eu ni argent ni cordons à leur offrir; peut-être même croiront-ils avoir droit de se plaindre de ce que je n'ai pas affecté un respect stupide pour tous les oripeaux dont l'usurpateur les a couverts; de n'avoir pas su même assez apprécier les titres qu'il leur a prodigués, et qui, par cela même, ont perdu tout leur prestige.

J'ai rempli un devoir important, si ce n'est pas à ma tranquillité civile et sociale, c'est du moins à cette tranquillité de l'homme d'honneur qui , après avoir vécu irréprochable, veut mourir avec l'estime de ses concitoyens. J'ai été vrai dans ce qui me concerne, j'ai été impartial à l'égard d'autrui; j'ai dû, par conséquent, blesser l'amour-propre de quelques individus.

J'atteste que je n'ai cru attaquer que des hommes qui, courant après le pouvoir, et tourmentés du besoin de s'enrichir, ont tout sacrifié à leurs passions avides. J'ai pu me tromper: qu'ils me le prouvent , et je réparerai mon erreur. Mais que ceux qui ne peuvent se faire illusion à eux-mêmes, ceux que leur conscience accuse plus haut que moi , n'imaginent pas qu'une simple dénégation me ferme la bouche ! ! Je n'ai soulevé qu'une partie du voile: que des imprudents ne me forcent pas à le déchirer.

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