‹ MémoiresChapitre 18 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Anabaptf(t«s de Muacter.

Pendant que les deux grandes ligues des princes sont en présence , et semblent se défier , un tiers s'élève entre deux , pour l'effroi commun des deux partis. Cette fois , c'est encore le peuple, comme dans la guerre des paysans, mais un peuple organisé , maître d'une riche cité. La jacquerie du Nord , plus systématique que celle du Midi, produit l'idéal de la démagogie allemande du seizième siècle, une royauté biblique , un David populaire , un messie artisan. Le mystique compagnonage allemand intronise un tailleur.

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L'entreprise du tailleur fut hardie, mais non absurde. L'anabaptisme avait de grande« forces. Il n'éclata que dans Munster; mais il était répandu dans la Westphalie , dans le Brabant , la Gueldre , la Hollande , la Frise , et tout le littoral de la Baltique jusqu'en Livonie.

Les Anabaptistes formulèrent la malédiction que les paysans vaincus avaient jetée sur Luther. Ils détestèrent en lui l'ami de la noblesse, le soutien de l'autorité civile, le rémora de la Réforme. « Quatre prophètes , deux vrais et deux faux ; les vrais sont David et Jean de Leyde; les faux, le pape et Luther, mais Luther est pire que le pape. »

Comment l'Évangile a d'abord pris naissance à Munster, et cotnmeut il y a fini après la destruction des anabaptistes. Histoire véritable et bien digne d'être lue et conservée dans la mémoire (car l'esprit des anabaptistes de Munster vit encore) , décrite par Henricus Borpius de cette ville. Nous nous contenterons de donner un extrait de ce prolixe récit :

La réforme commença à Munster en I5S2^ par Rothmann, prédicateur luthérien ou zwinglien. Elle y eut un si grand succès, que l'évéque cédant à l'intercession du landgrave de Hesse,

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accorda aux évangéliques six de ses églises. Plus tard, un garçon tailleur, Jean de Leyde, y apporta la doctrine des anabaptistes, et la propagea dans quelques familles. Il fut aidé dans son œuvre par un prédicateur nommé Hermann Staprœda, de Mœrsa, anabaptiste comme lui. Bientôt leurs assemblées secrètes devinrent si nombreuses , que les catholiques et les réformés en furent également alarmés , et chassèrent les anabaptistes de la ville. Mais ceux»ci revinrent plus hardis; ils intimidèrent le conseil, et l'obligèrent de fixer un jour où il y aurait discussion publique dans la maison commune, sur le baptême des enfans. Dans cette discussion , le pasteur Rothmann passa du côté des anabaptistes , et devint lui-même un de leurs chefe... Un jour, un autre de leurs prédicateurs se met à courir dans les rues , en criant : t Faites pénitence , faites pénitence, amendez-vo\is, faites- vo us pabtiser, ou Dieu va vous punir ! » Soit crainte , soit zèle religieux, beaucoup de gens qui entendirent ces cris , se hâtèrent de demander le baptême. Alors les anabaptistes remplissent la marché en criant : « Sus aux païens qui ne veulent pas du baptême!» Ils s'emparent des canons, des munitions, delà maison de ville , et maltraitent les catholiques et

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les luthériens qu'ils rencontrent. Ceux-ei se forment en nombre et attaquent les anabaptistes à leur tour. Après divers combats sans résultat, les deuï partis éprouvèrent le besoin de se rapprocher, et convinrent que chacun serait libre de professer sa croyance. Mais les anabaptistes n'observèrent point ce traité ; ils écrivirent sous main à tous ceux de leur secte qui étaient dans les villes voisines pour les faire venir à Munster. « Quittez ce que vous avez, écrivaient-ils; maisons, femmes, enfans, laissez tout pour venir à nous. Tout ce que vous aurez abandonné, vous sera rendu au décuple... » Quand les riches s'aperçurent que la ville se remplissait d'étrangers, ils. en sortirent comme ils purent, n'y laissant de leur parti que les gens du bas peuple, (carême de l'année 1334.)

Les anabaptistes, enhardis par leur départ et par les renforts qui leur étaient arrivés , déposèrent aussitôt le conseil de ville qui était luthérien, et en composèrent un d'hommes de leur parti.

Quelques jours plus tard, ils pillèrent les églises et lescouvens, et coururent la ville en tumulte, armés de hallebardes, d'arquebuses et de bâtons, criant comme des furieux : « Faites pénitence , faites pénitence ! » et après : « Hors la ville , impies ! hors la ville, ou l'on vous assomme! » Ainsi

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ils chassèrent sans pitié tout ce qui n'était pas des leurs. Ni yieillard, ni femme enceinte ne fut excepté. Un grand nombre de ces pauvres fugitifs tombèrent entreles mains del'évéque, qui se préparait à assiéger la ville. Sans avoir égard à ce qu'ils n'étaient point du parti anabaptiste, il les fit emprisonner; beaucoup d'entre eux furent même cruellement mis à mort.

Les anabaptistes étant maîtres de la ville , leur prophète suprême, Jean de Matthiesen, ordonna que tout le monde mît son avoir en commun, sans rien celer, 80US peine de la vie. Le peuple eut peur et obéit. Les biens des fugitifs furent saisis de même. Ce prophète décida encore que l'on ne garderait aucun autre livre que la Bible et le Nouveau Testament. Tous les autres qu'on put trouver furent brûlés dans la cour de la cathédrale. Ainsi le voulait le Père du ciel , disait le prophète. On en brûla au moins pour vingt mille florins.

Un maréchal ferrant ayant parlé inj urieusement des prophètes , toute la commune est assemblée sur le marché, et Jean Matthiesen le tue d'un coup de feu. Peu après, ce prophète court tout seul hors de la ville, une hallebarde à la main, criant que le Père lui a ordonné de repousser les ennemis. Il avait à peine passé la porte qu'il fut tué.

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Jean de Leyde lui succéda comme prophète suprême , et il épousa sa veuve. Il releva le courage du peuple abattu par la mort de son prédécesseur. A la Pentecôte, l'évèque fit donner l'assaut , mais il fut repoussé avec grande perte. Jean de Leyde nomma douze fidèles (parmi lesquels se trouvaient trois nobles) pourétreles anciens dans Israël... Il déclaraaussi que Dieu lui avait révélé des doctrines nouvelles sur le mariage ; il discuta avec les prédicateurs , qui, enfin, se rangèrent à son avis et prêchèrent trois jours de suite sur la pluralité des femmes. Un assez grand nombre d'habitans se déclarèrent contre la nouvelle doctrine, et firent même prisonniers les prédicateurs avec l'un des prophètes; mais bientôt ils furent obligés de les relâcher, et quarante-neuf d'entre eux périrent.

A la Saint- Jean de l'année 15S4, un nouveau prophète , auparavant orfèvre à Warendorff , assembla le peuple , et lui annonça qu'il avait eu une révélation d'après laquelle Jean de Leyde devait régner sur toute la terre, et occuper le trône de David jusqu'au temps ovi Dieu le Père viendrait lui redemander le gouvernement... Les douze anciens furent déposés et Jean de Leyde proclamé roi.

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Plus les anabaptistes prenaient de femmes, plus l'esprit de libertinage augmentait parmi eux; ils commirent d'horribles excès sur des jeunes filles de dix, douze et quatorze ans. Ces violences barbares, «et les maux du siège irritèrent une partie du peuple. Plusieurs soupçonnaient Jean de Leyde d'imposture et songeaient à le livrer à révêque. Le roi redoubla de vigilance et nomma douze ducs chargés de maintenir la ville dans la soumission (jour des Rois 1S35). Il promit à ces douze chefs qu'ils régneraient à la place de tous les princes de la terre, et il leur distribua d'avance des électorats et des principautés. Le « noble landgrave de Hesse » est seul excepté de la proscription; ils espèrent, disent-ils, qu'il deviendra leur frère... Le roi désigna le jour de Pâques comme l'époque où la ville serait délivrée.

... L'une des reines ayant dit à ses compagnes qu'elle ne croyait pas conforme à la volonté de Dieu qu'on laissât ainsi le pauvre peuple mourir de misère et de faim , le roi la conduisit au marché avec ses autres femmes , lui ordonna de s'agenouiller au milieu de ses compagnes prosternées comme elle, et lui trancha la tête. Les autres reines chantèrent : Gloire à Dieu au haut

des eieux! et tout le peuple se mit à danser autour. Cependant il n'avait plus à manger que du pain et du sel ! Vers la fin du siège , la famine fut si grande que l'on y distribuait régulièrement la chair des morts; on n'exceptait que ceux qui avaient eu des maladies contagieuses. A la Saint- Jean de Tannée lo3o, l'évèque apprit dun transfuge le moyen d'attaquer la ville avec avantage. Elle fut prise le jour même de la Saint- Jean, et, après une résistance opiniâtre, les anabaptistes furent massacrés. Le roi, ainsi que son vicaire et son lieutenant , fut emmené entre deux chevaux , une chaîne double au cou, la tête et les pieds nus... L'évèque l'interpella durement sur l'horrible désastre dont il était cause ; il lui répondit : « François de Waldeck (c'était son nom), si les choses avaient été à mon gré, ils seraient tous morts de faim, avant que je t'eusse livré la ville. »

Nous trouvons beaucoup d'autres détails intéressans dans une pièce insérée au second volume des œuvres allemandes de Luther (édition de Witt.) sous le titre suivant: Nouvelle sur les anabaptistes de Munster.

«... Huit jours après que l'assaut a été repoussé par les anabaptistes, le roi a commencé son règne

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