LIBER TANDEM QUXE8GO
Tendre épouse , parents , amis , fille chérie , Vous tous à qui je dois le bonheur de ma vie, Autour de ces cyprès Toyez croître les fleurs. Jetez sur mon tombeau quelques feuilles de rose ; (iardez-vous d'arroser ma cendre de vos pleurs, Mon ombre en gémirait : libre enfin , je repose !
mouvements , avec les instigateurs -qui , seub , y ayant pris une part active , doivent seuls en répondre devant l'opinion publique.
Lorsque Tordre constitutionnel n'est pas encore parfaitement afifermi par le temps, qui, seul, consolide tout, lorsque des oscillations trop fréquentes ont ébranlé Tédifice social et fatigué la nation, il ne faut que l'espoir d'un plus heureux avenir, présenté par un ambitieux adroit , pour amener une crise épouvantable , et renverser un gouvernement qu'on ne suppose trop faible que pour donner au peuple , toujours facile à tromper, un puissant oppresseur.
Tel est l'aspect sous lequel doit être considérée la révolution du 1 8 brumaire. Ceux qui ont livré la république triomphante, la France libre, à Bonaparte, le directeur Sieyes et les députés ses complices , voilà les grands coupables.
Ces députés sont , parmi les anciens , ceux qui ont préparé et concerté avec l'usurpateur la translation des deux conseils à Saint-Cloud; parmi les cinq-cents , ceux que nous peint si bien M. le comte de Cornet ,^ ^Mt connaissaient les vues ambitieuses de Bonaparte^ et qui voulaient en tirer parti!... ces vingt-cinq ou trente expeciants ^ qui . erraient dans les corridors de Saint-Cloud, en attendant l'instant de se jeter sur leur proie ; ceux
qui, après avoir mutilé le conseil auquel ils étaient indignes d'appartenir , osèrent en former la déplorable caricature, et présenter en son nom l'acte du 19 brumaire; ceux qui, en un mot, se sont unis à Bonaparte , comme ces plantes parasites qui, fleurissent sur les arbres vigoureux dont elles pompent la sève !...
Voilà les hommes dont les trames odieuses ne peuvent se peindre avec de trop noires couleurs!..» Voilà ceux que j'appelle les hommes du 1 8 brumaire , et qui seuls méritent qu'on les flétrisse de cette qualification.
L'impartialité que je me suis imposée m'oblige de convenir qu'il se trouve encore parmi les coopérateurs de cette journée funeste quelques citoyens qui méritent une indulgente exception. Combien d'enthousiastes, à cette époque, revenus de leurs erreurs, se reprochent aujourd'hui d'avoir servi la plus désastreuse usurpation !
Cabanis , qui siégea toujours au rang du trop petit nombre de sénateurs que Bonaparte ne put corrompre, s'est plus d'une fois repenti de n'avoir pas mieux connu les hommes qui l'avaient entraîné dans la révolution du 1 8 brumaire.
Et Lucien , dont l'audace couvrit la faiblesse de son frère , Lucien lui-même , à qui, plus qu'à tout autre , est du le succès du fameux siège de Saint-
35o MÉMOIRES
Cloud, mériterait peut-être, jusqu'à un certain point, d être distingué des contre-révolutioniiaires qu'il s'est associés, si son horrible discours pour provoquer l'attentat du 19 brumaire pouvait jamais lui être pardonné! S'il a été un des plus coupables, puisqu'il avait l'honneur de présider le conseil des cinq-cents, et qu'il a sciemment calomnié ses collègues , en qualifiant de représentants du poignard les mandataires fidèles qu'il a fait éliminer, et dont jusqu'alors il s'était £siit gloire de partager le patriotisme exalté; s'il s'est liguéavec Sieyes, qu'il détestait, pour mettre Bonaparte à la tète du gouvernement consulaire , les hommes qui l'ont approché de plus près assurent qu'il n'a C(issé de lui rappeler avec énergie les engagements solennels qu'il avait contractés au 19 brumaire, et dont il s'était rendu garant.
Ce qui confirme cette version, si honorable pour Lucien, c'est qu'il s'enfuit dans une terre étrangère, dès qu'il vit que la dernière heure de la république avait sonné, qu'il n'attendit pas même que le consul se fût assis sur le trône impérial.
On n'a pas vu sans étonnement Lucien se décorer du titre de prince de Canino, après avoir renoncé à la carrière des honneurs ouverte à ses frères. Ooyait-il avoir besoin de se faiie qualifier
ainsi pour tenir un rang distingué dans la société, ou voulait-il prouver qu'il préférait chez l'étranger cette qualification plus qu'insignifiante à tous les titres brillants qu'il eût pu obtenir dans son pays au prix de sa liberté?...
Quelle leçon il donna à sa Êiinille , lorsqu'au lieu de reconnaître à celui qui s'en déclarait le chef le droit de délier du serment même prêté aux pieds des autels, il s'indigna des magnifiques propositions dont la jeunesse de Jérôme se laissa éblouir; lorsque, plus fier que Napoléon lui-même dans l'époque de sa gloire , il refusa de sacrifier une femme chérie à la vanité de ces alliances superbes qu'ambitionnent les parvenus!...
Il est fâcheux cpxe la conduite de Lucien se soit démentie à son retour en France dans les cent jours. S'il se fut vraiment repenti ^'avoir si odieusement concouru à l'élévation de l'oppresseur de son pays, c'était là le moment de le manifester,, de rappeler à son frère ses anciens serments , la nouvelle promesse qu'il venait d'adresser au peuple finançais en s'échappant de son exil.
Voyez , devait-il lui dire , ou votre despotisme vous a conduit!... Ce sont moins les puissances que vous avez tant de fois vaincues qui vous ont relégué dans l'île d'Elbe, que tous les sénatus-
55a MEMOIRES
consultes de vos indignes conseillers. Abdiquez lès vains titres qui ont Êdt de vous un usurpateur, rompez les liens dont vous avez garrotté une nation généreuse , redevenez le chef d'un peuple libre, et toutes les puissances de la terre trembleront encore devant vous.
Au lieu de lui tenir ce langage , Lucien ratifie lui-même les articles additionneb , qui prouvent à toute la France que l'homme de l'île d'Elbe n'était pas changé. 11 adopte les airs et l'étiquette de la cour dont il s'était si sagement retiré ! Il s'affuble de la livrée impériale, pour paraître avec ses frères à la représentation théâtrale du champ de mai !!!...
M. le comte de Cornet , plus rigoureux que moi , ne veut admettre aucune exception.
c Bonaparte , nous dit-il , n'a jamais connu que »le pouvoir alpolu; toute sa Ëimille avait les 1 mêmes vues , cela ne pouvait être autrement.
• Tous les hommes que le premier consul avait
• associés à son pouvoir ne pouvaient prospérer » qu'à l'aide de sa toute-puissance, qu'ils ont ious » secondée. Les honneurs et les richesses ont été » le prix de leur asservissement extérieur. Il est si » doux de se voir entouré, sollicité ,^ flatté !... de » pouvoir répandre des bienfaits sur sa famille » et ses amis ; de marcher vers l'opulence et la
• grandeur , quoiqu'elle ne soit souvent que re-
• lative!... Il n'y a que ceux qui, soit par <ié- » faut de moyens , soit par la fatalité des circon-
• stances, ne peuvent pas participer à tous ces
• avantages qui répandent sur eux une teinte
• sombre , et s'arment d'une grande austérité de » caractère et de principes.
»Je ne sais pas, ajoute M. le comte, si l'on
• trouverait aujourd'hui en France un bien grand
• nombre d'individus, un peu connus, qui n'aient
• pas pris part à l'action du dernier gouverne-
• ment*. »
J'ai peine à croire que tous ceux qui ont marché sur la même ligne que M. le comte de Cornet, qui, comme lui, ont trouvé combien il était doux de se voir entouré , sollicité , flatté; de pouvoir répandre des bienfaits sur sa famille et ses amis; de marcher vers l'opulence et la grandeur , quoiqu'elle ne soit souvent que relative, puissent être bien satisfaits de l'entendre convenir aujourd'hui que tous leurs honneurs , que toutes leurs richesses ont été le prix de leur asservissement extérieur.
^ Notice htstofique sur le i8 brumaire, par le président de la commission des inspecteurs du conseil des anciens ^ alors le citoyen Cornet ^ représentant du peuple, aujourd'hui le comte de Cornet, pair de France (pag. 19 et 20).
Mais tous les citoyens étrangers aux événements du 1 8 brumaire et aux récompenses ma gnifîquement prodiguées aux auteurs de cette journée trouveront , certes , fort étrange d'en- ' tendre dire à M. le comte de Cornet que si les hommes d'une grande austérité de caractère et de principes n'ont pas été flétris par les honneurs et les richesses , qui n'étaient que le prix honteux de X asservissement y ce fut par la fatalité des circonstances et surtout à défaut de moyens , sous un gouvernement où plus d'un . personnage à grande souplesse et à petits moyens ont si heureusement réussi!...
M. le comte déclare ne pas savoir si l'on trouverait aujourd'hui un bien grand nombre d'individuSj un peu connus^ qui n aient pas pris part à l'action du dernier gouvernement.
On pourrait demander à M. le comte ce qu'il entend par l'action du dernier gouvernement.
Quand une révolution est consommée , les hommes les plus sages , les plus attachés à leur pays , qu'une guerre civile effraie , cèdent aux efforts des ambitieux, lors même qu'ils les condamnent; suivent le nouvel ordre de choses, pour empêcher qu'il ne devienne trop funeste : ils prouvent, en sacrifiant leurs propres opinions , que leur intérêt le plus cher est celui de
la patrie , et qu'aucune circonstance ne peut les déterminer à cesser de la servir.
Sans doute un grand nombre de bons citoyens, de ceux mêmes qui se sont opposés de tout leur pouvoir à l'usurpation de Bonaparte, n'ont pas cru devoir s'éloigner entièrement et à jamais du gouvernement qui avait Bonaparte pour chef, une fois que ce gouvernement a été établi : s'il en avait été autrement, c'eût été un malheur de plus.
. Tous ceux qui prennent encore quelque intérêt au bonheur comme à la gloire de leur pays diront à M. de Cornet , qu'il eût été par trop fâcheux qu'alors il n'y eût en France que des fonctionnaires publics dont tout le mérite consistait dans ieur asservissement extérieur!... qu'il n'y eût eu dans les conseils de Bonaparte que ces hommes, toujours malheureusement trop communs, qui, faisant abnégation de leurs propres connaissances , cherchaient à deviner, non ce qui peut être utile, mais ce qui pourrait plaire; proposaient , par exemple , de faire proscrire le beau système métrique et de faire revivre le désordre des anciennes mesures , parceque , pour sati^ faire la cour de Rome , le maître avait rétabli le dimanche et proscrit les décadis.
Fallait-il que tous les hommes à caractère et
attachés à leur pays se fussent éloignés de Bonaparte ; qu'on n'eût vu près de lui et dans ses conseils, ni les Berlier, ni les Français, ni les MoUien, ni les Dejean, ni les Daru, ni les Thîbaudeau, ni les Truguet, ni d'autres citoyens également recommandables ? . . . Fallait - il que les Lam^ brechts, les Lanjuinais, les Lenoir-Laroche, les Dedelai-d'Agier, lesVimar, les Boissy-d*Anglas , abandonnassent la chose publique, fussent sourds à la voix du peuple qui réclamait leurs services plus hautement encore que Bonaparte ?...
Fallait-il que les Ginguené , les Chauvelin , les Benjamin Constant , les Daunou , les Savoye- RoUin , les Duchesne , les Thiessé , les Sédilés , les Ganilh, les Andrieux, que tous les tribuns que Bonaparte fit éliminer par son complaisant sénat, eussent refusé de prendre part à une magistrature dont le titre semblait les appeler à la défense des droits du peuple , et qu'entre tous les tribuns restants, il ne se fût pas trouvé un seul homme {un Carnot) qui énonçât l'opinion courageuse d'un homme libre et qui ne voulait pas cesser de l'être sous le règne de ce même Napoléon qu'il refusa de couronner? Peut -on ne pas lui savoir gré d'avoir prouvé, par sa belle défense d'Anvers, que, quelque changement qu'il arrive au gouvernement de son pays, un
bon citoyen ne cesse pas d'en être le défenseur, est toujours éminemment Français? Par suite du fatal vote, Carnot est mort sur une terre étrangère , et sa mort n'a pas désarmé à son égard les ennemis d'une révolution à laquelle il avait luimême pardonné. une première déportation !...
Fallait-il que le vainqueur de Fleurus préférât l'exil à l'honneur de rentrer dans les rangs que ses victoires lui avaient assignés ; que le ministre qui avait organisé, sous le directoire, les bataillons sans lesquels Bonaparte à Marengo n'eût pu compter sur la victoire , renonçât à commander les braves qui avaient si glorieusement répondu à son appel?... Saurait-on gré au jurisconsulte le plus éclairé de France d'avoir refusé une. des premières places de la magistrature, d'avoir privé le tribunal régulateur de tous les autres , de ses profondes lumières , de cette trop rare impartialité qui honore le magistrat , fait pâlir le vice et rassure l'innocence?...
Pardonnerait-on au grand peintre que l'étran-» ger admire , et dont l'absence met en deuil l'école française qui lui doit l'honneur d'être aujoup-r d'hui la première de l'Europe, pardonnerait-on à tous les artistes distingués qui ont marché sur ses traces , si , après le 1 8 brumaire , ils avaient brisé leurs pinceaux; s'ils avaient refusé de
transmettre à la postérité ces chefs-d'oeuvre, monuments éternels de notre gloire?...
C'est une grande faute en politique ,• disons plus, c'est un crime d'abandonner la chose publique à l'impéritie et à la malveillance. Le brave , après une défaite , ne jette pas ses armes , mais revient , aussitôt qu'il lui est possible , sur le terrain où il a été vaincu; et le peuple, qui sait toujours distinguer ses vrais défenseurs, leur tient compte même de leurs inutiles efiforts pour le préserver des désastres qu'ils ne peuvent empêcher.
La France , en déplorant le 1 8 brumaire , saura distinguer les hommes qui croyaieilt fran* chement aux promesses solennelles , à tous les serments de Bonaparte , de ceux qui étaient les confidents secrets de ses vues ambitieuses et vour laient eu tirer parti. L'histoire ne confondra pas les Français que l'éclat de ses victoires avait remplis d'enthousiasme et que ses proclamations multipliées ont séduits, avec les intrigants qui, dans leur asservissement, n'ont vu qu'un moyen plus sûr de parvenir.
Si les révolutions doivent se juger par les événements qui en opt été les suites nécessaires, c'est aussi par leur conduite subséquente qu'il Éaut juger tous ceux qui y ont pris part, comme
les principes s'apprécient par les conséquences qui en résultent.
Quand un grand incendie éclate , tout le monde crie au feu et y court ; ceux qui vont pour porter du secours, pour conserver, se trouvent pêle-mêle avec ceux qui viennent pour enlever ce qu'il y a de plus précieux, pour piller ; et les incendiaires ne sont pas les derniers arrivés. Mais lorsque l'incendie est apaisé, on cherche à en découvrir les auteurs. Quand même on élèverait dans la suite un édifice majestueux sur les ruines de celui qui a été incendié , la postérité, comme la justice, n'en flétrirait pas moins le nom de ceux qui y ont mis le feu '.
■ Les hommes du 18 brumaire , ne pouyaot se flatter de l'approbation des Français qui existent, cherchent des approbateurs dans ceux qui ne sont plus. Un des principaux auteurs de la constitution de l'an III, qu'on suppoiè être mort de joie en apprenant le retour de Bonaparte , Bdùdin des Ardennes lui-m/éme, méditait depuis long-temps le projet exécuté à Saint-Cloud , et ne cessait, suivant eux , d'en entretenir ses collègues. Heureusement , pour la mémoire d'un des plus éclairés, des plus estimables représentants du peuple , sa profession de foi existe dans le discours qu'il prononça lors de sa présidence , le i4 Juillet an VH.
tt Représentants du peuple, dit-il, l'énergie à laquelle »?ous rappelle le 14 juillet doit aujourd'hui défendis
36o MÉMOIRES
On convient franchement aujourd'hui que la révolution du 1 8 brumaire est un crime ; mais , en même temps , on voudrait persuader que ce crime était nécessaire. C'est le gouvernement qui a été renversé qu'orfaccuse, et non ceux qui Font détruit. Ce sont surtout d'anciens serviteiu^ de Bonaparte qui s'acharnent sur le cadavre du corps politique tombé sous les coups de leur maître. Il est vrai que le gouvernement directorial était bien monstrueux , bien misérable , puisqu'il ne traînait à sa suite ni grand-nmtre des cérémonies , ni grands ni petits chambellans , ni
» cette précieuse.liberté, qui remonte & ce jour mémorable; «et peur qu'elle ne vous soit point rayîe, tous saurez dé- «ployer toute la vigueur qu'exige la consenratioa d'un pa- »reil dépôt...
nVous repousserez, comme une suggestion payée par » l'or de l'Angleterre , toute idée de changement dans la disn tribution et dans l'exercice des premiers pouvoirs.
«Vous ne souffrirez pas que ceux que' le peuple tous a » confiés reqowerU aucune extension , puisqu'elle serait ù une usurjHUion manifeste; ni qu'ils éprouvent d'altération ftdans leur naturCy dans leurs limites, dans leur durée et ndans leur division salutaire, »
J« regrette que M. le comte de Cornet n'ait pas relu ce discours avant de nous faire part, dans sa notice, des prétendus propos confi4entiels de son ami, qui, j'ose m'en flatter, était aussi le mien.
DE GOHIER. 36i
pages , ni écuyers , ni grand-maître de la garde- * robe, ni gentilshommes de Is^ chambre, etc., etc.
Au reste , le gouvernement , si mesquinement établi par la constitution de Tan III, eût-il été encore moins en harmonie avec la grandeur nationale, l'édifice gigantesque que la bande noire a substitué au modeste monument qu'elle a dépecé, absoudrait-il les démolisseurs?... Pour avoir été plus fastueux , le gouvernement consulaire et le gouvernement impérial ont-ils £sut le bonheur des Français?... Sont-ils donc si heureux pour la grande nation les résultats du 1 8 brumaire?...
On a vu ce qu'était la France quand Bonaparte a pris les rênes du gouvernement; nous verrons ce qu'elle est devenue sous sa domination , dans quelle situation elle s'est trouvée quand son règne a fini.