VILLES DE PICARDIE, SOUS SAINT LOUIS
Pab m. GH. DUFOUR,
Membre résidant.
Après Texpéditton désastreuse qu'il venait de faire en Orient , saint Louis , rentré en France , entreprit de mettre de l'ordre dans Tadminislration des communes. L'ordonnance qu'il r^dit àceteffet, en 12S6, mérite d'au* tant plus de fixer notre attention que nous ne connais* sons pas de règlement plus ancien , émané de la puissance royale et qui ait eu pour objet d'organiser le service municipal , dans ses rapports avec le souverain à qui il appartenait de le contrôler. Il s'agissait d'opérer toute une réforme. Cinq articles ont suffi cependant au bon roi pour présenter le système d'unité qu'il s'efforçait de faire prévaloir dans la marche des affaires publiques , car n sentait d^ la nécessité de transformer en monar^
cbie cette France féodale, soumise à tant de coutumes diverses et souvent contradictoires.
Cette ordonnance * fixe d'abord au lendemain de la fête saint Simon saint Jude , c'est-à-dire au 29 octobre , l'élection des maires.
Par l'article 2 , il est enjoint aux nouveaux maires , aux anciens et à quatre notables dont deux devaient être pris parmi ceux qui auraient eu l'administration de la ville pendant l'année, de venir aux octaves de la saint Martin , c'est-à-4ire vers le 17 novembre , pour rendre , à Paris, le compte de leurs recettes et de leurs dépenses.
L'article 3 interdit aux villes de commune de prêter à personne sans l'autorisation royale et de ne faire aucun présent , fors vin en potz ou en bariz.
Hais il y avait un autre abus à réprimer, c'était relativement aux voyages qui se faisaient en trop nombreuse compagnie aux dépens des villes ; aussi Louis IX décide que le maire seul ou celui qui tiendra sa place pourra aller en cour x)vl ailleurs pour les affaires de la ville ; il ne doit avoir avec lui que deux personnes , le dere oa le greffier et celui qui est chargé de porter la parole ; il leur est défendu de faire plus de dépenses qu'ils h'm feraient , s'ils voyageaient pour leurs propres affaires.
Enfin l'article 5 concerne la garde des deniers de la ville, qui devaient être renfermés dans la huche commune ; personne n'en pouvait rien retenir , si ce n'est celui qui était chargé de la dépense , encore ne lui était^l permis d'avoir plus de 20 livres par devers lui.
^ OrdoMUMOM éêirmiif PranMf t. !.«' p. SI.
C'est à cette ordoDuanoe que nous deTons les précieux comptes communaux du xin.* siècle, dont l'existence aux Archives de l'Empire nous a été révélée par 11. Douet d'Aroq. Notre honorable et savant collègue, dans ses Recherches historiques et critiques sur les anciens comtes de Beaumont-sur-Oise , a publié en effet un procès-verbal de 1260 , dressé par les commissaires du roi et mentionnant toutes les villes qui avaient présenté leur situation fi« nancière en exécution de Tordonnanoe qui vient d'être rappelée \ Sur les trente^inq communes qui se sont conformées aux prescriptions du roi , il en est vingt-six qui dépendent de la Picardie, et le puissant intérêt que présentent leurs comptes nous suggère de mettre au jour ceux qui ont pu être retrouvés ; car Senlis , St.-Quentin, Gorbie et DouUens , dont le procès-verbal des commis^ saires royaux fait également mention , n'ont pas été favorisés comme les autres communes , et l'état de leurs re« cettes et dépenses sous saint Louis se trouve actuellement perdu.
Gomment expliquer que d'antres communes non moins importantes n'aient pas obtempéré à l'ordonnance ? Laon, Soissons, Glermont étaient alors placés sous l'autorité directe du roi ; mais leurs comptes paraissent n'avoir point été présentés, du moins en 1260, puisque le procèsverbal des commissaires n'en parle pas. Quelques années plus tôt , lorsqu'il s'était agi de la guerre de Bretagne, ces communes s'étaient cependant jointes aux autres
^ MSmdins de kk Sosiêté 4$$ Jbàqmns 4$ Pmrik. — DoenmeiUf m^ditt eoiuenuMil la jmwinee, t. m, p. 178«
villes de la Picardie pour prêter à saint Loals le serment de fidélité'. En 1Si8, à Tocoasion des préparatifs qui se faisaient pour la croisade, le roi demanda aux corn* mnnes les secours dont il avait besoin pour son voyage. Laon lui fournit 3,000 livres, Beauvais 3,400, et Lenain de Tillemont ajoute : « On voit par les sommes particulières » que la Picardie fournissait plus que les autres pays *. » Gomme cette province a joué un r61e important sons le règne de Louis. IX et qu^elle dépendait entièrement de son domaine, nous ne comprenons pas que toutes les communes picardes n'aient point fourni leur état de rev^us et de dépenses , en conformité de Tordonnance que nous avons citée. Faut-il attribuer leur silence au peu d'autorité que la volonté royale exerçait alors sur les cités, ou bien à cette appréhension que nous signalerons dans un instant phez quelques-unes , que la réforme ne les mit trop à la discrétion du pouvoir, toujours disposé à leur demander des subsides ?
Parmi les documents que nous publions , il en est cinq qid déjà sont connus , nous voulons parler des comptes d'Amiens ' , de Noyon * , de Chambly , de Beaumont et d*Asnières-sur-Oise '. Nous les reproduisons cependant
* Vie de saint Loms, par Tillemont , tom. i, p. 529.
* Op. cit., tom. m, p. 118.
* Becmi d$9 motitinieiitt inéiHu iê rfttstoîre â» Tifin-ÉM. — Bégûm du Nord, par Aug. Thierry, t. U*', p. 221.
* Le compte de Noyon a été par nous communiqué aux Assises archéologiques de cette ville, en 1856. Voir les Bulletin de la SoeOU des Antiquaires de Piea/rdie , tom vi , p. 181.
* Beekeréhes historiques et critiques $ur les emeieu» comtes ë$ Bcttth «oiiMiir-OiM , p. 178.
pour ne pas iDterroinpre une série de pièces qui se rattaclient toutes à l*liistoire financière de la Picardie , k une époque aussi reculée.
Les actes qui font Tobjet de notre publication sont renfermés aux Archives de l'Empire dans le carton J. 385; ils sont tous sur parchemin de divers formats, en écriture du temps , et la plupart sont même encore scellés.
Au XIII.* siècle , la langue française , à son berceau, n'était qu'un mélange de roman et de latin barbare ; cependant elle était déjà adoptée de préférence à la langue latine qui ne compte que cinq actes dans ceux que nous publions , ce sont )es comptes de St.-Riquier , Oépy en Laonnois, Asnières-sur-Oise, Chambly et Beaumont. Ceux des deux dernières villes offrent même cela de remar* quable que des phrases françaises se trouvent intercalées dans la version latine ^
Mais la forme dans laquelle ces comptes sont présentés ne varie pas moins que leur texte. Les uns sont d'uu laconisme désespérant ; ainsi à Amiens , Gompiègne et Montdidier on s'est contenté de fournir le chiffre de la ^ette communale, sans le moindre détail sur les éléments qui la constituaient. Les villes de Beauvais , Roye et Ghauny ont au contraire consigné dans leur état les renseignements les plus propres à faire saisir la physionomie
* Si les actes des communes étaient généralement écrits en français , il en était différemment des actes royaux et religieux , qui étaient rédigés en latin. Quant aux actes des seigneurs , ils étaient tantôt en français, tantôt en latin, selon la capacité littéraire des clercs attachés à leurs personnes, ou selon les personnes auxquelles leurs actes étaient adressés. (Nou de M. F. Coeher€$. )
de TadministratioD municipale, alors qu'elle n'avait encore qae de faibles points de contact avec l'autorité royale.
Une même pensée semble avoir présidé à rétablissement du bilan communal , c'est la crainte que l'ordonnance de 1856 n'eût pour objet la levée de quelque nouvelle imposition. Ainsi dans la plupart des comptes on a passé prudemment sous le silence les ressources qui devaient former le chapitre de la recette ; en même temps on exposait les charges avec tout le développement qu'elles comportaient. A Boye , par exemple , le passif est relevé avec soin , on énumëre toutes les dettes qui pèsent sur la commune , on mentionne en passant et pour mémoire les quelques créances provenant des tailles qui n'avaieot pas encore été payées , puis on termine par une réflexion qui donne toute l'économie du compte-rendu. On dit au roi : Et hien saichies que le vile est povre et au desous et ehoicm an^edeffàit, nenareutesnepour/bi dequoide se puis aiéier, mimi( vous fais (m sawÂr testai de le mk de Baie am phtt cler que nous poons.
Le mayeur de Noyon, pour protéger la ville contre les nouvelles exactions qu'il redoutait , n'a pas manqué de rappeler les sacrifices qu'elle avait d^à faits pour le service du roi, lors de la croisade ou de la guerre de Flandre et qui le devaient cependant point trouver place sur 5on bilan , puisque la dépense était acquittée. Cette pièce est empreinte d*un ton de doléances qui laisse percer la pensée d'une représentation.
U est vrai que les villes de Picardie avaient en de loMdes diarges à flipporter pour aider saint Louis dans ses diverses entreprises. A celte ^offoe l'absence de toit
système de contributions régulièrement le?ées chaque année obligeait le souverain à recourir aux communes, chaque fois qu'il avait à faire face à des dépenses extra* ordinaires» comme celles que la guerre entraîne à sa suite. Ainsi lorsqu'il traita, en 1258^ avec le roi d* Angleterre, pour rentrer définitivement en possession de la Normandie, de la Touraine , de TAnjou et du Poitoa , saint Louis s'engagea envers Henri III à lui payer une indemnité pécuniaire , et pour remplir son obligation il lui fallut lever un impôt sur les villes, Mathieu Paris nous le rappelle par ces mots : fedl igitur colligi maximam pectmiam. ^ C'est cette dépense que les communes de Picardie portent en compte sous le titre de : Don au Roi pour le pais iEngkterre. Mais il faut prendre garde de considérer les sommes relatives à cet objet comme représentant, dans les états que nous publions, tout ce que les villes ont eu à payer.
Aug. Thierry a commis à cet égard une eiTeur que nous devons relever ; il a pensé que les 1,866 liv. 13 sols 3 deniers qui figurent sur le bilan d'Amiens constituaient tOBlie don que cette viUe avait fait pour la paix d'A^gl^ terre '. S'il avait eu sous les yeux la série des compter communaux que bous éditons, il se «erait facilement convaincu que cette somme ne formait qu'un simple reliquat de la dette municipale ; car Beauvais avait été taxé à 1,750 livres , et comme l'impôt a été sans doute {^rçu en raison de l'inportance des villes, il est vraisemblable
* MaXhai Pans Msloria faajory éd. de 1614 , pag. 667 , lettre F»
* Bist^re du Tiers-État , etc., tom. i. p. 221.
qn'Àoiiens aura été soumis à une plus forte cootribution.
Mais ce qu*il est essentiel d*obseryer, c'est que le règlement de i1mp6t avait été réparti sur plusieurs exercices , pour parler le langage du système flnancîer qui nous régit ; en effet , la commune d'Âthies , en énonçant qu*elle doit encore au roi 13 liv. 6 s. 8 dén., prend soin d'ajouter que c'est pour le dernier payement ; le maire de Crépy-en-Yalois fait la même obsenration pour les 333 liv. 6 s. 8 dén. quil restait devoir. L'état de Chambly comprend deux années ; dans la première , Jean Fecart, mayeur entrant, reçoit un compte dans lequel le don du roi est porté pour 580 livres 66 sous et 3 deniers, et lorsqu'il sort de la mairie , la ville ne devait plus pour cet objet que 350 livres. 11 est manifeste par cette citation que la levée fiiite par Louis IX était payable en plusieurs annuités, et cette circonstance ne nous permet point de résumer dans un tableau, comme nous en avions eu tout d'abord la pensée, la part contributive fournie par chaque commune.
Mais les villes n'avaient pas eu à satisfaire seulement aux demandes d'argent du souverain , elles étalent en outre pressurées par le comte d'Anjou , qui ne se foisait point scrupule de leur emprunter pour ne pas rendre.
Cest à l'occasion de la guerre que souleva la socoessîM du comté de Flandre que les exigences du firàre de saint Louis se sont manifestées. II s'était fait avancer des sommes importantes par les communes picardes , sans leur en donner la moindre reconnaissance , et lorsque oelles-ei réclamaient le titre de leur créance , elles eu étaient réduites pour Tobtenir , à consentir une remise. Nous en trouvons la preuve dans le compte de Noyon qui
s'exprime ainsi à ce sujet : Au iipairtir de l'oit , on noui fist à savoir que li quem avoit natter émargent et qu'il averoit vUenie se nous ne U aidions , nom li prestames xii* Ko. et Ven quistames nV" pour avoir ses lettres pendans de ix* liv. Voilà , il faut en convenir, un droit de sceau chèrement payé. A Amiens comme à Waiily, on avait pardonné le tiers de sa dette. A Montrenil , les habitants ont suivi l'exemple de Noyon et le mayeur quita on le comte d'Anjou II* lib. XXXVI lib. por avoir assenement du remanant des deniers qu'il devoit à le vile.
Les communes picardes s^étaient bien gardées cependant d'accorder au comte d'Anjou une entière confiance. Plusieurs d'entr'elles avaient eu le soin de réclamer la garantie de la comtesse de Flandre. Voici quelques citations qui démontreront que l'on n'avait prêté au frère de saint Louis que sous le cautionnement de Marguerite : De le quele dete le ville de Biaukaisne a les lettres le conr tesse devant dite, et les letres le conte d'Anjau, — La ville de Ghambly ne s'exprime pas d*une manière moins précise : Debetur nobis secundum nostram opinionem , \V L de bono debito , cum debito comitisse Flandrensis , que nobis débet yiu^ L pro comité Andegavensi; et nos habemus lifteras dicte eomitesse sigilh suo sigillatas. — Dans le deuxième compte de Ghauny, nous voyons le mayeur faire recette de liiii liv. vi s. viii deniers que la comtesse de Flandre lui paye au nom du frère de saint Louis. — De leur côté, les habitants de Grepy déclarent que Marguerite leur doit pour le comte d'Anjou 666 liv. 13 sols 4 deniers. — Enfin c'est dans les mêmes termes que la créance est portée dans le compte de Waillynsur-Aisne :
La conteste de FUmdreg u* lib. et xm lib el vi sob et VIII den. de parms por le conte d'Anjou dm prest que la vile II fekt et ei fen relâcha ou le lier.
De rexamen de tous ces comptes , il résulte pour BOUS que la taxe, à laquelle une ville se trouvait soumise par le Roi » deveuail Tobjet d'une tailla qu'elle levait ou d'un emprunt qu'elle cootractait. Ainsi , lorsqu'Amiens fait au comte d'Anjou la remise du tiers de sa dette , le mayeur Jean de Croy n'en porte pas moins les 1837 francs au passif de la ville, et il ajoute: etchedaitle unie auoec le somme devant dite. Pourquoi cela ? c'est que la ville avait à rembourser directement à ses bailleurs de fonds ce que le comte d'Anjou n*avait plus à lui payer ; aur trement la dette du frère de Saint-Louis aurait été portée à l'actif de la commune pour les deux ti^s qu'il restait devoir et il n'aurait été fait au passif nulle mention do dernier tiers dont on le déchargeait.
Les dettes de la ville d'Amiens qui , en 18S9 , s'élevaient déjà à 7,815 liv. 17 s., somme équivalente à 1,052,733 fr. de notre monnaie aetuette, devlnreet, sept ans après , l'objet d'un arrêt du Parlement. Le Beeueil des Olim' nous apprend en effet que pour amortir un passif considérable , le mayeur avait obteM du Roi la levée d'un Amm par Kvre sur les ventes et achats faits dans la ville. L'évéque d'AmieDs protesta contre cet imç6t , qu'il appelait une maltAte , en Mutenanl que son église seule avait le privilège de percevoir sur les marchandises vendues , le droit connu sous le nom de respit de S^.-^Fimm. L'afiSsire fut portée au Parlement
que Saint-Louis tint à Paris à la Pentecôte de l'année 1866 , et il fut jugé que Topposition de l'évèque n*était pas fondée. L'impôt a été en conséquence maintenu', par ee motif que les habitants consentaient à le payer \ En 1382 un nouvel arrêt du Parlement autorisa une assise de six ans sur les vins , la bierre , la cervoise et la guède. La ville d'Amiens avait alors un arriéré de 24,000 livres à payer ; elle devait en outre chaque année 4,300 livres pour les rentes à vie^ et 8,000 livres pour les autres charges de l'administration.'
Ces impôts indirects n'étaient autorisés qu'autant que la taille , qui représente pour nous les contributions directes dans notre langage moderne, était insuffisante pour couvrir le passif. Il est plusieurs fois question de la taille dans les comptes que nous mettons au jour; d'après ceux de Ghauny, on taillait tous les ans , car en 1S59, la taille a produit 584 liv., et en 1260 , 588 liv. Les bases de cet impôt se trouvent rappelées par le mayeur de Montreuil , Mikiel Taukart , qui tailla en se mairie de le livre du mueble viu den. et iv den. de Viretage et valut le taUleix'' lib. iiii^^ /î6. lxiii sois y den.
Un autre revenu communal consistait dans le droit de nouvelle bourgeoisie; c'était la contribution que l'on acquittait pour entrer dans une commune. À Ghauny, elle variait sans doute suivant Tétat de fortune du nouveau bourgeois ; ainsi , nous voyons Jean de Gondren payer XX sols d'entrée de commune , Garlier de Pierremande ,
^ ViedsSaiwt-Lomy par Lenain de Tillemont , T. 4, p. 990. * Aug. Thierry , Op. eie., 1. 1, p. 70Î.
Li sols pour le même motif, tandis que Oaoel le caodilier n'avait versé entre les mains du compteur que xvi sols pour ses lettres de bourgeoisie. On sait qu'à Amiens Fane des conditions d'admission de la bourgeoisie consistait dans le paiement d'une somme de cinq sols et que ee priz n'a jamais varié.
Pour bien apprécier la valeur de la monnaie à cette époque , il est essentiel nonnseulement de considérer ce que valait alors un marc d'argent et le nombre de pièces qu'il fournissait à la^aille S mais encore de comparer la valeur d'une livre au XII* siècle avec le pouvoir commercial de notre monnaie actuelle. D'après les auteurs les plus recommandables » et notamment MM. Leber, Augustin Thierry * et Henri Martin \ la livre parisis pesait quatre
^ D'iy[irÔ8 les Reehêrche$ sur U système monékûre ée Sk-lAmU , que M. Natalis de WaiUy a publiées dans le tom. mi des Mémoires de VÀcadémie des inscriptions et helles-lettres , on taillait dans un marc 58 gros tournois ou sols tournois , et on aurait continué de procéder ainsi jusqu'au jour où Philippe-le-Bel commença la fabrication des doubles parisis et des doubles tournois. Sous le règne de saint LoimSf le marc d'argent valait H sols , et la valeur iatnnsôque dn gros tournois était de 89 centimes 86/100. Mais M. Natalis de WaiUy ne s'est point occupé de la valeur relative des monnaies , nous voulons parler de leur pouvoir commercial. Cette partie si intéressante de rhistoire monétaire de la France a été particulièrement traitée par M. Leber.
* Op. dtatOy T. t, p. îSt.
* Histoire âe France, T. iv, p. 113. -^ Voir aus» pour la valeni de la monnaie ancienne comparée avec notre monnaie actuelle , le Reeml des Ordonnances des RaisdeFranœ, T. ¥i, préfaeo , p» 35 ^ et le PoaiUé d» diocèse de Trayes^ par M. d'Arbois de J«baiaville»p^ 43.
oiioe»etvalaiten]tS9 Vingt-sept de nos francs. Mais « ce n*est là, nous ditron^ qu'une valmir purement nominale et la valeur réelle est beaucoup plus grande. Des calculs qu'on
peut croire exacts établissent qu'au iiii/ siècle , le poiH voirde l'argent était mx fois plus fort qu'aujourd'hui ^ » En d'autres termes et d'après l'opinion que nous venons de rapporter, une livre parisis permettait de se procurer une quantité de blé six fois plus grande que celle que nous achèterions aujourd'hui pour vingt-sept fr., somme représentative de la valeur de la monnaie ancienne. IKaprès ces données , les 236 livres dont Montreuil con*sentait la remise an comte d'Anjou, pour se faire payer du surpins de sa créance, vaudraient actudlement38,S32fr.
En Picardie , la livre de compte était la livre pariais . qui était , comme on le sait , plus forte d'un quart que la livre tournois. Dans tous ces comptes il est rarement ùil mention de la livre tournois '; si Beanquesne et Gemy en parlent accidentellement , c'est à l'occasion de la dette du comte d'Anjou et de la comtesse de Flandre. Le compte de Noyon et celui de Roye , dans lequel on fournit de nombreux détails , ne renferment chacun qu'une seule citation de la livre tournois, qui peut élre attribuée à Tinadvertance du clerc par qui la copie en aura été faite.
Si maintenant on examine la cause des dettes considérables dont nos communes étaient grevées , on observera
« Aug. Thierry, Op. cUato , 1. 1.", p. 222.
* Dans ses Études sur Vandenne administration des viUes de France (Bibliothèque de TÉcole des Chartes, T. iv de la l.'« série, p. IlSft), M. Martial Delpii constate que dans les ooraptes cm&muikaux d'Amiens , on n'employait que la livre parisis.
que les renies à vie entraient pour beaucoup dans leur passif. Les villes ne connaissaient pas d*aulre systtoe d^emprunt, le préteur aliénait son capital moyeoDant des annuités qui lui étaient servies sous forme de rente viagère.
Les présents que Tusage commandait envers les per^ sonnages de distinction» en passage dans une ville, contribuèrent encore à obérer la caisse communale. Pour quelques poissons, capons et gastiax que les habitantsde Roye ont offerts à Tarcbevèque de Reims et à Tévèqued* Amiens, ils ne manquent pas de se plaindre de ce que leur ville, située sur la grande route de Flandre , est à grant trespas.
Un autre article que nous avons remarqué sur quelquesuns de ces budjets de dépense , ce sont les voyages des maleurs pour les affaires des communes. A cet égard , le compte de Roye est de beaucoup le plus intéressant, parce qu'il montre la cause même des déplacements que Ton faisait aux frais de la ville.
Cependant tes fonctions des maleurs étaient alors rétribuées, nous en trouvons la preuve dans plusieurs comptes ; c'est ainsi qu'à Wailly comme àChauny le chef de la commune reçoit huit livres parisis por sen servise , et à Beaumont, dix livres. A Beau vais il est également payé avec les pern, c'est-à-dire les échevins, et à douze ils reçoivent dix liv. six sols et dix den. Il paraît qu'à Amiens les fonctions des échevins étaient entièrement gratuites , comme permet de le penser un compte de 1387 et 1388 , analysé par Augustin Thierry ; mais le maire figure en tête du chapitre affecté aux pensionnaires de la ville , et il reçoit pour tout émolument le prix d'achat d'un palefroi ^ Mon-
> Hist. du Tiers-État, T. 1, p. 751.
treuil indemnisait aussi son maïeur , et cette règle devait être adoptée dans les autres communes , bien que leurs comptes n'en fassent point mention. Les chartes communales sont généralement sobres de détails sur tout ce qui concerne le régime intérieur , elles se sont beaucoup plus occupées de régler des questions de juridiction avec le seigneur qui érigeait la commune que de nous éclairer sur Torganisation municipale , mais les comptes de dépenses suppléent heureusement au silence^ des actes constitutifs de Taffranchissement.
L'un des comptes que nous publions présente un intérêt particulier, en ce qu'il nous révèle le taux de l'argent vers te milieu du xtii'' siècle. Ainsi , quand la ville de Crepy* en-Valois mentionne ce qu'elle doit , elle nous apprend que sur sa dette de 334 liv. envers un bourgeois , il y a 34 liv. d'intérêt; k une bourgeoise il est dû 440 liv., y compris l'intérêt qui est de 40 liv. On avait donc em* prunté à dix pour cent.
L'ordonnance de saint Louis ne semble pas avoir été exécutée avec beaucoup d'empressement. C'est seulement deux ans après que Beauvais et Saint-Riquier présentent leur état de situation ; Amiens ne rend son compte qu'en 1259 avec Montreuîl-sur-mer , Péronne , Noyon , Roye, Brai elGhauny. D'autres communes, Beauquesne, Cappy, Gompiègne , Montdidier, Wailly et Grépy-en-Laonnois ont attendu jusqu'en 1 260 ; et cette même année Ghauny présente son deuxième compte. Les villes picardes avaient chaque année à produire leur état de recettes et de dépenses , mais elles paraissent n'avoir point continué d'exécuter les prescriptions royales ; du moins les comptes que
nous publions sont-ik les seuls que conservent les Archives de l*Kinpire.
Ce qui démontre d'ailleurs qu'à cette époque Taufan rite du Roi n'était pas fidèlement respectée et qu'elle avait à lutter encore contre Tindépendanoe des communes » qui n'entendaient point renoncer à leurs usages, e'est que malgré l'article l*' de l'ordonnance , elles ont continué de faire leur élection d'après les anciennes traditions. Ainsi à Amiens , à Beauquesne » à Hontdidier, à Noyon , à Brai , le maire entrait en exercice dans la semaine de Pâques , c'est-à-dire au commencement de l'année. Le mois de juin ou la St-Jean était l'époque de Tâeotion du nouveau maire dans les communes d'Athies , de Gompiègne , de Crépy , de Péronne. Dans d'autres localités , comme à Chauny , on le nommait à la Pentecôte. Peut-être dira-ton qu'il était de règle de laisser on certain laps de temps s'écouler entre la nomination à la St-Simon St-Jude et la prise de possession soit à Pâques ou à la Pentecôte ; mais il faut remarquer qu'un si long Intervalle ne trouverait aucune explication et que d'ailleurs » à Montdidier , c'est le jour même où Pierre de Hangest est nommé maire , qu'il prend en ses mains la garde des deniers communaux. La ville de Beauvais parait cependant s'être conformée à l'article l*' de l'ordonnanoe de 1256 , car ses deux maieurs entrèrent en exercice le premier dimanche après la Toussaint , ce qui permet de supposer qu'ils avaient été nommés peu de jours auparavant » c'esl-àHlire au 29 octobre.
Le premier acte du nouveau maire était de recevoir le compte de celui qu'il remplaçait dans l'administration
de la eonunmid. Dans chacune de nos pièces » on les voit tons deux, en efiet, établir ensemble la situation finandère, et cela se passait à Péronne , devant lecoMelde le vUe et les maïeurs des mestiers et ciax qui m le vaurent , ou eomme à Wallly , oti berfroi par devant tous lesjvrà en plam siège. Cette publicité dans Tapurement du compte était une garantie qui allégeait d'autant la responsabilité du nouveau maire.
Ne peut-on pas induire de la que le principe du budget était alors connu ? Par cela même que l'on établissait dans chaque compte, à l'entrée du nouveau maire, ce que la ville restait devoir, on arrêtait nécessairement ce qu'elle avait à payer; quant à Tactif communal les créances arriérées en formaient le principal élément, puis la taille qui était levée chaque année permettait de faire fiice aux dépenses. Dans un travail fort intéressant qu'il a publié S M. L. Delisle se demande si , au xiii'' siècle , les villes connaissaient d'avance leurs recettes et leurs dépenses. L'ensemble des comptes picards nous semble répondre affirmativement.
En nous faisant connaître le procès-verbal de 1260, M. Dooet d'Arcq esUme que les comptes auraient été présentés à des commissaires que St.-Louis avait envoyés dans les communes, pour constater l'état de leurs revenus. Cette opinion ne nous parait point s'accorder avec l'article S de l'ordonnance de 1256, qui enjoignait au contraire aux nouveaux maires et aux anciens de venir à Paris aux octaves de la St*Martin, pour fournir la situation
' IKHiocM^iié âe V École des Chartes , tom. v , %« série ^ p. Î78.
financière des villes appartenant au roK Mais il y a plus, noua retrouvons , dans quelques-unes des pièces.que nous publions , la dépense qui a été faite pour le voyage des comptables.
Ainsi dans le compte de Wailly-sur-Âisne , nous lisons : Au dépens le malewr et ses compaignons quand U furent à la cour à la chandeliere par dire l' estât de leur vile et por respiter leurs deniers, vu lib. de par.
Le compte de Roye n*est pas moins précis : Item pour le voie ou le maires et sire Mikex Mathons et Gilles Amant alerent à le court pour faire savoir l* estât de le f>ile xu liv, XVII sols IX deniers.
Il nous semble donc incontestable qu'Odon de Royac et Jean de Nemours ont rempli leur mandat de commissaires à Paris même , et que les comptes leur étaient apportés des divers points de la Picardie et des autres provinces.
Dans l'histoire si complète qu'il nous a laissée de la vie de St.-Louis , Lenain de Tillemont ne pouvait passer sous le silence un fait tout nouveau dans l'histoire administrative et qui révélait l'esprit de réforme que le bon Roi apportait dans la direction des affaires publiques. Voici ce que nous lisons à cet égard, sous Tannée 1258 :
« On voit par divers mémoires tant de cette année qae » des deux suivantes, que saint Louis se fit rendre compte » en ce temps-là par les villes de Picardie et par qttel- » ques autres , tant des biens et des revenus qui leur » appartenaient que des dettes et des dépenses dont elles » étaient chargées. Rouen» Beauvais, etc., donnèrent
- eoi —
» leur déclaratioD. Jean de Nemoars et Odoû de Reyne » recearent une partie de ces comptes en ItSO/ x>
Tont ceci est parfaitement exact , mais Lenain de THâlemont s'écarte de la vérité lorsqu'il attribue à Tannée 1262 Tordonnance pour Télection des maires des Tilles^ pourleurconduiteetpour le compte qu'ils devaient ren*^ dre après la saint Martin. Il place ainsi l'effet avant hi cause , et il n'a pas fait attention que Tédit royal devait être nécessairement antérieur aux déclarations des con»» munes qui , spontanément , n'auraient pas révélé an roi leur situation financière.
Une dernière observation fera apprécier la haute importance des documents que nous publions. Amiens , qui est assurément la ville de Picardie dont les archives municipales offrent le moins de lacune, possède la suite de tous ses comptes en i^l registres. Mais le plus ancien ne remonte qu'à 1383 , et celui dont les Archives de l'Empire conservent l'original lui est antérieur de près de 125 ans! Quant aux autres communes qui ne possédaient jusqu'à présent aucun élément de leur ancienne
* T. IV, p. 134. — Ce passage démontre que Lenain de Tiilemont a eu connaissance des comptes que nous publions. Nous avions espéré un instant retrouver , parmi les copies qu'il avait faites , les actes concernant Senlis , St.-Quentin , Gorbie et Doullens, dont les originaux manquent actuellement au Trésor des chartes ; mais la Bibliothèque impériale n'a pas su mieux conserver les portefeuilles que le biographe de saint Louis avait composés de pièces justificatives. Le Ms. F , cité en note dans l'édition de la Société de l'histoire de France » doit être par nous particulièrement regretté , puisqu'il semblait renfermer les copies de nos comptes picards.
eofliptabilité , elles trouTeront dana ces pièces de précfenses indleatioBB sur les nonts de leurs malears u xm.* siècle , sar des réparations de chaussées , de por^ ou de moulinsi sur les frais de voyage que les af* dires communales ont nécessités , sur rimportance des rentes à vie et une foule de détails administratifs qui appartiennent aujourd'hui à Thistoire.
Avant de laisser parler les actes eu^mèmes , nous devons exprimer à M. le comte Léon de Laborde » Di* recteur des Archives de l'Empire et Membre de T Institut, notre reconnaissance pour avoir bien voulu nous autoriser à les mettre au jour. Tous nos remerciements les mieux sentissent égalemejit acquis à M. Douet d*Ârcq , qui nous a obligeamment aidé de ses conseils et dont la précieuse oollaboration nous a été des plus profitables.
Nous classerons nos documents par ordre alphabétique et nous rejelerons en note les détails propres à en éclaircir le texte.