Mémoires;
Étranger à tout parti, sans liaison avec aucun chef d'opinion, quelle que soit Testime que j'aie pour quelquesuns de ceux qu'on désigne pour l'être, ennemi de toute coalition, parce que bientôt l'intérêt, l'ambition et l'entêtement ne montrent la patrie que dans le cercle étroit de ceux qui composent la coterie ; mais résolu à employer tous mes faibles moyens à sauver la France d'une domination particulière quelconque, individuelle, collective ou locale, j'ai réfléchi froidement sur ce qui s'est passé et sur ce qui se passe autour de nous, afin de me tracer à moimême une règle de conduite plus assurée. Voici le résultat de mes observations :
S'il n'existe pas un Cromwell dans la république, au moins il est bien certain que le cromwellisme y existe.
1. On lit dans le tome I" des Mémoires, page 125 : « Non content « de cela, je publiai avec mon nom, dans la Chronique de Paris, un « écrit intitulé le Cromwellisme. Il était dirigé sans ménagement « contre le parti anarchiste. Il parut alors à tout le monde extrêmement « hardi. »
4 MÉMOIUES DE LARE VELLIÈRE-LÉPE AUX.
Quelques-uns des traits les plus frappants de la marche de ce fameux hypocrite populaire vont le démontrer.
Il créa une secte d'aplanisseurs qui, à la vérité, produisit le bon effet d'avilir la royauté, mais dont l'objet, d'un autre côté, était de discréditer dans l'esprit de la multitude les vrais amis- de la liberté et de l'égalité, ceux qui, par leurs lumières et leur habileté dans le maniement des affaires, pouvaient créer et affermir le régime républicain. L'objet de cette secte était en outre d'inquiéter les citoyens sur le sort de leurs familles, de leurs propriétés, des fruits de leur industrie, afin de leur faire regretter leur ancien esclavage et désirer un nouveau pouvoir absolu. Enfln, le but des aplanisseurs était encore de déshonorer le parlement par une marche emportée, par les cris de la fureur, par des délibérations précipitées, par des traits perfides continuellement lancés contre les membres qui pouvaient rendre de la dignité au sénat et jeter les bases d'un gouvernement solide. Des spectateurs dépravés ou soudoyés, des hommes apostés aux avenues du parlement insultaient ceux des membres qui leur étaient désignés comme des scélérats et des ennemis du peuple, parce qu'après avoir abattu la royauté, ils ne voulaient pas culbuter l'État, parce qu'ils avaient la tête révolutionnaire, et non pas désorgariisatrice et antisociale. Ces spectateurs, ces hommes secondaient merveilleusement la faction de Cromwell pDur avilir le parlement et l'amener à sa dissolution, sans craindre de résistance ni de la part.de la multitude à laquelle on l'avait désigné comme composé en majorité d'ennemis du peuple, ni de la part des gens plus instruits, à qui on avait fait redouter qu'il ne vînt à anéantir la propriété et l'industrie. En un mot, le perfide Cromwell, l'àme de cet exécrable système, força la main au parlement pour faire juger le traître Charles avant l'établissement d'un nouveau gouvernement, acte juste et nécessaire, mais qui, exécuté avant le temps, donnait plus de chances à son ambition.
C'est ainsi qu'après avoir épouvanté tous les bons citoyens par cette lutte entre le vice et la vertu, la médiocrité et les lumières, le brigandage et la propriété, la fainéantise
etrindustrie, la licenc3 et la liberté, après avoir enfin avili la représentation nationale, il parvint à la dissoudre sans efforts et à établir sa domination particulière sur les ruines de la puissance publique. C'est ainsi que le peuple anglais, malgré son ardent amour pour la liberté, fut emmuselé par celui qui se disait sans cesse son protecteur et son ami. C'est ainsi qu'en inquiétant habilement les citoyens sur leurs propriétés et les fruits de leur industrie, le gouvernement vient d'essayer de l'emmuseler encore. — Comparez et jugez!
Oui, elle existe dans la république cette faction faible par le nombre, mais forte par son audace, dont le projet est de dissoudre la représentation nationale ou de la dominer par la terreur, afin de régner par elle. Donc le plan est encore de concentrer la souveraineté sur un seul point de l'empire, parce qu'il sera bien plus facile alors aux ambitieux de s'en saisir, que lorsque l'exercice de cette souveraineté restera également étendu sur tous les points de la république et que chacune de ses sections aura une égale influence dans la balance politique. Voilà le mot de V énigme. Voilà ce que Ton entend par une république une et indivisible; voilà pourquoi on déclame éternellement contre un genre de fédéralisme auquel on ne croit point.
Mais s'il y a de grands traits de ressemblance entre le Cromwell de l'Angleterre et le tripot oligarchique qui voudrait gouverner la France, il faut en convenir, il y a aussi des différences marquées. Les hommes qui le composent sont bien aussi scélérats que lui, mais ils n'ont que l'audace du crime, ils n'ont pas son courage. Ils ne savent qu'assassiner, ils n'ont jamais su vaincre. Ils peuvent tout brouiller, tout désorganiser; ils sont incapables de gouverner et de reconstruire. Cromwell avait une habileté et un génie dont la force créa des flottes et des armées puissantes, et le tripot oligarchique de France, depuis qu'il s'est emparé de l'administration de la guerre, n'a pas eu d'autre secret que celui de laisser fondre en trois mois une grande partie de nos armées, malgré les millions prodigués par la Convention pour leur entretien. Enfin Cromwell, instruit à manier
les rênes du gouvernement, opprima, il est vrai, le corps politique, mais il le préserva de la mort; aussi conserva-t-il toute la vigueur nécessaire pour recouvrer encore une certaine dose de liberté. Le tripot oligarchique de France, s'il devenait le maître, aussi souverainement nul en économie politique et en droit public qu'expert en intrigue et impudent en calomnie, mènerait la France à un tel état de dissolution qu'elle ne pourrait plus se réorganiser pour la liberté, et il ne resterait de ressource aux membres de cet État ruiné et complètement démoli que de se laisser empoigner sans retour par la main sacrilège d'un ambitieux despote.
Mon pays serait-il donc destiné à cet excès de honte et de malheur? Non! Il est constant qu'au moins la très-grande majorité de la Convention nationale veut assurer le gouvernement républicain par une constitution sage et populaire; que Paris, dont les habitants veulent le règne de lajustice et des lois, ne se laissera pas encore longtemps tyranniser par cette poignée de brouillons, ou qu'enûn l'énergie de nos départements les aura bientôt mis à leur juste place.